« Il n’y a plus aujourd’hui de François, d’Allemands, d’Espagnol, d’Anglais même, quoiqu’on en dise ; il n’y a que des Européens. » Jean Jacques Rousseau

La mondialisation des anti-sociétés


Propos


TEXTE INTÉGRAL

  • 1 Publié in : Scrittori classici italiani di economia politica, Parte antica, vol. III, Milano, Custo (…)
  • 2 Considérations sur le gouvernement de la Pologne et sur sa réformation projetée, La Haye, P.F. Goss (…)

Les communications des peuples entre eux sont si étendues sur tout le globe terrestre que l’on peut quasiment dire que le monde entier est une seule ville où se tient une foire permanente de toutes les marchandises et où tout homme, sans sortir de chez lui, peut au moyen de l’argent s’approvisionner et jouir de tout ce que produisent la terre, les animaux et le labeur humain. Merveilleuse invention.
Geminiano Montanari, Della moneta, Trattato mercantile, 16801.

Il n’y a plus aujourd’hui de François, d’Allemands, d’Espagnols, d’Anglais même, quoiqu’on en dise ; il n’y a que des Européens. Tous ont les mêmes goûts, les mêmes passions, les mêmes mœurs parce qu’aucun n’a reçu de forme nationale par une institution particulière. Tous dans les mêmes circonstances feront les mêmes choses, tous se diront désintéressés & seront fripons ; tous parleront du bien public & ne penseront qu’à eux-mêmes ; tous vanteront la médiocrité & voudront être des Crésus ; ils n’ont d’ambition que pour le luxe, il n’ont de passion que celle de l’or. Sûrs d’avoir avec lui tout ce qui les tente, tous se vendront au premier qui voudra les payer. Que leur importe à quel maître ils obéissent, de quel Etat ils suivent les loix ? Pourvu qu’ils trouvent de l’argent à voler & des femmes à corrompre, ils sont partout dans leur pays.
Jean-Jacques Rousseau, Considérations sur le gouvernement de la Pologne, 1783 2.

Les deux textes en exergue indiquent assez que le débat sur la mondialisation est ancien. Il y a longtemps que l’on s’interroge sur les bienfaits ou les méfaits que procure l’extension des échanges, que l’on vante ou que l’on décrie les conséquences du « doux commerce » censé hâter la fraternité entre les hommes ou, au contraire, accusé de niveler leur diversité. Mais, si la controverse aujourd’hui fait rage, c’est que le phénomène a pris des proportions insoupçonnées et qu’à la multiplication des échanges de toutes sortes correspond une exacerbation des replis sur des terroirs exclusifs.

D’un côté, tout doit circuler : les marchandises, les capitaux, les informations. De l’autre, il faudrait que rien ne bouge, que chacun reste chez soi, que les identités collectives se maintiennent, que les frontières anciennes se reconstituent. Double mouvement contradictoire qui agite le monde, accroît la richesse des uns et la précarité de l’existence des autres, fabrique de nouvelles manières de vivre et d’autres raisons de mourir.

C’est en tout cas ce que l’on dit. Et ce que l’on voit. Mais est-on bien sûr d’entendre la vérité et de voir la réalité ? S’il faut, par principe épistémologique, se méfier des apparences, le doute est encore plus nécessaire si l’on veut comprendre un monde où le vrai s’allie avec le faux, où la réalité virtuelle cohabite avec la réalité concrète, celle dont les sciences s’étaient jusqu’ici efforcées de rendre compte au nom de l’« objectivité », de l’adéquation des théories aux choses. A 1’« illusionnisme social » qui découle de prénotions mal assurées s’ajoute désormais la prolifération de « pseudos », de leurres, de simulacres, d’objets virtuels, de produits financiers dérivés, d’hologrammes et autres modes de présence fictive.

