La Querelle Voltaire – Rousseau


Objet d’étude :
La question de l’homme dans les genres de l’argumentation.

  Voltaire, Rousseau : l’opposition des deux hommes est si totale et leur conflit si exemplaire en plein siècle des Lumières qu’ils font figure de paradigme. Aujourd’hui encore, les querelles idéologiques qui nous agitent leur doivent quelque chose, au point qu’on se prend à se demander comment l’un ou l’autre s’y serait situé. Le groupement de textes que nous proposons entreprend d’exposer les sujets essentiels de la polémique en confrontant les écrits qu’ils ont générés. Car notre propos est plus stylistique que thématique : si la querelle est exemplaire, c’est aussi qu’elle a permis aux deux protagonistes de déployer chacun leur stratégie argumentative et de révéler leur tempérament dans cette langue admirable que le XVIII° siècle a portée à son plus haut point d’élégance et de concision.

SOMMAIRE

Le luxe et les Lumières

  Venu tard à la littérature, Rousseau y fait une entrée fracassante en répondant en 1750 à la question posée par l’Académie de Dijon : « si le rétablissement des Sciences et des Arts a contribué à épurer les mœurs ». Les Confessions nous racontent comment la lecture du sujet le mit dans « une agitation qui tenait du délire » : il lut peu après à Diderot la prosopopée de Fabricius, composée aussitôt « sous un chêne ». Rousseau renouait en fait avec les tenants de la frugalité et de l’austérité des mœurs que Fénelon et Montesquieu avaient déjà défendues. Il ne pouvait rencontrer en Voltaire qu’un adversaire résolu, celui-ci ayant souvent applaudi déjà au progrès des Lumières et de la civilisation.

OBJECTIF : COMPARAISON DE DEUX STRATÉGIES ARGUMENTATIVES :

         LE MONDAIN (1736)

DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS(1750)

Regrettera qui veut le bon vieux temps,
Et l’âge d’or, et le règne d’Astrée,
Et les beaux jours de Saturne et de Rhée,
Et le jardin de nos premiers parents;
Moi je rends grâce à la nature sage
Qui, pour mon bien, m’a fait naître en cet âge
Tant décrié par nos tristes frondeurs :
Ce temps profane est tout fait pour mes mœurs.
J’aime le luxe, et même la mollesse,
Tous les plaisirs, les arts de toute espèce,
La propreté, le goût, les ornements :
Tout honnête homme a de tels sentiments.
Il est bien doux pour mon cœur très immonde
De voir ici l’abondance à la ronde,
Mère des arts et des heureux travaux,
Nous apporter, de sa source féconde,
Et des besoins et des plaisirs nouveaux.
L’or de la terre et les trésors de l’onde,
Leurs habitants et les peuples de l’air,
Tout sert au luxe, aux plaisirs de ce monde.
O le bon temps que ce siècle de fer !
Le superflu, chose très nécessaire,
A réuni l’un et l’autre hémisphère.
Voyez-vous pas ces agiles vaisseaux
Qui, du Texel, de Londres, de Bordeaux,
S’en vont chercher, par un heureux échange,
De nouveaux biens, nés aux sources du Gange,
Tandis qu’au loin, vainqueurs des musulmans,
Nos vins de France enivrent les sultans ?
Quand la nature était dans son enfance,
Nos bons aïeux vivaient dans l’ignorance,
Ne connaissant ni le tien ni le mien.
Qu’auraient-ils pu connaître ? ils n’avaient rien.
Ils étaient nus : et c’est chose très claire
Que qui n’a rien n’a nul partage à faire.
Sobres étaient. Ah! je le crois encor :
Martialo n’est point du siècle d’or.
D’un bon vin frais ou la mousse ou la sève
Ne gratta point le triste gosier d’Eve;
La soie et l’or ne brillaient point chez eux.
Admirez-vous pour cela nos aïeux?
Il leur manquait l’industrie et l’aisance :
Est-ce vertu ? c’était pure ignorance.
Quel idiot, s’il avait eu pour lors
Quelque bon lit, aurait couché dehors ? […]
Or maintenant, monsieur du Télémaque,
Vantez-nous bien votre petite Ithaque,
Votre Salente, et vos murs malheureux,
Où vos Crétois, tristement vertueux,
Pauvres d’effet, et riches d’abstinence,
Manquent de tout pour avoir l’abondance :
J’admire fort votre style flatteur,
Et votre prose, encor qu’un peu traînante;
Mais, mon ami, je consens de grand cœur
D’être fessé dans vos murs de Salente,
Si je vais là pour chercher mon bonheur.
Et vous, jardin de ce premier bonhomme,
Jardin fameux par le diable et la pomme,
C’est bien en vain que, par l’orgueil séduits
Huet, Calmet, dans leur savante audace,
Du paradis ont recherché la place :
Le paradis terrestre est où je suis.

