Entretien sur la musique avec Monsieur Rousseau

 

Votre jeunesse a été assez instable, vous le racontez dans vos Confessions, et seule la passion de la lecture transmise par votre père, et de la musique par votre tante vous a empêché de devenir ensuite un vaurien comme vos camarades d’apprentissage, puis de vagabondage.

Hors le temps que je passais à lire ou écrire auprès de mon père, et celui où ma mie me menait promener, j’étais toujours avec ma tante, à la voir broder, à l’entendre chanter, assis ou debout à côté d’elle ; et j’étais content. Son enjouement, sa douceur, sa figure agréable, m’ont laissé de si fortes impressions, que je vois encore son air, son regard, son attitude : je me souviens de ses petits propos caressants ; je dirais comment elle était vêtue et coiffée, sans oublier les deux crochets que ses cheveux noirs faisaient sur ses tempes, selon la mode de ce temps-là.

Je suis persuadé que je lui dois le goût ou plutôt la passion pour la musique, qui ne s’est bien développée en moi que longtemps après. Elle savait une quantité prodigieuse d’airs et de chansons qu’elle chantait avec un filet de voix fort douce. La sérénité d’âme de cette excellente fille éloignait d’elle et de tout ce qui l’environnait la rêverie et la tristesse. L’attrait que son chant avait pour moi fut tel, que non seulement plusieurs de ses chansons me sont toujours restées dans la mémoire, mais qu’il m’en revient même, aujourd’hui que je l’ai perdue, qui, totalement oubliées depuis mon enfance, se retracent à mesure que je vieillis, avec un charme que je ne puis exprimer.

C’est à Turin, à l’âge de seize ans, après votre conversion au catholicisme, en avril 1728, que, vous promenant dans la ville, vous entendez jouer à la cour des musiciens, pour la plupart élèves de Vivaldi. Vous redécouvrez alors votre passion pour la musique . Pourtant l’on vous retrouve pour deux mois au séminaire, poussé par votre tutrice, Mme de Warens, celle que vous nommez Maman. Vous vouliez devenir prêtre ?

J’allai au séminaire comme j’aurais été au supplice… J’y portai un seul livre que j’avais prié Maman de me prêter, et qui me fut d’une grande ressource… un livre de musique… Elle avait eu la complaisance de me donner quelques leçons de chant, et il fallut commencer de loin, car à peine savais-je la musique de nos psaumes. Huit ou dix leçons de femmes et fort interrompues, loin de me mettre en état de solfier, ne m’apprirent pas le quart des signes de la musique. Cependant, j’avais une telle passion pour cet art que je voulus essayer de m’exercer seul… On concevra quelle fut mon application et mon obstination quand je dirai que, sans connaître ni transposition ni quantité, je parvins à déchiffrer et chanter sans faute le premier récitatif et le premier air de la cantate d’Alphée et Aréthuse… on me rendit à Mme de Warens comme un sujet qui n’était pas même bon pour être prêtre…

Je rapportai chez elle en triomphe son livre de musique dont j’avais tiré si bon parti… Mon goût marqué pour cet art lui fit naître la pensée de me faire musicien : l’occasion était commode ; on faisait chez elle au moins une fois la semaine, de la musique, et le maître de musique de la cathédrale, qui dirigeait ce petit concert, venait la voir très souvent… Bref, j’entrai chez lui, et j’y passai l’hiver [1729]… On jugera bien que la vie de la maîtrise, toujours chantante et gaie, avec les musiciens et les enfants de chœur, me plaisait plus que celle du séminaire… Cependant cette vie, pour être plus libre, n’en était pas moins égale et réglée. J’étais fait pour aimer l’indépendance et pour n’en abuser jamais. Durant six :mois entiers, je ne sortis pas une seule fois que pour aller chez Maman ou à l’église, et je n’en fus pas même tenté. Cet intervalle est un de ceux où j’ai vécu dans le plus grand calme, et que je me suis rappelés avec le plus de plaisir… Par exemple tout ce qu’on répétait à la maîtrise, tout ce qu’on chantait au chœur, tout ce qu’on y faisait… la figure des musiciens, un vieux charpentier boiteux qui jouait de la contrebasse, un petit abbé blondin qui jouait du violon… l’orgueil avec lequel j’allais, tenant ma petite flûte à bec, m’établir dans l’orchestre à la tribune pour un petit bout de récit que M . Le Maître avait fait exprès pour moi.

À quand remonte votre rencontre avec ce Venture qui faisait route en louant ses services de musicien et qui sera la cause, involontaire, de vos futures mésaventures ?

Je vivais à Annecy depuis près d’un an sans le moindre reproche… Un soir de février qu’il faisait bien froid, comme nous étions tous autour du feu, nous entendîmes frapper à la porte de la rue. Perrine prend sa lanterne, descend, ouvre ; un jeune homme entre avec elle, monte, se présente d’un air aisé… se donnant pour un musicien français que le mauvais état de ses finances forçait de vicarier pour passer son chemin… Tout marquait en lui un jeune débauché qui avait eu de l’éducation, et qui n’allait pas gueusant comme un gueux, mais comme un fou… Pendant le souper on parla de musique, et il en parla bien… C’était un samedi ; il y avait le lendemain musique à la cathédrale ; M. Le Maître lui proposa d’y chanter : très volontiers ; lui demande qu’elle est sa partie : la haute-contre… et il lui parle d’autre chose. Avant d’aller à l’église, on lui offrit sa partie à prévoir ; il n’y jeta pas les yeux. Cette gasconnade surprit Le Maître. « Vous verrez, me dit-il à l’oreille, qu’il ne sait pas une note de musique »… J’eus bientôt de quoi me rassurer. Il chanta ses deux récits avec toute la justesse et tout le goût imaginables, et, qui plus est, avec une très jolie voix.