  • 3  Pierre Lévy, « L’Universel sans totalité », Magazine littéraire. Hors série, « La passion des idées (…)

4Il convient donc de redoubler de prudence dans l’analyse. Cette mondialisation dont on nous rebat les oreilles est-elle réelle ou rêvée ? Les milliards de dollars qui s’échangent chaque jour correspondent-ils à des « valeurs » identifiables, à des actifs sous-jacents, ou ne sont-ils que des signes dépourvus de référent ? Les réseaux communicationnels sont-ils vraiment universels ou sont-ils réservés à quelques-uns qui, par l’effet d’une arrogance invétérée, s’identifient à la totalité du monde ? Est-il correct d’affirmer que la concurrence généralisée profite à tous ou risque-t-elle au contraire de précipiter l’exclusion d’une multitude de gens devenus inutiles ? Et si la globalisation « réelle » se déployait dans le champ de l’environnement plutôt que dans celui de l’économie, comme s’il fallait vanter ce qui n’existe pas pour mieux dissimuler la pollution qui existe pour de bon ? Quant aux recours identitaires qui provoquent l’effervescence mortelle de peuples entiers soudain préoccupés de leur enracinement, sont-ils le fruit de l’histoire ou la conséquence d’une illusion performative ? Ou les deux ? L’identité doit-elle désigner ce qui est semblable, voire identique, et justifier les stratégies fusionnelles ou, au contraire, ce qui est unique et qui ne peut se découvrir que dans le respect de l’altérité ? Ou les deux ? Quel rapport les nomades déterritorialisés, regroupés sur le site unique du « village global », entretiennent-ils avec les villageois sédentaires vaquant à leurs affaires à l’ombre de leur clocher ? Et enfin, entre le cyberespace, dont on dit qu’il permet « la présence virtuelle de l’humanité à soi-même »3, et ces nouveaux no man’s lands qui échappent à l’autorité de tout Etat, ou ces « réserves naturelles » dont les hommes ont été chassés, où sont les lieux réels et quels sont les territoires virtuels ?

Telles sont quelques-unes des questions qui ont guidé la problématique de ce Cahier, qui propose d’envisager celle-ci à partir du concept d’anti-société. Non pas que toutes les contributions s’y réfèrent ni que tous les auteurs s’en inspirent ou même l’acceptent. Tant s’en faut. Mais parce qu’il nous est apparu progressivement qu’on pouvait ainsi définir la double dérive qui guette aussi bien la mondialisation que les replis identitaires. Pour faire court, on dira qu’une anti-société constitue un groupement humain qui prétend subsister sans prendre le risque de la rencontre avec l’autre et qui élude le problème de la violence, soit en privilégiant le virtuel comme lieu de la communication sociale, soit en expurgeant de son sein quiconque risquerait de faire valoir sa différence comme une dissidence. Or, il est trop facile de vouloir résoudre un problème en le niant et l’on n’échappe pas à la nécessité d’une réflexion politique afin de structurer les rapports humains à partir de dispositifs symboliques.

  • 4 Emile Benveniste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes, vol. I : Economie, parenté, soc (…)

Ce que l’on veut faire croire en célébrant les vertus du « village global » dans lequel l’humanité serait devenue transparente à elle-même, c’est que la guerre y serait impossible puisque le réseau est accueillant à tous, qu’il n’y a plus ni hiérarchie ni censure et que chacun est désormais libre de communiquer avec tous. A l’autre extrême, ce que les revendications identitaires promettent, c’est un monde pacifié par la purification ethnique, sous prétexte que l’altérité serait au principe de la souillure et du conflit. Mais dans les deux cas, le lien social est devenu impossible, tantôt parce que le réseau relie, certes, mais sans médiatiser symboliquement, tantôt parce que l’identité définie en dehors du rapport à autrui sombre dans le narcissisme ou l’autisme collectifs. Et la guerre revient parce que les exclus, soudain trop nombreux, ne se laissent pas faire ou parce que les « communicants » ne peuvent se satisfaire d’une réciprocité factice qui n’engage à rien. Benveniste l’avait déjà souligné4 : la communication – tout comme la communion ou la communauté – suppose l’existence d’un munus, d’un don qui comporte l’obligation de restituer, et l’on pourrait ajouter que cette forme « archaïque » de l’échange, fondatrice du lien social, ne déploie ses effets que dans la durée, entre des partenaires distincts. On n’échange pas des cadeaux « en temps réel », ni avec un autre soi-même…

Sans doute ces dérives ne sont-elles pas toujours nécessaires. On peut avoir de bonnes raisons de célébrer l’abolition des frontières, la libre accessibilité au savoir « global », l’instantanéité de l’information, tout comme on peut se réjouir de la vigueur des identités collectives qui résistent au processus despotique de l’uniformisation. Il reste que nous avons pris le parti de nous intéresser, dans ce Cahier, aux pratiques marginales ou extrêmes en pariant sur le fait qu’elles font entrevoir d’une autre façon celles qui font désormais partie de notre univers quotidien, ne serait-ce que par médias interposés.