  Socrate avait commencé dans Athènes; le vieux Caton continua dans Rome de se déchaîner contre ces Grecs artificieux et subtils qui séduisaient la vertu et amollissaient le courage de ses concitoyens. Mais les sciences, les arts et la dialectique prévalurent encore : Rome se remplit de philosophes et d’orateurs; on négligea la discipline militaire, on méprisa l’agriculture, on embrassa des sectes et l’on oublia la patrie. Aux noms sacrés de liberté, de désintéressement, d’obéissance aux lois, succédèrent les noms d’Epicure, de Zénon, d’Arcésilas. « Depuis que les savants ont commencé à paraître parmi nous, disaient leurs propres philosophes, les gens de bien se sont éclipsés« .Jusqu’alors les Romains s’étaient contentés de pratiquer la vertu; tout fut perdu quand ils commencèrent à l’étudier.

  O Fabriciusqu’eût pensé votre grande âme, si pour votre malheur rappelé à la vie, vous eussiez vu la face pompeuse de cette Rome sauvée par votre bras et que votre nom respectable avait plus illustrée que toutes ses conquêtes ? « Dieux! eussiez-vous dit, que sont devenus ces toits de chaume et ces foyers rustiques qu’habitaient jadis la modération et la vertu ? Quelle splendeur funeste a succédé à la simplicité romaine ? Quel est ce langage étranger ? Quelles sont ces mœurs efféminées ? Que signifient ces statues, ces tableaux, ces édifices ? Insensés, qu’avez-vous fait ? Vous les maîtres des nations, vous vous êtes rendus les esclaves des hommes frivoles que vous avez vaincus ? Ce sont des rhéteurs qui vous gouvernent ? C’est pour enrichir des architectes, des peintres, des statuaires, et des histrions, que vous avez arrosé de votre sang la Grèce et l’Asie ? Les dépouilles de Carthage sont la proie d’un joueur de flûte ? Romains, hâtez-vous de renverser ces amphithéâtres; brisez ces marbres; brûlez ces tableaux; chassez ces esclaves qui vous subjuguent, et dont les funestes arts vous corrompent. Que d’autres mains s’illustrent par de vains talents; le seul talent digne de Rome est celui de conquérir le monde et d’y faire régner la vertu. Quand Cynéas prit notre Sénat pour une assemblée de rois, il ne fut ébloui ni par une pompe vaine, ni par une élégance recherchée. Il n’y entendit point cette éloquence frivole, l’étude et le charme des hommes futiles. Que vit donc Cynéas de si majestueux ? O citoyens ! Il vit un spectacle que ne donneront jamais vos richesses ni tous vos arts; le plus beau spectacle qui ait jamais paru sous le ciel, l’assemblée de deux cents hommes vertueux, dignes de commander à Rome et de gouverner la terre ». […]

  Ce n’est point en vain que j’évoquais les mânes de Fabricius; et qu’ai-je fait dire à ce grand homme, que je n’eusse pu mettre dans la bouche de Louis XII ou de Henri IV ? Parmi nous, il est vrai, Socrate n’eût point bu la ciguë; mais il eût bu, dans une coupe encore plus amère, la raillerie insultante, et le mépris pire cent fois que la mort.  