Pour vous séparer de ce nouvel ami dont Mme de Warens craint la mauvaise influence, on vous envoie accompagner M. Le Maître dans sa fuite à Lyon ?

Tous les prêtres qui ont des laïques à leurs gages les traitent d’ordinaire avec assez de hauteur. C’est ainsi que les chanoines traitaient le pauvre Le Maître… Le chantre lui fit quelque passe-droit, et lui dit quelque parole dure que celui-ci ne put digérer. Il prit sur-le-champ la résolution de s’enfuir la nuit suivante, et rien ne put l’en faire démordre… il ne put renoncer au plaisir de se venger de ses tyrans, en les laissant dans l’embarras aux fêtes de Pâques, temps où l’on avait le plus grand besoin de lui.

Et quand le pauvre homme fait une crise d’épilepsie en pleine rue, vous l’abandonnez avec sa caisse à musique trop lourde pour lui, qui lui sera confisquée ? Laissons cela ! Mais vous voilà sans professeur ?

Je me mis en quête de faire à Lausanne le petit Venture, d’enseigner la musique que je ne savais pas, et de me dire de Paris, où je n’avais jamais été… Il s’était appelé Venture de Villeneuve, moi je fis l’anagramme du nom de Rousseau dans celui de Vaussore, et je m’appelais Vaussore de Villeneuve. Venture savait la composition, quoiqu’il n’en eût rien dit ; moi, sans la savoir, je m’en vantais à tout le monde, et, sans pouvoir noter le moindre vaudeville, je me donnai pour compositeur. Ce n’est pas tout, ayant été présenté à M. de T., professeur en droit qui aimait la musique et faisait des concerts chez lui, je voulus lui donner un échantillon de mon talent, et je me mis à composer une pièce pour son concert, aussi effrontément que si j’avais su m’y prendre. J’eus la constance de travailler pendant quinze jours à ce bel ouvrage, de le mettre au net, d’en tirer les parties, et de les distribuer avec autant d’assurance que si c’eût été un chef d’œuvre d’harmonie. Enfin… pour couronner dignement cette sublime production, je mis à la fin un joli menuet, qui courait les rues, et que tout le monde se rappelle peut-être encore… On s’assemble pour exécuter ma pièce. J’explique à chacun le genre du mouvement, le goût de l’exécution, les renvois des parties ; j’étais fort affairé. On s’accorde pendant cinq ou six minutes, qui furent pour moi cinq ou six siècles. Enfin, tout est prêt… On fait silence. Je me mets gravement à battre la mesure ; on commence… Non, depuis qu’il existe des opéras français, de la vie on n’ouït un semblable charivari… Les musiciens étouffaient de rire ; les auditeurs ouvraient de grands yeux, et auraient bien voulu fermer les oreilles ; mais il n’y avait pas moyen… j’eus la constance d’aller toujours mon train, suant, il est vrai, à grosses gouttes, mais retenu par la honte, n’osant m’enfuir et tout planter là… Mais ce qui mit tout le monde de bonne humeur fut le menuet. À peine eut-on joué quelques mesures, que j’entendis partir de toute part les éclats de rire. Chacun me félicitait sur mon joli goût de chant ; on m’assurait que ce menuet ferait parler de moi, et que je méritais d’être chanté partout. Je n’ai pas besoin de dépeindre mon angoisse ni d’avouer que je la méritais bien… Les suites d’un pareil début ne firent pas pour moi de Lausanne un séjour fort agréable. Les écoliers ne se présentaient pas en foule, pas une seule écolière, et personne de la ville…. Je sais seulement que, n’y trouvant pas à vivre, j’allai de là à Neuchâtel, et que j’y passai l’hiver… J’y eus des écolières… J’apprenais insensiblement la musique en l’enseignant.

Après vous être improvisé compositeur, vous voilà quelque temps plus tard, à Lyon, vous affirmant copiste à un religieux, M.R., qui venait de vous entendre chanter dans la rue, après une nuit à la belle étoile. Encore un de vos tours ?

Il me demande si je n’ai jamais copié de la musique. « Souvent », lui dis-je. Et cela était vrai ; ma meilleure manière de l’apprendre était d’en copier… Il me conduisit dans une petite chambre que j’occupais, et où je trouvais beaucoup de musique qu’il avait copiée. Il m’en donna d’autre à copier… Je travaillais presque d’aussi bon cœur que je mangeais, et ce n’est pas peu dire… Quelques jours après, M. R., que je rencontrai dans la rue, m’apprit que mes parties avaient rendu la musique inexécutable, tant elles s’étaient trouvées pleines d’omissions, de duplications et de transpositions… L’ennui d’un long travail me donne des distractions si grandes que je passe plus de temps à gratter qu’à noter… Je fis donc très mal en voulant bien faire, et pour aller vite j’allais tout de travers.

Après tout ce périple à pied, qui vous fit même traverser Paris, vous voilà de retour à Chambéry près de Mme de Warens pour plusieurs années, cette fois. Et la musique durant ce temps ?