Ce Cahier s’ouvre donc sur un premier texte de Gilbert Rist qui vise à replacer l’habituel débat (économique) sur la mondialisation dans une perspective anthropologique, et à montrer que le problème (culturel) de l’identité n’est pas sans lien avec les questions économiques. Cet excès d’ouverture d’un côté et de fermeture de l’autre renvoie à un « déficit d’Etat » et, finalement, à une dilution du lien social : en effet, à l’élision de l’espace et du temps, caractéristique des réseaux anonymes sans frontières, correspond l’enracinement dans l’histoire et le terroir de peuples en quête de leur reconnaissance exclusive. D’où le double risque de confondre l’espace rêvé avec l’existence d’un lieu qui serait commun à tous et de transformer les rêves partagés en politique de (re)conquête d’un territoire réservé à ses semblables.

Marie-Dominique Perrot s’attache ensuite à anticiper les conséquences imprévisibles de la mondialisation culturelle. Grâce aux technologies de la numérisation, la frontière qui séparait jusqu’ici le vrai du faux s’efface au profit d’un vrai/faux qui conjoint de manière indistincte le réel et le virtuel. D’où le surgissement d’une néo-utopie, d’une nouvelle manière de réaliser l’irréalisable sous la forme d’un simulacre vrai. Or, l’accoutumance à cette nouvelle culture transforme notre regard sur le monde, comme le montre son analyse originale de l’émission de télévision Opération Okavango. Lieux exceptionnels mais inaccessibles, sociétés sauvages, mais en voie d’extinction, merveilles de la nature et miracles de la technique, tout s’enchaîne en un immense zapping qui prétend faire voir l’invisible et fait passer pour une aventure parfois dangereuse des voyages très organisés. Au-delà du cas particulier, on décèle le risque d’ex-communication que courent les attardés de la recherche du « réel ».

10 Le paradoxe de la mondialisation consiste à célébrer les vertus de la circulation des capitaux, des marchandises et des informations, tout en assignant les gens à résidence et en interdisant la migration des personnes. Or, comme le montre Laurent Monnier, ces migrations constituent non seulement un phénomène aussi vieux que le monde, mais encore une conséquence de la mondialisation : on ne peut empêcher les exclus, privés d’emploi et de sécurité, de tout mettre en œuvre pour tenter de retrouver ailleurs ce qu’ils ont perdu ici. A quoi servent donc les politiques répressives mises en place par les Etats industriels, sinon à faire croire qu’ils possèdent encore quelque pouvoir et qu’ils entendent l’exercer à l’égard de ceux dont ils ont fait les boucs émissaires de la crise ? Pendant ce temps, les nomades modernes s’organisent, construisent des filières et des réseaux, tissent leur « toile » – bien différente du web d’Internet puisqu’elle requiert le face à face ! – et déploient des stratégies individuelles souvent couronnées de succès. Dans l’optique du migrant, l’Etat est loin d’avoir l’importance que lui prêtent les sédentaires qui en contrôlent l’accès : c’est un obstacle sur la route de l’exil, certes, mais dont on apprend à se jouer, comme des autres, grâce aux complicités des réseaux.

11 Il était difficile de parler des revendications identitaires sans évoquer la tragédie de l’Afrique des Grands Lacs, et c’est le mérite de Dominique Franche de reprendre l’histoire de la vraie/fausse ethnicisation des Hutus et des Tutsis. Erreur coloniale, idéologie simplificatrice teintée de racisme, méconnaissance d’une réalité sociale complexe, sans doute. Mais dont les conséquences furent dramatiques dès lors que l’on avait considéré comme immuable l’un des registres possibles de l’identité en constante réinterprétation, selon les lieux et les époques. Mais il y a plus car, avertit l’auteur, l’instrumentalisation de l’ethnie par la propagande politique ne concerne pas que l’Afrique : on le voit bien dans l’ex-Yougoslavie ; et nous sommes tous menacés de « tribalisation » si nous ne concevons les communautés que sous la forme de groupes opposés les uns aux autres. Un texte qui fait écho à la formule de Lévi-Strauss : « Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie. »