    Voyez pour l’étude d’une stratégie argumentative la page qui lui est consacrée.
  Il s’agit de deux textes très différents, quant à la forme (un poème en décasyllabes, un extrait de discours en prose) et au fond (une apologie du luxe chez Voltaire, une sévère diatribe chez Rousseau). Mais ces deux textes naissent d’une inspiration polémique dont il peut paraître judicieux d’étudier les variations.Les marques de l’énonciation :  – indices du locuteur : dans les deux textes, un « je » renvoie à la personne de l’auteur (« j’aime, j’évoquais« ). Néanmoins ce « je » est beaucoup plus marqué chez Voltaire : il affirme un goût personnel pour le luxe de manière provocante (« mon cœur très immonde« ). Ce « je » va s’effacer dans la dernière partie du poème pour se fondre dans le « nous » (« nos aïeux« ) qui intègre le lecteur français (« nos vins de France« ) dans une adhésion complice. Dans la partie qu’occupe, chez Rousseau, la prosopopée proprement dite (nous l’avons soulignée en italique), le « je  » n’apparaît jamais si ce n’est sous la forme du « notre ». L’orateur donne ainsi à son discours une portée plus générale; il implique surtout une communauté en revendiquant des valeurs nationales où chacun est concerné.
– indices du récepteur : ils sont nombreux dans les deux textes, mais l’emportent significativement chez Rousseau. Chez Voltaire, le « vous » (« voyez-vous pas », « admirez-vous« ) interpelle le lecteur de manière directe et figure souvent pour cela dans des questions rhétoriques qui le somment d’acquiescer. Chez Rousseau, ce caractère oratoire est plus nettement marqué : Fabricius désigne d’abord son peuple (« Romains, citoyens, maîtres des nations« ) dans des apostrophes destinées à rappeler la grandeur passée pour mieux souligner la déchéance présente. Il multiplie aussi les questions rhétoriques qui présentent au peuple des exemples de ces mœurs nouvelles dont il souhaite leur représenter l’indignité. Les exclamations succèdent aux interrogations : elles ont d’abord une valeur d’indignation (« ce sont des rhéteurs qui vous gouvernent!« ) puis d’injonction (« brisez, brûlez, chassez!« ) qui invitent à l’iconoclastie.
– implication de l’émetteur : dans les  deux textes, l’énoncé est rebelle à toute nuance. Chez Voltaire la provocation cynique est pour quelque chose dans cette forte modalisation (« Tout sert au luxe, au plaisir de ce monde« , « Admirez-vous pour cela? ») Chez Rousseau, plus encore, le ton est souvent superlatif (« le plus beau spectacle qui ait jamais paru« , « pire cent fois que la mort« ) et sentencieux (« le seul talent digne de Rome est celui de commander« ). Les formes négatives (« ni par une pompe vaine, point cette éloquence, jamais vos richesses« ) excluent toute concession, l’austérité des mœurs ne devant souffrir aucun accommodement. Les évaluatifs sont aussi très nombreux dans les deux discours : ils savent chez Voltaire applaudir à la société d’abondance (« plaisirs, doux, heureux travaux, le bon temps« ) et plaisamment souligner le bien-être d’un « pourceau d’Épicure » (« mon cœur très immonde« ). A ces termes laudatifs, succède un lexique péjoratif qui refuse d’assimiler la pauvreté et le dénuement à la vertu (« pure ignorance« , « quel idiot« ). Le discours de Rousseau inverse radicalement ces représentations : sa force consiste à qualifier péjorativement ce qui, d’habitude,  est considéré comme positif (ainsi splendeur est associé à funestefunestes à artsvains à talents). L’antithèse cultive aussi ce paradoxe en soulignant le caractère intolérable de la situation : « des esclaves qui vous subjuguent« . Habilement, l’orateur sait gagner son public par le raccourci fulgurant (« les dépouilles de Carthage sont la proie d’un joueur de flûte« ), la flatterie (« vous, les maîtres des nations« ) qui, sans démagogie, sait manier le reproche (« Insensés« ). Le registre :– le vocabulaire : au registre matérialiste et sensuel des termes voltairiens, s’oppose chez Rousseau un vocabulaire moral qui définit au contraire une conception très austère du bonheur