Il faut absolument que je sois né pour cet art, puisque j’ai commencé de l’aimer dès mon enfance, et qu’il est le seul que j’ai aimé constamment dans tous les temps. Ce qu’il y a d’étonnant est qu’un art pour lequel j’étais né m’ait néanmoins tant coûté de peine à apprendre , et avec des succès si lents qu’après une pratique de toute ma vie, jamais je n’ai pu parvenir à chanter sûrement tout à livre ouvert… La musique était pour nous un point de réunion dont j’aimais à faire usage. Elle ne s’y refusait pas ; j’étais alors à peu près aussi avancé qu’elle ; en deux ou trois fois, nous déchiffrions un air…

Les opéras de Rameau commençaient à faire du bruit, et relevèrent ses ouvrages théoriques que leur obscurité laissait à la portée de peu de gens. Par hasard, j’entendis parler de son Traité de l’harmonie, et je n’eus point de repos que je n’eusse acquis ce livre [que] je dévorais… mais il était si long, si diffus, si mal arrangé qu’il me fallait un temps considérable pour l’étudier et le débrouiller… Il fallait se former l’oreille à tout cela : je proposai à Maman un petit concert tous les mois ; elle y consentit… ni jour ni nuit je ne m’occupais d’autre chose ; et réellement cela m’occupait, et beaucoup, pour rassembler la musique, les concertants, les instruments, tirer les parties, etc.. On peut juger combien cela était beau ! pas tout à fait comme chez M. de T. ; mais il ne s’en fallait guère… Je ne laissais pas d’étudier mon Rameau ; et à force d’efforts je parvins enfin à l’entendre et à faire quelques petits essais de composition dont le succès m’encouragea… Au fond, je savais fort bien la musique ; je ne manquais que de cette vivacité du premier coup d’œil que je n’eus jamais sur rien, et qui ne s’acquiert en musique que par une pratique consommée… quelques livres [d’Italie] me donnèrent du goût pour l’histoire de la musique et pour les recherches théoriques de ce bel art…

Je n’avais pas abandonné la musique en cessant de l’enseigner ; au contraire, j’en avais assez étudié la théorie pour pouvoir me regarder au moins comme savant en cette partie. En réfléchissant à la peine que j’avais eue d’apprendre à déchiffrer la note, et à celle que j’avais encore à chanter à livre ouvert, je vins à penser que cette difficulté pouvait bien venir de la chose autant que de moi, sachant surtout qu’en général apprendre la musique n’était pour personne une chose aisée. En examinant la constitution des signes , je les trouvais souvent fort mal inventés. Il y avait longtemps que j’avais pensé à noter l’échelle par chiffres, pour éviter d’avoir toujours à tracer des lignes et portées lorsqu’il fallait noter le moindre petit air. J’avais été arrêté par les difficultés des octaves et par celles de la mesure et des valeurs. Cette ancienne idée me revint dans l’esprit, et je vis, en y repensant, que ces difficultés n’étaient pas insurmontables. J’y rêvais avec succès, et je parvins à noter quelque musique que ce fût par mes chiffres avec la plus grande exactitude, et je puis dire avec la plus grande simplicité. Dès ce moment, je crus ma fortune faite, et… je ne songeai qu’à partir pour Paris, ne doutant pas qu’en présentant mon projet à l’Académie je ne fisse une révolution… En quinze jours ma résolution fut prise et exécutée… je partis de Savoie avec mon système de musique.

Vous avez alors trente ans en arrivant à Paris et en vous présentant devant l’Académie des Sciences. La musique fait-elle votre fortune ?

J’arrivai à Paris dans l’automne de 1741, avec quinze louis d’argent comptant, ma comédie de Narcisse et mon projet de musique pour toute ressource, et ayant par conséquent peu de temps à perdre pour tâcher d’en tirer parti. Je me pressai de faire valoir mes recommandations. Un jeune homme qui arrive à Paris avec une figure passable, et qui s’annonce par des talents, est toujours sûr d’être accueilli. Je le fus ; cela me procura des agréments sans me mener à grand’chose…

Durant mes conférences avec ces Messieurs, je me convainquis, avec autant de certitude que de surprise, que si quelquefois les savants ont moins de préjugés que les autres hommes, ils tiennent, en revanche, encore plus fortement à ceux qu’ils ont… J’étais toujours ébahi de la facilité avec laquelle, à l’aide de quelques phrases sonores, ils […]réfutaient sans m’avoir compris… ma simple et commode invention pour noter aisément par chiffres toute musique imaginable, clefs, silences, octaves, mesures, temps et valeurs des notes… Sitôt qu’ils voulurent parler du fond du système ils ne firent plus que déraisonner. Le plus grand avantage du mien était d’abroger les transpositions et les clefs, en sorte que le même morceau se trouvait noté et transposé à volonté, dans quelque ton qu’on voulût, au moyen du changement supposé d’une seule lettre initiale à la tête de l’air. Ces messieurs avaient ouï dire aux croque-sol de Paris que la méthode d’exécuter par transposition ne valait rien : ils partirent de là pour tourner en invincible objection, contre mon système, son avantage le plus marqué ; et ils décidèrent que ma note était bonne pour la vocale, et mauvaise pour l’instrumentale. Sur leur rapport, l’Académie m’accorda un certificat plein de très beaux compliments, à travers lesquels on démêlait, pour le fond, qu’elle ne jugeait mon système ni neuf ni utile. Je ne crus pas devoir orner d’une pareille pièce l’ouvrage intitulé : Dissertation sur la musique moderne, par lequel j’en appelais au public.