12 Que les identités soient un produit de l’histoire et qu’elles soient constamment reconstruites sur des vestiges anciens mais bien entretenus, c’est aussi ce que montre Bernard Crettaz qui nous fait découvrir la spécificité du « bricolage helvétique ». Historiquement, on a commencé par investir la nature, mais aussi la société « authentique » du « peuple des bergers », d’une valeur mythique et, après avoir détruit l’une et l’autre au nom d’une modernisation prométhéenne, on s’est mis à en utiliser les restes pour inventer un paradis imaginaire. Cette création permanente de vrais/faux villages de style néo-ancien à l’usage des gens des villes et des touristes a fini par transformer la Suisse en une sorte de Disneyland grandeur nature, si « joli » qu’il paraît insoupçonnable et qu’il subsiste comme référent identitaire même pour ceux qui tentent d’en faire la critique.

13 La rubrique controverses donne d’abord la parole à Yvan Droz qui, contrairement à Gilbert Rist, ne croit pas que l’exclusion implique nécessairement un accroissement de l’individualisme, tant est grande l’amplitude des registres identitaires disponibles. Que l’Etat s’affaiblisse ou disparaisse ne crée pas pour autant des orphelins sociaux puisqu’il est loisible à chacun de se réclamer d’autres affiliations et d’affirmer une identité liée à d’autres intérêts. Ce qui serait vrai au Nord comme au Sud ici avec le soutien aux partis populistes, là-bas en s’insérant dans des néo-lignages ou des religions syncrétistes.

14 Pour sa part, Catherine Schümperli Younossian ne partage pas le pessimisme de Marie-Dominique Perrot : la mondialisation culturelle s’inscrit sans doute dans le sillage de l’impérialisme culturel, mais la résistance est possible. Son argumentation repose d’abord sur le fait que la mondialisation culturelle est loin d’être achevée ; son universalité n’est donc que potentielle. Mais surtout, elle relève que les conditions de réception des messages diffèrent d’un individu ou d’une culture à l’autre ; il n’est donc pas certain que la télévision, à elle seule, puisse transformer notre regard. On peut alors espérer que les nouveaux médias, plus interactifs, feront place à une plus grande diversité culturelle, même si le fait d’adhérer à la nouvelle culture de la communication constitue en soi une transformation culturelle majeure….

15 Ce Cahier fait une large place aux paroles, aux propos savants ou anecdotiques, aux réactions d’humeur comme aux anticipations désenchantées. Paroles éclatées, certes, mais qui proposent autant d’éclairages originaux du thème général.

16 Alors que l’article de Laurent Monnier s’achevait sur l’éternelle dispute des nomades et des sédentaires, c’est à partir de ce thème que s’ouvre la réflexion de Jacques Attali. Tout en reconnaissant la nécessité d’une inscription locale – et la difficulté de s’y référer lorsque les frontières deviennent incertaines – il s’interroge de manière stimulante sur la création possible d’une nouvelle forme de lien social propre à une société « néo-nomade » (dont les membres ne bougent pas nécessairement de chez eux et possèdent au moins une adresse pour le courrier électronique). Allégeances multiples mais compatibles avec l’institution de nouveaux espaces étatiques, ouverts à la diversité culturelle, à l’image d’une Europe élargie à la Russie et à la Turquie. Telle serait la tâche assignée à cette élite composée de « nomades de luxe », pour autant que ceux-ci ne se replient pas à leur tour sur la défense de leurs privilèges.

17 Comme en écho, la méditation de Jordan Bojilov nous fait entrer dans les attentes et les perplexités du « surfeur d’Internet », à la rencontre d’anonymes cachés et dévoilés par l’écran qui se transforme en miroir. Etrange sensation que de participer au monde créatif des « branchés » tout en restant hors de leur atteinte, de « recevoir sans nécessairement donner ». Avec, en plus, la crainte de se laisser abuser par une solidarité de façade et de se confondre soi-même avec la machine à dévorer l’espace.