terrestre, celui que donne la force de l’âme jusque dans ses entreprises belliqueuses. Tout un champ lexical de la frugalité est opposé à la vertu (modération, vertu, rustiques, simplicité, dignes) tandis que la diatribe stigmatise l’amollissement des mœurs sur le ton de la harangue virile (« efféminées, frivoles« ) voire militaire (« commander, conquérir le monde« ). Chez Voltaire, les images expriment l’empressement du sybarite (« agiles vaisseaux, s’en vont chercher, l’abondance à la ronde« ) et l’apathie de l’abstinence (« traînante, triste gosier, tristement vertueux« ). Ses exemples sont contemporains et parlent à l’imagination. Empruntés à la mythologie, ils participent d’une intention railleuse ou blasphématoire (« le triste gosier d’Eve« ), alors que, chez Rousseau, les exemples antiques inspirent un respect sévère et une nostalgie patriarcale : c’est d’abord le tableau de la vie champêtre esquissé par quelques « toits de chaume »; celui de la vertu romaine dépeint dans l’assemblée de deux cents hommes; c’est enfin le tableau de la déchéance resserré dans une énumération d’objets d’art (« statues, tableaux, édifices, marbres« ).
– la syntaxe : dans les deux textes, le pouvoir de conviction est souvent dû aux qualités rhétoriques. Chez Voltaire, le décasyllabe est souvent régulier et permet par ses coupes ou ses enjambements des balancements réguliers (« Est-ce vertu ? C’était pure ignorance« ) et harmonieux (« L’or de la terre et les plaisirs de d’onde« ). On y repère parfois le rythme ternaire (« La propreté, le goût, les ornements« ). La phrase, même quand elle est longue, gagne ainsi en légèreté. Chez Rousseau, la syntaxe est beaucoup plus ample et trahit l’inspiration oratoire antique comme l’émotion sous le coup de laquelle cette prosopopée a été composée : les fréquentes anaphores (« quelle est / quels sont / que signifient /« ; « ce sont des rhéteurs / c’est pour enrichir« ) contribuent à développer en longues périodes cette phrase où se repère aussi le rythme ternaire (« ces statues, ces tableaux, ces édifices« ; « brisez, brûlez, chassez« ). L’organisation :– Le Mondain obéit à une progression rigoureuse : dans une première partie, Voltaire évoque les plaisirs épicuriens favorisés par le luxe puis, plus sérieusement, énumère les bienfaits dus au commerce. La dernière partie du poème s’adresse dans un registre polémique aux partisans de la frugalité et aux nostalgiques de l’âge d’or. Ce schéma est nettement dialectique (thèse proposée / thèse rejetée) et s’achève sur une conclusion sans nuances. Le poème avoue ici son intention didactique.
– Dans la prosopopée, l’organisation est moins perceptible ; elle semble surtout céder à l’élan de la colère. L’orateur s’en prend d’abord au relâchement des mœurs en opposant la simplicité antique au luxe présent. Puis il invite les Romains à une action destructrice. Un exemple historique vient enfin rappeler la vertu romaine et souligne que là est la vraie grandeur d’un peuple. Ce schéma participe de la stratégie argumentative : pour mobiliser l’attention, l’orateur évite le raisonnement discursif et cède à des procédés impressifs sur lesquels souffle toute une force persuasive.
– Les deux textes d’ailleurs ne songent guère à argumenter pour convaincre par la logique : leurs arguments restent des exemples ou des images, qu’une intention satirique ou une colère nationaliste investissent de leur force.fleche2.gif (922 octets) Cette inspiration polémique qui unit les deux textes y prend donc des formes fort différentes : la légèreté de Voltaire convient à l’éloge d’une société brillante mais un peu futile; la gravité un peu pontifiante de Rousseau se prête à l’éloge des société archaïques. Dans le registre polémique, les deux hommes manifestent leur singularité : Voltaire y déploie un tempérament railleur qui lui fait connaître et désigner ses adversaires. Rousseau, quant à lui, a beau stigmatiser l' »éloquence frivole » : il n’en donne pas moins un vigoureux exemple où s’affirme une idéologie austère et vindicative peu soucieuse de nuances.

