Rousseau et la sexualité

JEAN-JACQUES ROUSSEAU ET LES HOMOS

Quelle place le philosophe laisse-t-il à l’homosexualité? Explication de texte.

Rousseau vous fait-il frémir? Suscite-t-il encore chez vous des cauchemars? De lointains souvenirs ardus qui vous renvoient sur les bancs d’écoles que jadis vous fréquentiez? N’ayez crainte, nous allons tenter de faire simple. De savoir si, finalement, Rousseau est un être aussi profondément misogyne et homophobe qu’on peut le penser au premier abord. Pour nous aider, nous avons rencontré un spécialiste de la question, le Professeur Martin Rueff, titulaire de la chaire de langue et de littérature du XVIIIe siècle à l’Université de Genève. Il a consacré vingt ans de sa vie et une thèse de 2000 pages au plus célèbre des citoyens genevois.

AMOUR ET AMITIÉ

Disons-le d’emblée, sur la forme, Rousseau semble avoir autant de sympathie pour les homosexuels qu’une bande de chrétiens fondamentalistes. Certes, l’amour est central dans sa pensée. Le hic, c’est qu’il n’existe qu’entre deux êtres de sexes différents. Car le philosophe genevois est un penseur de la différence sexuelle. Ouvrons par exemple l’Emile, livre V: «Sophie doit être femme comme Emile est homme, c’est-à-dire avoir tout ce qui convient à la constitution de son espèce et de son sexe pour remplir sa place dans l’ordre physique et moral.» Voilà. Le décor est planté.

Ne faisons pas durer le suspense plus longtemps, sachez-le, l’amour entre deux hommes, ou deux femmes, pour celui dont on fête le tricentenaire, c’est de l’amitié! Il est vrai, selon Martin Rueff, que «chez Rousseau il y a une réaction vis-à-vis du tournant qu’il appelle «efféminé» de la société française et notamment parisienne, à laquelle il oppose une espèce de républicanisme viril. Mais la critique doit être nuancée puisque ce qu’il n’accepte pas c’est surtout la mollesse sociale». En bref, il reproche à la cour de France le temps qu’elle passe à se farder.

DANS LE FOND

La difficulté est de pouvoir comprendre des auteurs qui traitent de rapports au XVIIIe siècle avec une grille d’analyse et de définition qui est contemporaine. Pour tenter d’y arriver, parlons à présent du fond de l’œuvre de Rousseau. La pensée de ce philosophe est bien sûr constituée par des aspects théoriques mais aussi par des composantes plus intimes. Comme le souligne l’expert que nous avons rencontré, «il y a des auteurs qui font de ce précurseur du romantisme un homosexuel ou du moins quelqu’un qui, dans sa constitution fantasmatique propre, occupe plusieurs positions dans la répartition des rôles sexuels.» Car il y a constamment chez Rousseau des couples d’hommes et constamment des couples de femmes. Il peut se retrouver dans un triangle où il est seul homme avec deux femmes (un schéma très présent dans Les Confessions). Et il y a aussi des couples d’hommes très forts comme Milord Edouard et Saint-Preux dans La nouvelle Héloïse.

L’ouvrage de Paule Adamy Les corps de Jean-Jacques Rousseau articule une thèse sur le trouble sexuel de Rousseau et la difficulté de lui assigner une identité sexuelle. Un livre assez important selon Martin Rueff: «Elle part d’une citation du manuscrit de Neuchâtel des Confessions dans lequel Rousseau dit: il faudrait que j’aie un langage nouveau pour dire ce que j’ai à dire.» Se révélerait alors le genre du célèbre citoyen de Genève, difficilement déterminable, quelque part entre homosexualité et transsexualité. Laure Challandes propose elle aussi une lecture moins hétéro-normée de l’oeuvre de Rousseau. Dans son livre L’âme a-t-elle un sexe? Formes et paradoxes de la distinction sexuelle dans l’œuvre de Jean- Jacques Rousseau, elle analyse de nombreux passages et notamment de La nouvelle Héloïse dans lesquels cette différence radicale entre les sexes est dépassée par l’écriture, le fantasme, et va finalement vers une plus grande complexité de l’attribution des rôles.

NATURE VERSUS CULTURE

Enfin, les homosexuels sont-ils condamnés à vivre dans l’état de nature, l’amour civilisé leur étant refusé? Non car dans l’état de nature il n’y a que pulsions, sexe et reproduction. Rousseau nous permettrait même de penser une naturalité de l’homosexualité de nature non-biologique qui se situerait du côté du penchant ou du goût. A Martin Rueff de conclure: «un des dangers de la lecture actuelle de Rousseau, en raison du privilège qu’il accorde à la notion de nature c’est de croire que comme il parle de naturalité, il parle de biologie. Il n’en est rien. Rousseau nous permet de comprendre que la nature ce n’est pas seulement ce que la biologie fait de nous mais c’est peut être aussi ce que nous, nous faisons de la biologie.»

 

Source : 360.ch – Guillaume Renevey

 

 

 

 

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