18A la face lumineuse de la mondialisation, si souvent vantée par le discours hégémonique du moment, Christophe Gallaz oppose ses « chants de la détresse et du fascisme ordinaires ». On n’en sort pas indemne… Comme si l’anti-société n’était pas seulement une menace mais une réalité, comme si le lien social auquel on voulait encore croire s’était déjà évanoui. Péan funèbre et sans espoir, qui exprime la perte du sens, le flottement anomique des exclus du système, spectateurs d’un monde qui leur échappe et qui, dès lors, sont prêts à toutes les aventures. Prémonition désespérante ? On se consolera de la détresse en s’accrochant à l’idée que le pire n’est jamais certain…

19 Comme pour nous arracher à ce désespoir, Claude Monnier veut nous convaincre que la mondialisation n’est pas aussi menaçante que certains le disent : elle peut aussi être porteuse d’espoir et même si, aujourd’hui, elle conforte l’hégémonie nord-américaine, rien n’indique qu’il en sera toujours ainsi. Ne doit-on pas faire le pari que la diversité l’emportera toujours sur l’uniformisation ?

20 Si la mondialisation propose à certains des lieux communs virtuels et si les revendications identitaires s’efforcent de créer des espaces exclusifs réservés à des sociétés excluantes, il existe aussi des lieux vides, d’où l’on a chassé les premiers habitants pour y enfermer les rêves des étrangers. Telle est l’histoire contée par Corinne Thévoz : sous prétexte de protéger une espèce d’antilope peut-être déjà éteinte, on fait « des trous dans la carte » et l’on définit des non-lieux interdits d’accès. Pour que le paysage reste admirable, il ne doit pas être admiré et pour que la nature conserve son « authenticité », il faut empêcher les hommes d’y nomadiser. Il y a dans ce texte comme un clin d’œil à celui de Marie-Dominique Perrot : Y Opération Okavango n’est-elle pas construite sur un principe semblable qui consiste à faire croire que les lieux sont d’autant plus beaux que personne n’y va jamais ?

21 Dernier propos, celui de Jacques Grinevald, qui met en parallèle la mondialisation économique et la planétarisation écologique. Afin de montrer l’envers du décor. Au fil d’une immense fresque historique apparaissent les limites de l’épopée industrielle et les dangers d’une prétendue maîtrise de la nature, puisque c’est finalement la nature – ou plutôt la Biosphère – qui gouverne le monde. Quant à la multiplication des flux d’information, elle ne garantit pas nécessairement un surcroît de connaissance car ce qui compte, finalement, ce n’est pas la somme des savoirs, mais leur structuration, au risque de l’« épistémocide ». Ainsi, l’auteur remet à sa juste place une vision excessivement optimiste de la Science, dont on méconnaît généralement la transformation qu’elle subit et qui la contraint à l’humilité.

22 Enfin, en points d’appui d’une réflexion qui devrait se poursuivre, Christian Corminbœuf nous livre quelques informations indispensables au débat, non seulement sur les nouvelles technologies dont on parle souvent sans toujours savoir ce qu’elles recouvrent (p.ex. la révolution numérique du multimédia), mais surtout sur les raisons pour lesquelles les conditions d’une véritable mondialisation des flux d’information sont loin d’être réunies : les sauts technologiques sont aujourd’hui si rapides que la « mise à jour » des matériels entraîne des coûts le plus souvent dissuasifs pour une majorité de pays. Comment croire à la convivialité du « village global » alors que « la moitié des terriens n’a jamais eu l’occasion de téléphoner » ?

23 Pour clore ce volume, Arlette Ziegler suggère un choix de lectures qui éclairent aussi bien le phénomène de la mondialisation économique et culturelle que le renouveau des effervescences identitaires. Choix arbitraire sans doute, puisque la littérature concernant ces sujets explose. Ce tour d’horizon permet au moins de comprendre pourquoi l’on chercherait en vain, sur ces sujets, l’émergence d’une pensée unique, et que le débat auquel ce Cahier entend contribuer reste largement ouvert.

NOTES

1 Publié in : Scrittori classici italiani di economia politica, Parte antica, vol. III, Milano, Custodi, 1804, p. 40, cité par Karl Marx, « Critique de l’économie politique », Œuvres, (Economie, t. I), Gallimard, Paris, 1965, p. 414.

2 Considérations sur le gouvernement de la Pologne et sur sa réformation projetée, La Haye, P.F. Gosse et Lausanne, François Grasset, 1783, pp. 16-17.