L’opposition devient frontale entre les deux hommes à l’occasion de la publication par Rousseau de son deuxième discours, le Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes (1755). Voltaire y lut un violent réquisitoire contre la civilisation dans ce à quoi il tenait le plus : la propriété, la prétention légitime à s’enrichir pour que le genre humain s’épanouisse en dehors de la sauvagerie. Sans répondre d’abord à Rousseau sur le fond (voir sa réponse dans notre deuxième partie sur les lettres et les arts), il consigna quelques notes qu’il utilisa plus tard dans les Questions sur l’Encyclopédie :


Rousseau :
Discours sur l’origine de l’inégalité(1755)

Voltaire :
Questions sur l’Encyclopédie
(1770)

   Le premier qui ayant enclos un terrain s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : « Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne! » Mais il y a grande apparence qu’alors les choses en étaient déjà venues au point de ne plus pouvoir durer comme elles étaient : car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d’idées antérieures qui n’ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d’un coup dans l’esprit humain : il fallut faire bien des progrès, acquérir bien de l’industrie et des lumières, les transmettre et les augmenter d’âge en âge, avant que d’arriver à ce dernier terme de l’état de nature. […] La métallurgie et l’agriculture furent les deux arts dont l’invention produisit cette grande révolution. Pour le poète, c’est l’or et l’argent, mais pour le philosophe ce sont le fer et le blé qui ont civilisé les hommes, et perdu le genre humain.

   Ainsi, selon ce beau philosophe, un voleur, un destructeur aurait été le bienfaiteur du genre humain; et il aurait fallu punir un honnête homme qui aurait dit à ses enfants : « Imitons notre voisin, il a enclos son champ, les bêtes ne viendront plus le ravager ; son terrain deviendra plus fertile; travaillons le nôtre comme il a travaillé le sien, il nous aidera et nous l’aiderons. Chaque famille cultivant son enclos, nous serons mieux nourris, plus sains, plus paisibles, moins malheureux. Nous tâcherons d’établir une justice distributive qui consolera notre pauvre espèce, et nous vaudrons mieux que les renards et les fouines à qui cet extravagant veut nous faire ressembler. »
Ce discours ne serait-il pas plus sensé et plus honnête que celui du fou sauvage qui voulait détruire le verger du bonhomme ?
Quelle est donc l’espèce de philosophie qui fait dire des choses que le sens commun réprouve du fond de la Chine jusqu’au Canada ? N’est-ce pas celle d’un gueux qui voudrait que tous les riches fussent volés par les pauvres, afin de mieux établir l’union fraternelle entre les hommes ?

  Vous trouverez une analyse comparée de ces deux textes dans notre page sur la stratégie argumentative.

Les Lettres et les Arts

  En 1755, Rousseau participe à nouveau au concours de l’Académie de Dijon pour répondre, cette fois, à une question plus politique (« Quelle est l’origine de l’inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle ? ») et envoie son discours à Voltaire. Celui-ci lui répond, sur le ton que nous apprécierons, songeant d’ailleurs plus à réfuter les arguments du premier Discours. La réponse de Rousseau, témoignage évident de l’admiration qu’il ressent pour le grand homme, ouvre néanmoins les hostilités.

   LETTRE A ROUSSEAU
                   30 août 1755
  RÉPONSE [A VOLTAIRE]
               10 septembre 1755