J’eus lieu de remarquer en cette occasion combien, même avec un esprit borné, la connaissance unique, mais profonde, de la chose est préférable, pour en bien juger, à toutes les lumières que donne la culture des sciences, lorsqu’on n’y a pas joint l’étude particulière de celle dont il s’agit. La seule objection solide qu’il y eût à faire à mon système y fut faite par Rameau. À peine le lui eus-je expliqué qu’il en vit le côté faible… L’objection me parut sans réplique, et j’y convins à l’instant : quoiqu’elle soit simple et frappante, il n’y a qu’une grande pratique de l’art qui puisse la suggérer, et il n’est pas étonnant qu’elle ne soit venue à aucun académicien… Au lieu de me livrer au désespoir, je me livrai tranquillement à ma paresse et aux soins de la providence.

Vous aviez fait à Chambéry et à Lyon deux opéras. N’était-il pas temps de les ressortir ?

J’avais eu le bon sens de [les] jeter au feu… Cette fois, avant de me mettre la main à l’œuvre, je me donnais le temps de méditer mon plan… j’intitulai cet opéra les Muses galantes… Je m’essayai d’abord sur le premier Acte, et je m’y livrai avec une ardeur qui pour la première fois me fit goûter les délices de la verve dans la composition. Un soir, prêt d’entrer à l’Opéra, me sentant tourmenté… je cours m’enfermer chez moi, je me mets au lit après avoir bien fermé tous mes rideaux pour empêcher le jour d’y pénétrer, et là, me livrant à tout l’être poétique et musical, je composai rapidement en sept ou huit heures la meilleure partie de mon acte… Il ne resta le matin dans ma tête qu’une bien petite partie de ce que j’avais fait : mais ce peu presque effacé par la lassitude et le sommeil ne laissait pas de marquer encore l’énergie des morceaux dont il offrait les débris. Pour cette fois je ne poussai pas fort loin ce travail, en ayant été détourné par d’autres affaires.

Il s’agit sans doute de votre mésaventure comme secrétaire d’ambassade à Venise. Oublions-la aussi, mais dites-nous quand même quelques mots de la vie musicale dans cette ville.

J’avais apporté de Paris le préjugé qu’on a dans ce pays là contre la musique italienne ; mais j’avais aussi reçu de la nature cette sensibilité de tact contre laquelle les préjugés ne tiennent pas. J’eus bientôt pour cette musique la passion qu’elle inspire à ceux qui sont faits pour en juger… et bientôt je m’engouai tellement de l’opéra, qu’ennuyé de babiller, manger et jouer dans les loges quand je n’aurais voulu qu’écouter, je me dérobais souvent à la compagnie pour aller d’un autre côté. Là tout seul enfermé dans ma loge, je me livrais malgré la longueur du spectacle au plaisir d’en jouir à mon aise et jusqu’à la fin…

Une musique à mon gré bien supérieure à celle des opéras et qui n’a pas sa semblable en Italie ni dans le reste du monde est celle des Scuole… des maisons de charité établies pour donner l’éducation à des jeunes filles sans bien, et que la République dote ensuite, soit pour le mariage soit pour le cloître. Parmi les talents qu’on cultive dans ces jeunes filles, la musique est au premier rang. Tous les dimanches à l’église de ces quatre Scuole on a durant les Vêpres des motets à grand cœur et en grand orchestre, composés et dirigés par les plus grands maîtres de l’Italie, exécutés, dans des tribunes grillées, uniquement par des filles dont la plus vieille n’a pas vingt ans. Je n’ai l’idée de rien d’aussi voluptueux, d’aussi touchant que cette musique : les richesses de l’art, le goût exquis des chants, la beauté des voix, la justesse de l’exécution, tout dans ces délicieux concerts concourt à produire une impression qui n’est assurément pas du bon costume, mais dont je doute qu’aucun chœur d’hommes soit à l’abri…
La musique en Italie coûte si peu de chose que ce n’est pas la peine de s’en faire faute quand on a du goût pour elle. Je louai un clavecin, et pour un petit écu j’avais chez moi quatre ou cinq symphonistes avec lesquels je m’exerçais une fois la semaine à exécuter les morceaux qui m’avaient fait le plus de plaisir à l’Opéra. J’y fis essayer quelques symphonies de mes Muses galantes. Soit qu’elles plussent ou qu’on voulût me cajoler, le Maître des Ballets de St. Jean Chrysostome m’en fit demander deux que j’eus le plaisir d’entendre exécuter par cet admirable orchestre.

Qu’arriva-t-il lors de votre retour à Paris, après dix-huit mois passés à Venise ?

En moins de trois mois mon opéra tout entier fut fait, paroles et musique… il s’agit d’en tirer parti : c’était un autre opéra bien plus difficile… M. de la Poplinière… le mécène de Rameau… dit là-dessus qu’on pouvait le lui faire entendre et m’offrit de rassembler des musiciens pour en exécuter des morceaux ; je ne demandais pas mieux. Rameau consentit en grommelant, et répétant sans cesse que ce devait être une belle chose que de la composition d’un homme qui n’était pas enfant de la balle, et qui avait appris la musique tout seul. Je me hâtai de tirer en parties cinq ou six morceaux choisis. On me donna une dizaine de symphonistes et [trois] chanteurs… Rameau commença, dès l’ouverture, à faire entendre, par ses éloges outrés, qu’elle ne pouvait être de moi. Il ne laissa passer aucun morceau sans donner des signes d’impatience ; mais à un air de haute-contre, dont le chant était mâle et sonore et l’accompagnement très brillant, il ne put plus se contenir ; il m’apostropha avec une brutalité qui scandalisa tout le monde, soutenant que ce qu’il venait d’entendre était d’un homme consommé dans l’art, et le reste d’un ignorant qui ne savait pas même la musique ; et il est vrai que mon travail, inégal et sans règle, était tantôt sublime et tantôt très plat, comme doit être celui de quiconque ne s’élève que par quelques élans de génie et que la science ne soutient pas. Rameau prétendit ne voir en moi qu’un petit pillard sans talent et sans goût. Les assistants, et surtout le maître de la maison, ne pensèrent pas de même. M. de Richelieu… ouït parler de mon ouvrage , et voulut l’entendre en entier, avec le projet de le faire donner à la cour, s’il en était content. Il fut exécuté à grand chœur et en grand orchestre, aux frais du roi, chez M. de B. L’effet en fut surprenant… M. le duc… me dit des choses flatteuses sur mes talents, et me parut toujours disposé à faire donner ma pièce devant le Roi… mais tandis que j’achevais de la mettre en état, une autre entreprise suspendit l’exécution de celle-là…