3 Pierre Lévy, « L’Universel sans totalité », Magazine littéraire. Hors série, « La passion des idées », 1996, p. 118.

4 Emile Benveniste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes, vol. I : Economie, parenté, société, Editions de Minuit, Paris, 1969, pp. 96 et ss.

La mondialisation des anti-sociétés ( suite) 

Gilbert Rist
TEXTE NOTES AUTEUR / ILLUSTRATIONS

TEXTE INTÉGRAL

  • 1 Cf. « Europe and the Global Information Society, Recommendations to the European Council », Cordis (…)

On s’est habitué depuis longtemps à imaginer le monde coupé en deux : il y a eu les Grecs et les barbares, les civilisés et les sauvages, les colonisateurs et les colonisés, les « développés » et les « sous-développés », le Nord et le Sud. Aujourd’hui, la dichotomie a pris un nouveau contenu : d’un côté les bénéficiaires de la mondialisation, les branchés de la « société d’information globale »1, de l’autre les sociétés réfractaires à ce nouvel universalisme, dont la seule préoccupation paraît tenir dans l’affirmation de leur différence par rapport à leurs plus proches voisines ou dans le rejet total des valeurs associées à l’Occident. Les riches seraient non seulement riches, mais aussi raisonnables (ou rationnels), ouverts à l’autre et « communicants », tandis que les pauvres seraient non seulement pauvres mais encore accrochés aux vestiges de leur histoire, fermés sur eux-mêmes et fanatiques.

Ce texte voudrait proposer une autre lecture de ce que l’on appelle désormais la mondialisation pour envisager ses conséquences socioculturelles ou anthropologiques, tant au Nord qu’au Sud et montrer ce qu’elles ont de commun, à savoir la création d’anti-sociétés, même si celles-ci se manifestent sous des formes très différentes. En effet, il ne suffit pas de dire que la mondialisation, potentiellement universelle, ne déploie ses effets véritables que dans le Nord en marginalisant (une fois de plus) les pays du Sud car ce serait présupposer, comme on l’a longtemps fait pour le « développement », que la planétarisation des réseaux est bonne en soi et que la solution pour la généraliser est purement technique. Quant aux multiples conflits qui agitent non seulement les marches de l’ancien empire soviétique, mais aussi la région des Grands Lacs, le sous-continent indien, le Proche et le Moyen-Orient, la Corne de l’Afrique, le Mexique et le Nicaragua – pour ne mentionner que les plus importants sinon les plus médiatiques – ils ne peuvent pas être compris ni interprétés seulement comme des poussées de fièvres tropicales, sans lien avec les changements survenus ces dernières années sur la scène internationale.

Mondialisation économique et revendications identitaires

  • 2 Bertrand Badie, La fin des territoires – Essai sur le désordre international et sur l’utilité socia (…)
  • 3 Marc Augé, Non-Lieux – Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Coll. La Librairie du x (…)

Il y a donc deux phénomènes que tout semble opposer, mais qu’il s’agit de considérer conjointement. D’un côté la mondialisation, c’est-à-dire le triomphe de l’idéologie des « sans frontières », l’ouverture des marchés à la concurrence internationale, la construction du village planétaire, la perte du pouvoir de l’Etat et « la fin des territoires »2et, de l’autre, les replis identitaires, la purification ethnique, le contrôle accru des courants migratoires et la multiplication des Etats fondés sur des formes de néo-tribalisme et indifférents à la conception citoyenne d’un pluralisme tolérant. D’un côté, l’affirmation du primat de l’individu – sous la forme idéal-typique de l’homo œconomicus –, la référence constante aux droits de l’homme et à la démocratie et, de l’autre, l’exaltation de la communauté, du sentiment d’appartenance, des compatriotes « de souche ». D’un côté, l’abolition de l’espace et du temps, l’ubiquité réalisable instantanément, la prolifération des « non-lieux »3où chacun ne fait que transiter, comme dans les réseaux électroniques, et, de l’autre, le respect obsessionnel des frontières ou des lignes de démarcation nécessaires au contrôle d’un espace revendiqué en fonction d’une histoire que l’on fait remonter aux temps immémoriaux.