  J’ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain, et je vous en remercie. Vous plairez aux hommes, à qui vous dites leurs vérités, et vous ne les corrigerez pas. On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes les horreurs de la société humaine, dont notre ignorance et notre faiblesse se promettent tant de consolations. On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes; il prend envie de marcher à quatre pattes, quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j’en ai perdu l’habitude, je sens malheureusement qu’il m’est impossible de la reprendre, et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi. Je ne peux non plus m’embarquer pour aller trouver les sauvages du Canada; premièrement, parce que les maladies dont je suis accablé me retiennent auprès du plus grand médecin de l’Europe, et que je ne trouverais pas les mêmes secours chez les Missouris, secondement, parce que la guerre est portée dans ces pays-là, et que les exemples de nos nations ont rendu les sauvages presque aussi méchants que nous. Je me borne à être un sauvage paisible dans la solitude que j’ai choisie auprès de votre patrie, où vous devriez être.
Je conviens avec vous que les belles-lettres et les sciences ont causé quelquefois beaucoup de mal. Les ennemis du Tasse firent de sa vie un tissu de malheurs, ceux de Galilée le firent gémir dans les prisons, à soixante et dix ans, pour avoir connu le mouvement de la terre ; et ce qu’il y a de plus honteux, c’est qu’ils l’obligèrent à se rétracter. Dès que vos amis eurent commencé le Dictionnaire encyclopédique, ceux qui osèrent être leurs rivaux les traitèrent de déistes, d’athées et même de jansénistes. […]
De toutes les amertumes répandues sur la vie humaine, ce sont là les moins funestes. Les épines attachées à la littérature et à un peu de réputation ne sont que des fleurs en comparaison des autres maux qui de tout temps ont inondé la terre. Avouez que ni Cicéron, ni Varron, ni Lucrèce, ni Virgile, ni Horace n’eurent la moindre part aux proscriptions. Marius était un ignorant; le barbare Sylla, le crapuleux Antoine, l’imbécile Lépide lisaient peu Platon et Sophocle ; et pour ce tyran sans courage, Octave Cépias, surnommé si lâchement Auguste, il ne fut un détestable assassin que dans le temps où il fut privé de la société des gens de lettres.
Avouez que Pétrarque et Boccace ne firent pas naître les troubles de l’Italie ; avouez que le badinage de Marot n’a pas produit la Saint-Barthélemy et que la tragédie du Cid ne causa pas les troubles de la Fronde. Les grands crimes n’ont guère été commis que par de célèbres ignorants. Ce qui fait et fera toujours de ce monde une vallée de larmes, c’est l’insatiable cupidité et l’indomptable orgueil des hommes, depuis Thamas-Kouli-Kan, qui ne savait pas lire, jusqu’à un commis de la douane qui ne sait que chiffrer. Les lettres nourrissent l’âme, la rectifient, la consolent ; elles vous servent, Monsieur, dans le temps que vous écrivez contre elles : vous êtes comme Achille, qui s’emporte contre la gloire, et comme le P. Malebranche, dont l’imagination brillante écrivait contre l’imagination.
Si quelqu’un doit se plaindre des lettres, c’est moi, puisque dans tous les temps et dans tous les lieux elles ont servi à me persécuter ; mais il faut les aimer malgré l’abus qu’on en fait, comme il faut aimer la société dont tant d’hommes méchants corrompent les douceurs ; comme il faut aimer sa patrie, quelques injustices qu’on y essuie ; comme il faut aimer l’Être suprême, malgré les superstitions et le fanatisme qui déshonorent si souvent son culte.
M. Chappuis m’apprend que votre santé est bien mauvaise; il faudrait la venir rétablir dans l’air natal, jouir de la liberté, boire avec moi du lait de nos vaches, et brouter nos herbes.
Je suis très philosophiquement et avec la plus grande estime, etc.