Le drame de Voltaire intitulé La princesse de Navarre, dont Rameau avait fait la musique… venait d’être changé et réformé sous le nom des Fêtes de Ramire. Ce nouveau sujet demandait plusieurs changements aux divertissements de l’ancien, tant dans les vers que dans la musique… M. de Richelieu pensa à moi.

C’est à cette occasion que vous écrivez à Voltaire pour demander la permission de toucher à ses paroles et qu’il vous la donne fort aimablement, semblant faire peu de cas de sa petite esquisse ?

Qu’on ne soit pas surpris de la grande politesse de cette lettre, comparée aux autres lettres demi-cavalières qu’il m’a écrites depuis ce temps-là. Il me crut en grande faveur auprès de M. de Richelieu, et la souplesse courtisane qu’on lui connaît l’obligeait à beaucoup d’égards pour un nouveau venu… Autorisé par M. de Voltaire et dispensé de tous égards pour Rameau, qui ne cherchait qu’à me nuire, je me mis au travail, et en deux mois ma besogne fut faite. Elle se borna, quant aux vers, à fort peu de choses… Mon travail en musique fut plus long et plus pénible. Outre que j’eus à faire plusieurs morceaux d’appareil, et entre autres l’ouverture, tout le récitatif dont j’étais chargé se trouva d’une difficulté extrême, en ce qu’il fallait lier, souvent en peu de vers et par des modulations très rapides, des symphonies et des chœurs dans des tons forts éloignés ; car, pour que Rameau ne m’accusât pas d’avoir défiguré ses airs, je n’en voulus changer ni défigurer aucun. Je réussis à ce récitatif. Il était bien accentué, plein d’énergie, et surtout excellemment modulé… et je puis dire que dans ce travail ingrat et sans gloire, dont le public ne pouvait pas même être informé, je me tins presque toujours à côté de mes modèles.

La pièce, dans l’état où je l’avais mise, fut répétée au grand théâtre de l’Opéra. Des trois auteurs, je m’y trouvai seul. Voltaire était absent, et Rameau n’y vint pas ou se cacha… Durant la répétition, tout ce qui était de moi fut successivement improuvé par Mme de la Poplinière, et justifié par M. de Richelieu. Mais enfin, j’avais affaire à trop forte partie, et il me fut signifié qu’il y avait à refaire à mon travail plusieurs choses sur lesquelles il fallait consulter M. Rameau. Navré d’une conclusion pareille, au lieu des éloges que j’attendais, et qui certainement m’étaient dus, je rentrai chez moi, la mort dans le cœur. J’y tombai malade, épuisé de fatigue, dévoré de chagrin, et de six semaines je ne fus en état de sortir.

Rameau, qui fut chargé des changements indiqués par Mme de la P., m’envoya demander l’ouverture de mon grand opéra pour la substituer à celle que je venais de faire. Heureusement je sentis le croc-en-jambe, et je la refusai. Comme il n’y avait plus que cinq ou six jours jusqu’à la représentation, il n’eut pas le temps d’en faire une, et il fallut laisser la mienne. Elle était à l’italienne, et d’un style très nouveau pour lors en France. Cependant, elle fut goûtée, et j’appris… que les amateurs avaient été très contents de mon ouvrage, et que le public ne l’avait pas distingué de celui de Rameau. Mais… sur les livres qu’on distribue aux spectateurs, et où les auteurs sont toujours nommés, il n’y eut de nommé que Voltaire, et Rameau aima mieux que son nom fût supprimé que d’y voir associé le mien.

Comme le duc de Richelieu venait de partir envahir l’Écosse, il ne vous revit pas de sitôt ?

Ne l’ayant plus jamais revu depuis lors, j’ai perdu l’honneur que méritait mon ouvrage, l’honoraire qu’il devait me produire, et mon temps, mon travail, mon chagrin, ma maladie et l’argent qu’elle me coûta, tout cela fut à mes frais, sans me rendre un sol de bénéfice, ou plutôt de dédommagement.

Et votre tentative de faire répéter de nouveau votre pièce des Muses galantes, à l’Opéra, avec un chef médiocre, malgré des applaudissements après certaines parties, ne vous satisfait pas ?

Elle n’était pas en état de paraître sans de grandes corrections. Ainsi je la retirai sans mot dire et sans m’exposer au refus ; mais je vis clairement par plusieurs indices que l’ouvrage, eût-il été parfait, n’aurait pas passé. Francueil m’avait bien promis de le faire répéter, mais non pas de le faire recevoir. Il me tint exactement parole… Ce dernier mauvais succès acheva de me décourager. J’abandonnai tout projet d’avancement et de gloire ; et… je consacrai mon temps et mes soins à me procurer ma subsistance et celle de ma Thérèse.