On constate, en première approximation, que ce double mouvement se déploie dans deux champs différents : tandis que la mondialisation apparaît dominée par l’économie, dont l’emprise est renforcée par les techniques de la communication, les revendications identitaires s’inscrivent dans l’ordre du politique car elles affirment la reconnaissance de pouvoirs nouveaux dans des espaces déterminés. Toutefois, dans un cas comme dans l’autre, les conséquences débordent largement les limites de ce découpage académique : à chaque fois, c’est la société tout entière qui est ainsi transformée. Ce qui est enjeu, finalement, c’est une reconfiguration des rapports sociaux, imposée par la violence, symbolique ou réelle, du processus. Que la mondialisation se présente comme « incontournable » – c’est-à-dire sous une forme naturalisée – n’empêche pas qu’on puisse la considérer comme une forme de projet social légitimé par la contrainte du système, et les « revendications ethniques » sont trop liées à des constructions essentialistes de la culture pour qu’on puisse ignorer ses effets sur l’ensemble des relations sociales.

  • 4 Par exemple, Bertrand Badie, op.cit., pp. 214 et 254 et « Entre mondialisation et particularismes » (…)

Cela dit, les deux phénomènes sont concomitants. La question est de savoir quel rapport ils entretiennent entre eux. Ont-ils une origine commune, procèdent-ils l’un de l’autre et, si oui, dans quel ordre ? Faut-il considérer la tribalisation du monde comme une réaction au processus de mondialisation économico-informationnelle ? Bien des auteurs4le pensent et certains de leurs arguments reposent sur de fortes présomptions : l’éclatement de l’URSS n’est-il pas lié aux diverses formes de libertés introduites dans le sillage de l’économie de marché, et le développement du fondamentalisme islamique n’est-il pas la conséquence d’une modernisation inachevée – ou ratée – sous la bannière du nationalisme arabe à la façon de Nasser ou de Boumedienne ? Tout se passerait comme si les promesses non tenues d’une société « ouverte », fondée sur les échanges économiques et culturels internationaux, déclenchaient des mouvements populaires qui sécrétaient des forces contraires. En même temps qu’elle favorise une certaine forme de connaissance (et de méconnaissance) des autres – ne serait-ce que par les moyens de communication de masse – l’ouverture renforce aussi le sentiment d’exclusion car on découvre, en même temps que l’opulence des autres, ce dont on est soi-même privé.

Le « déficit d’État » comme lieu commun

Toutefois, cette hypothèse d’une causalité immédiate entre mondialisation et revendications identitaires paraît difficile à vérifier : en quoi la mondialisation économique expliquerait-elle les massacres du Rwanda et du Burundi, la guerre des clans somaliens ou afghans, les luttes entre factions libanaises, le conflit sri-lankais, l’anarchie du Libéria ou le dépeçage de la Yougoslavie ? Sans doute ces conflits sont-ils attisés par des Etats étrangers et/ou par des réseaux aux ramifications mondiales (trafiquants d’armes ou de drogue, solidarités religieuses ou prétendues telles) mais peuvent-ils être pour autant qualifiés d’« internationaux » ? En revanche, le terrain paraît plus assuré si l’on considère que la mondialisation est à double face : d’abord celle que l’on connaît dans les pays industriels qui participent à l’extension des réseaux commerciaux et informationnels et ensuite celle qui concerne plutôt les pays du Sud et qui relève du nouvel ordre politique mondial qui s’est instauré au début des années ’90. Or, ce qui est commun à ce double processus, c’est qu’il entraîne partout ce que l’on peut appeler un « déficit d’Etat », un affaiblissement des institutions garantes de la souveraineté jusqu’ici reconnue à l’Etat-nation. Et c’est à partir de là que vont se déclencher une série d’effets pervers qu’il convient d’analyser. Pour le dire schématiquement, dans les anciens Etats industriels, ce sont les conséquences économiques qui dominent, et l’affaiblissement de l’Etat conduit à un surcroît d’individualisme, tandis que dans les Etats issus de la décolonisation (y compris de la décolonisation soviétique), ce sont les régimes qui sont remis en cause et qui deviennent incapables de contrôler les mouvements sociaux fondés sur des revendications « culturelles » et sur la remise à l’honneur des réseaux d’appartenance.