  C’est à moi, Monsieur, de vous remercier à tous égards. En vous offrant l’ébauche de mes tristes rêveries, je n’ai point cru vous faire un présent digne de vous, mais m’acquitter d’un devoir et vous rendre un hommage que nous vous devons tous comme à notre chef. Sensible, d’ailleurs, à l’honneur que vous faites à ma patrie, je partage la reconnaissance de mes concitoyens, et j’espère qu’elle ne fera qu’augmenter encore, lorsqu’il auront profité des instructions que vous pouvez leur donner .[…]
Vous voyez que je n’aspire pas à nous rétablir dans notre bêtise, quoique je regrette beaucoup, pour ma part, le peu que j’en ai perdu. A votre égard, monsieur, ce retour serait un miracle, si grand à la fois et si nuisible, qu’il n’appartiendrait qu’à Dieu de le faire et qu’au Diable de le vouloir. Ne tentez donc pas de retomber à quatre pattes; personne au monde n’y réussirait moins que vous. Vous nous redressez trop bien sur nos deux pieds pour cesser de tenir sur les vôtres.
Je conviens de toutes les disgrâces qui poursuivent les hommes célèbres dans les lettres; je conviens même de tous les maux attachés à l’humanité et qui semblent indépendants de nos vaines connaissances. Les hommes ont ouvert sur eux-mêmes tant de sources de misères que quand le hasard en détourne quelqu’une, ils n’en sont guère moins inondés. D’ailleurs il y a dans le progrès des choses des liaisons cachées que le vulgaire n’aperçoit pas, mais qui n’échapperont point à l’œil du sage quand il y voudra réfléchir. Ce n’est ni Térence, ni Cicéron, ni Virgile, ni Sénèque, ni Tacite; ce ne sont ni les savants ni les poètes qui ont produit les malheurs de Rome et les crimes des Romains : mais sans le poison lent et secret qui corrompait peu à peu le plus vigoureux gouvernement dont l’histoire ait fait mention, Cicéron ni Lucrèce, ni Salluste n’eussent point existé ou n’eussent point écrit.[…] Le goût des lettres et des arts naît chez un peuple d’un vice intérieur qu’il augmente; et s’il est vrai que tous les progrès humains sont pernicieux à l’espèce, ceux de l’esprit et des connaissances qui augmentent notre orgueil et multiplient nos égarements, accélèrent bientôt nos malheurs. Mais il vient un temps où le mal est tel que les causes mêmes qui l’ont fait naître sont nécessaires pour l’empêcher d’augmenter; c’est le fer qu’il faut laisser dans la plaie, de peur que le blessé n’expire en l’arrachant. Quant à moi si j’avais suivi ma première vocation et que je n’eusse ni lu ni écrit, j’en aurais sans doute été plus heureux. Cependant, si les lettres étaient maintenant anéanties, je serais privé du seul plaisir qui me reste. C’est dans leur sein que je me console de tous mes maux : c’est parmi ceux qui les cultivent que je goûte les douceurs de l’amitié et que j’apprends à jouir de la vie sans craindre la mort.[…]
Recherchons la première source des désordres de la société, nous trouverons que tous les maux des hommes leur viennent de l’erreur bien plus que de l’ignorance, et que ce que nous ne savons point nous nuit beaucoup moins que ce que nous croyons savoir. Or quel plus plus sûr moyen de courir d’erreurs en erreurs, que la fureur de savoir tout ? Si l’on n’eût prétendu savoir que la Terre ne tournait pas, on n’eût point puni Galilée pour avoir dit qu’elle tournait. Si les seuls philosophes en eussent réclamé le titre, l’Encyclopédie n’eût point eu de persécuteurs. […]
Ne soyez donc pas surpris de sentir quelques épines inséparables des fleurs qui couronnent les grands talents.[…]
Je suis sensible à votre invitation; et si cet hiver me laisse en état d’aller au printemps habiter ma patrie, j’y profiterai de vos bontés. mais j’aimerais mieux boire de l’eau de votre fontaine que du lait de vos vaches, et quant aux herbes de votre verger, je crains bien de n’y en trouver d’autres que le Lotos, qui n’est pas la pâture des bêtes, et le Moly qui empêche les hommes de le devenir.
Je suis de tout mon cœur et avec respect, etc.

  Nous avons proposé une analyse de la lettre de Voltaire dans nos pages consacrées à la réfutation d’une thèse. Vous pourrez vous y reporter, puis montrer comment Rousseau, dans sa réponse, calque très précisément sa stratégie sur celle de son adversaire. Vous pourrez par exemple étudier comment Rousseau tente de réfuter l’argument essentiel de Voltaire qui consiste à le mettre en contradiction avec lui-même, tactique que ce dernier a souvent utilisée, notamment dans le libelle intituléLettre au docteur Jean-Jacques Pansophe (1766) :

  Judicieux admirateur de la bêtise et de la brutalité des sauvages, vous avez crié contre les sciences, et cultivé les sciences. Vous avez traité les auteurs et les philosophes de charlatans; et, pour prouver d’exemple, vous avez été auteur. Vous avez écrit contre la comédie avec la dévotion d’un capucin, et vous avez fait de méchantes comédies. Vous avez regardé comme une chose abominable qu’un satrape ou un duc ait du superflu, et vous avez copié de la musique pour des satrapes ou des ducs qui vous payaient avec ce superflu. […] Vous professez partout un sincère attachement à la révélation, en prêchant le déisme, ce qui n’empêche pas que chez vous les déistes et les philosophes conséquents ne soient des athées. J’admire, comme je le dois, tant de candeur et de justesse d’esprit, mais permettez-moi de grâce de croire en Dieu. Vous pouvez être un sophiste, un mauvais raisonneur, et par conséquent un écrivain pour le moins inutile, sans que je sois un athée. L’Être souverain nous jugera tous deux; attendons humblement son arrêt. Il me semble que j’ai fait de mon mieux pour soutenir la cause de Dieu et de la vertu, mais avec moins de bile et d’emportement que vous. Ne craignez-vous pas que vos inutiles calomnies contre les philosophes et contre moi ne vous rendent désagréables aux yeux de l’Être suprême, comme vous l’êtes déjà aux yeux des hommes ?

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