Et puis, après votre projet de feuille périodique, Le Persifleur, qui ne vit jamais le jour et que votre ami Diderot devait vous aider à rédiger, il y eut l’Encyclopédie dirigée par le même ?

Celui-ci voulut me faire entrer pour quelque chose dans cette seconde entreprise, et me proposa la partie de la musique, que j’acceptai, et que j’exécutai très à la hâte et très mal, dans les trois mois qu’il m’avait donné comme à tous les auteurs qui devaient concourir à cette entreprise ; mais je fus le seul qui fut prêt au terme prescrit.

Vos rapports avec les philosophes n’ont jamais été simples, mais vous irez plusieurs fois jusqu’à Vincennes à pied pour y rendre visite à Diderot, emprisonné pour sa Lettre sur les aveugles ?

Cette année 1749, l’été fut d’une chaleur excessive… Je m’avisai, pour modérer mon pas, de prendre… le Mercure de France et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question proposée par l’académie de Dijon pour le prix de l’année suivante : si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs.

À l’instant de cette lecture, je vis un autre univers, et je devins un autre homme… Diderot l’aperçut… Il m’exhorta de donner de l’essor à mes idées, et de concourir au prix. Je le fis, et dès cet instant je fus perdu. Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut l’effet inévitable de cet instant d’égarement.

Mais pourquoi donc ? La reconnaissance mondaine que vous cherchiez dans la musique vous viendra de vos écrits philosophiques. Pourquoi ce soudain dédain pour le luxe ?
Dans l’indépendance où je voulais vivre, il fallait cependant subsister. J’en imaginai un moyen très simple : ce fut de copier de la musique à tant la page… ce talent était de mon goût, et le seul, qui, sans assujettissement personnel, pût me donner du pain au jour le jour, je m’y tins… Je crus avoir gagné beaucoup à ce choix, et je m’en suis si peu repenti, que je n’ai quitté ce métier que par force, pour le reprendre aussitôt que je pourrai. Le succès de mon premier discours me rendit l’exécution de cette résolution plus facile.

Mais la composition ? N’aviez-vous plus de projet ?

[Un] matin… je fis quelque manière de vers très à la hâte, et j’y adaptai des chants qui me vinrent en les faisant… Les trois morceaux que j’avais esquissés étaient le premier monologue… l’air du Devin… et le dernier duo… J’imaginais si peu que cela valût la peine d’être suivi, que, sans les applaudissements et les encouragements de [mes hôtes], j’allais jeter au feu mes chiffons et n’y plus penser… mais ils m’excitèrent si bien, qu’en six jours mon drame fut écrit, à quelques vers près, et toute ma musique esquissée, tellement que je n’eus plus à faire à Paris qu’un peu de récitatif et tout le remplissage, et j’achevai le tout avec une telle rapidité, qu’en trois semaines mes scènes furent mises au net et en état d’être représentées… Malheureusement [ma pièce], était dans un genre absolument neuf., auquel les oreilles n’étaient point accoutumées ; et d’ailleurs, le mauvais succès des Muses galantes me faisait prévoir celui du Devin, si je le présentais sous mon nom. Duclos me tira de la peine, et se chargea de faire essayer l’ouvrage en laissant ignorer l’auteur… et les petits violons qui la dirigèrent ne surent eux-mêmes quel en était l’auteur qu’après qu’une acclamation générale eut attesté la bonté de l’ouvrage. Tous ceux qui l’entendirent en étaient enchantés, au point que dès le lendemain, dans toutes les sociétés, on ne parlait d’autre chose.

Finalement, votre opéra marche plutôt bien. Il faut juste faire réécrire par un autre votre récitatif qui sonnait trop neuf dans sa première manière. Et tout le monde se retrouve à Fontainebleau pour l’entendre et vous applaudir. Quel effet cela vous fit-il d’être enfin reconnu ?

J’entendais autour de moi un chuchotement de femmes qui me semblaient belles comme des anges… Le plaisir de donner de l’émotion à tant d’aimables personnes m’émut moi-même jusqu’aux larmes… J’ai vu des pièces exciter de plus vifs transports d’admiration, mais jamais une ivresse aussi pleine, aussi douce, aussi touchante, régner dans tout un spectacle, et surtout à la cour, un jour de première représentation…

Le même soir, M. le duc d’A. me fit dire de me trouver au château le lendemain sur les onze heures, et qu’il me présenterait au Roi… Que deviendrais-je en ce moment et sous les yeux de toute la cour, s’il allait m’échapper dans mon trouble quelqu’une de mes balourdises ordinaires ? Ce danger m’alarma, m’effraya, me fit frémir au point de me déterminer, à tout risque, à ne pas m’y exposer. Je perdais, il est vrai, la pension qui m’était offerte en quelque sorte ; mais je m’exemptais aussi du joug qu’elle m’eût imposé. Adieu la vérité, la liberté, le courage. Comment oser désormais parler d’indépendance et de désintéressement ? Il ne fallait plus que flatter ou me taire, en recevant cette pension…

Deux jours après… Diderot me parla de la pension avec un feu que sur pareil sujet je n’aurais pas attendu d’un philosophe… je devais la solliciter et l’obtenir à quelque prix que ce fût. Quoique je fusse touché de son zèle, je ne pus goûter ses maximes, et nous eûmes à ce sujet une dispute très vive, la première que j’aie eue avec lui ; et nous n’en avons jamais eu que de cette espèce, lui me prescrivant ce qu’il prétendait que je devais faire, et moi m’en défendant, parce que je croyais ne le devoir pas…

Le carnaval suivant 1753, Le Devin fut joué à Paris et j’eus le temps, dans cet intervalle, d’en faire l’ouverture et le divertissement… J’ôtai le récitatif de J., et je remis le mien tel que je l’avais fait d’abord, et qu’il est gravé ; et ce récitatif, un peu francisé, je l’avoue, c’est-à-dire traîné par les acteurs, loin de choquer personne, n’a pas moins réussi que les airs, et a paru, même au public, tout aussi bien fait pour le moins.

C’était le début de vos inimitiés avec les philosophes qui semblaient jaloux de vos deux succès coup sur coup, vous qui n’étiez pas un enfant de la balle et qui ne vouliez pas accepter les règles du jeu mondain. Ainsi quand le baron d’Holbach semble vous tendre un piège en vous invitant à vous servir dans un recueil de pièces de clavecin composées pour lui et connues de lui seul. Pourquoi être tombé dedans ?

Ayant dans la tête des sujets d’airs et de symphonies beaucoup plus que je n’en pouvais employer, je me souciais très peu des siens. Cependant, il me pressa tant, que par complaisance je choisis une pastorale que j’abrégeai, et que je mis en trio… Quelques mois après, et tandis qu’on représentait Le Devin, entrant un jour chez Grimm, je trouvai du monde autour du clavecin, d’où il se leva brusquement à mon arrivée. En regardant machinalement sur son pupitre, j’y vis ce même recueil du baron d’Holbach ouvert précisément à cette même pièce qu’il m’avait pressé de prendre, en m’assurant qu’elle ne sortirait jamais de ses mains. Quelque temps après je vis encore ce même recueil ouvert sur le clavecin de M. d’E., un jour qu’il avait musique chez lui. Grimm ni personne ne m’a jamais parlé de cet air, et je n’en parle ici moi-même que parce qu’il se répandit quelque temps après un bruit que je n’étais pas l’auteur du Devin du Village. Comme je ne fus jamais un grand croque-note, je suis persuadé que sans mon Dictionnaire de Musique on aurait dit à la fin que je ne la savais pas.

Ce qui explique que dans vos Dialogues, vous reveniez si longuement sur la paternité de cette partition qui vous tient tant à cœur. Faut-il y voir un rapport avec la querelle des deux coins ?

Quelque temps avant qu’on donnât Le Devin du Village, il était arrivé à Paris des bouffons italiens qu’on fit jouer sur le théâtre de l’Opéra sans prévoir l’effet qu’ils y allaient faire… La comparaison de ses deux musiques, entendues le même jour, sur le même théâtre, déboucha les oreilles françaises. Il n’y en eut point qui pût endurer la traînerie de leur musique, après l’accent vif et marqué de l’italienne. Sitôt que les bouffons avaient fini, tout s’en allait. On fut forcé de changer l’ordre, et de mettre les bouffons à la fin… Le seul Devin du Village soutint la comparaison, et plus encore après la Serva padrona. Quand je composai mon intermède…, ce furent eux qui m’en donnèrent l’idée, et j’étais bien éloigné de prévoir qu’on les passerait en revue à côté de lui. Si j’eusse était un pillard, que de vols seraient alors devenus manifestes, et combien on eût pris soin de les faire sentir ! Mais rien… et tous mes chants, comparés aux prétendus originaux, se sont trouvés aussi neufs que le caractère de musique que j’avais créé…

Les bouffons firent à la musique italienne des sectateurs très ardents… Son petit peloton se rassemblait à l’Opéra, sous la loge de la Reine. L’autre parti remplissait tout le reste du parterre et de la salle ; mais son foyer principal était sous la loge du Roi. Voilà d’où vinrent ces noms de partis célèbres, dans ce temps-là, de Coin du Roi et de Coin de la Reine. La dispute, en s’animant, produisit des brochures. Le coin du Roi voulut plaisanter ; il fut moqué par Le Petit Prophète : il voulut se mêler de raisonner : il fut écrasé par la Lettre sur la musique française.

On a cru que les deux écrits étaient de vous, alors que le premier était de Grimm et fut pris en plaisanterie. Qu’en fut-il du vôtre ?

La Lettre sur la musique fut prise au sérieux, et souleva contre moi toute la nation qui se crut offensée dans sa musique… C’était le temps de la grande querelle du Parlement et du Clergé. Le Parlement venait d’être exilé ; la fermentation était au comble : tout menaçait d’un prochain soulèvement. La brochure parut ; à l’instant toutes les autres querelles furent oubliées ; on ne songea qu’au péril de la musique française, et il n’y eut plus de soulèvement que contre moi. Il fut tel que la nation n’en est jamais bien revenue. À la cour on ne balançait qu’entre la Bastille et l’exil, et la lettre de cachet allait être expédiée, si M. de Voyer n’en eût fait sentir le ridicule. Quand on lira que cette brochure a peut-être empêché une révolution dans l’État, on croira rêver…

Si l’on n’attenta pas à ma liberté, l’on ne m’épargna pas du moins les insultes ; ma vie même fut en danger. L’orchestre de l’Opéra fit l’honnête complot de m’assassiner quand j’en sortirais. On me le dit ; je n’en fus que plu assidu à l’Opéra ; et je ne sus que longtemps après que M. Ancelet, officier des mousquetaires, qui avait de l’amitié pour moi, avait détourné l’effet du complot en me faisant escorter à mon insu à la sortie du spectacle. La Ville venait d’avoir la direction de l’Opéra. Le premier exploit du prévôt des marchands fut de me faire ôter mes entrées… en me les faisant refuser publiquement à mon passage… L’injustice était d’autant plus criante, que le seul prix que j’avais mis à ma pièce, en la leur cédant, était mes entrées à perpétuité…

Je n’avais là-dessus qu’un parti à prendre ; c’était de réclamer mon ouvrage, puisqu’on m’en ôtait le prix convenu… je joignis à ma lettre un mémoire… qui demeura sans réponse et sans effet, ainsi que ma lettre… C’est ainsi qu’on a gardé ma pièce à l’Opéra, en me frustrant du prix pour lequel je l’avais cédée. Du faible au fort, ce serait voler ; du fort au faible, c’est seulement s’approprier le bien d’autrui…

Quoiqu’il ne m’ait pas rapporté le quart de ce qu’il aurait rapporté dans les mains d’un autre… cet intermède, qui ne me coûta jamais que cinq ou six semaines de travail, me rapporta presque autant d’argent, malgré mon malheur et ma balourdise, que m’en a depuis rapporté l’Émile, qui m’avait coûté vingt ans de méditation et trois ans de travail. Mais je payai bien l’aisance pécuniaire où me mit cette pièce, par les chagrins infinis qu’elle m’attira. Elle fut le germe des secrètes jalousies qui n’ont éclaté que longtemps après. Depuis son succès, je ne remarquai plus ni dans Grimm, ni dans Diderot, ni dans presque aucun des gens de lettres de ma connaissance, cette cordialité, cette franchise, ce plaisir de me voir, que j’avais cru trouver en eux jusqu’alors. Dès que je paraissais chez le baron, la conversation cessait d’être générale. On se rassemblait par petits pelotons, on se chuchotait à l’oreille, et je restais seul sans savoir à qui parler… Pour moi, je crois que mes dits amis m’auraient pardonné de faire des livres, et d’excellents livres, parce que cette gloire ne leur était pas étrangère ; mais qu’ils ne purent me pardonner d’avoir fait un opéra, ni les succès brillants qu’eut cet ouvrage, parce qu’aucun d’eux n’était en état de courir la même carrière, ni d’aspirer aux mêmes honneurs…. Je n’avais pas un sou de rente : mais j’avais un nom, des talents ; j’étais sobre, et je m’étais ôté les besoins les plus dispendieux, tous ceux de l’opinion. Outre cela, quoique paresseux, j’étais laborieux cependant quand je voulais l’être ; et ma paresse était moins celle d’un fainéant, que celle d’un homme indépendant, qui n’aime à travailler qu’à son heure. Mon métier de copiste de musique n’était ni brillant ni lucratif ; mais il était sûr. On me savait gré dans le monde d’avoir eu le courage de le choisir. Je pouvais compter que l’ouvrage ne me manquerait pas, et il pouvait me suffire pour vivre, en bien travaillant.

C’est cette jalousie qui vous poussa définitivement vers la philosophie en vous faisant concourir de nouveau pour l’académie de Dijon, sur la question de l’inégalité parmi les hommes, que vous allez développer pendant plus de quinze ans. Mais votre travail de compositeur ne s’arrêta pas là, et dans le deuxième dialogue, vous recensez « un acte entier » de votre opéra Daphnis et Cloé, une « seconde musique presque en entier » du Devin, « plus de cent morceaux de musique en divers genres, la plupart vocale avec des accompagnements ». Quant au travail de copiste qui vous permit de vivre, en six ans, il se monte à « six mille pages de musique de harpe, de clavecin ou solo et concerto de violon », sans oublier votre intérêt toujours constant pour la théorie, musicale et philosophique, pendant ce moment de calme dû à l’hospitalité du maréchal de Luxembourg, qui vous permit la rédaction de l’Émile et du Contrat social vers 1760, me semble-t-il ?

Outre ces deux livres et mon Dictionnaire de Musique, auquel je travaillais toujours de temps en temps, j’avais quelques autres écrits de moindre importance, tous en état de paraître… Le principal… était un Essai sur l’origine des langues que je fis lire à M. de M. et au chevalier de L., qui m’en dit du bien.

Vous racontez d’ailleurs dans vos dialogues que M. d’Alembert inclut vos articles pour l’Encyclopédie dans la partie mathématique dont il était chargé, mais qu’il les réutilisa dans ses Éléments de Musique et dans son Dictionnaire des Beaux Arts. Et quand vous reprendrez cette vulgarisation de la théorie de Rameau une dizaine d’années plus tard, pour la mettre au propre et la formuler à votre manière, et selon votre pensée, dans votre Dictionnaire de Musique qui paraîtra en 1768, d’Alembert en profitera pour sortir une nouvelle édition de ses Éléments avec des augmentations. Précisons encore que l’intitulé exact du titre de l’ouvrage que vous mentionnez en dernier est : Essai sur l’origine des langues, où il est parlé de la Mélodie, et de l’Imitation musicale.

Si vous n’avez rien d’autre à en dire, je vous propose de clore cet entretien pour aujourd’hui en vous remerciant de votre amabilité. Je rappelle à nos lecteurs qu’ils trouveront l’intégrale de vos réponses dans les douze livres de vos Confessions.

Jean-Jacques Rousseau

 

Publicités