Au Nord : le marché contre l’État

Les Etats industriels voient en effet leur marge de manœuvre réduite pour toutes sortes de raisons dont on ne mentionnera que les principales. Ainsi, un des premiers privilèges d’un Etat consiste à fixer le taux de sa monnaie par rapport aux devises étrangères, avec les incidences que l’on sait sur les échanges internationaux, et à déterminer les taux d’intérêt, c’est-à-dire le prix que devront payer les investisseurs pour s’engager dans de nouvelles entreprises. Or, ces deux taux sont aujourd’hui largement dépendants des marchés internationaux de capitaux : lorsqu’une monnaie est ainsi « attaquée », aucun Etat ne dispose de réserves monétaires suffisantes pour s’opposer à des opérations dont les enjeux s’évaluent en dizaines de milliards de dollars. En anticipant la conjoncture, les spéculateurs « corrigent » ces grands indicateurs, obligeant les gouvernements à se plier, même si c’est avec quelque retard, à leurs décisions. Par ailleurs, les Etats qui se sont laissés séduire par la déréglementation et les privatisations se trouvent soudain démunis pour prendre des mesures visant à combattre le chômage ou à administrer leur économie nationale. Soit parce qu’ils ne peuvent s’opposer aux délocalisations industrielles qui permettent aux investisseurs de conserver leurs marges de profit en tirant parti d’une main-d’œuvre meilleur marché hors du territoire national, soit parce qu’ils ont vendu la plupart des entreprises nationalisées (y compris dans le domaine militaire) et qu’ils ne peuvent donc plus peser comme naguère sur le marché de l’emploi et des salaires. A quoi s’ajoute enfin le fait que les Etats-membres d’espaces économiques régionaux (telle l’Union européenne), doivent abandonner certaines parties de leur souveraineté ou doivent s’engager à respecter certains équilibres financiers et budgétaires, ce qui diminue d’autant leur autonomie. L’Etat-providence, qui avait été lentement construit après la Seconde Guerre mondiale, tirait sa force d’un contrôle considérable de l’économie, qui pouvait encore être considérée comme « nationale », ce qui avait pour effet non négligeable de renforcer le lien social, fondé sur la citoyenneté, au-delà des appartenances de toutes sortes.

  • 5 On peut en dire autant du multiculturalisme des Etats-Unis ou du Canada : l’idéologie du melting-po (…)

Il y a donc, indiscutablement, un affaiblissement de l’Etat dans les pays industriels, même si la mondialisation économique est loin d’avoir scellé leur impuissance. Tant s’en faut. Si la déréglementation a souvent été spectaculaire (en particulier dans les secteurs soumis à la concurrence internationale) le nombre de lois qui encadrent l’activité économique reste considérable et l’on ne saurait prétendre sans simplifier abusivement que la mondialisation a contraint les gouvernements à appliquer partout les mêmes recettes : les mesures de libéralisation des échanges, qui correspondent plutôt à une tradition anglo-saxonne, ont été importantes en Grande-Bretagne et aux Etats- Unis, mais plus tempérées en France ou en Allemagne. Toutefois, en dépit de ces différences non négligeables, il reste que, partout, les écarts sociaux se sont considérablement accrus sous l’effet des restructurations, des délocalisations et d’un partage toujours plus inégal entre les revenus du capital et du travail, entraînant, par causalité cumulative, des déficits croissants des systèmes de protection sociale puisque ceux-ci sont généralement financés par les seuls revenus du travail. D’où aussi un raidissement populaire à l’égard des immigrés, suscitant des contre-réactions à l’exclusion croissante dont ils sont victimes. Cela dit, on ne constate pas, au sein des principaux Etats qui sont entrés dans le jeu de la mondialisation économique, de dérive « nationalitaire », comme on disait naguère, ni de mouvements de « tribalisation ». Si la mondialisation a peut-être encouragé les luttes identitaires ou séparatistes des Irlandais, des Basques, des Corses, des Flamands, des Wallons, des Catalans, des Ecossais ou des Bretons, qui connaissent aujourd’hui un regain de violence, on ne saurait l’accuser de les avoir suscitées : ces conflits sont trop enracinés dans une histoire parfois séculaire pour qu’on leur attribue une origine aussi récente5. Autrement dit, dans cette conjoncture, ce qui caractérise les pays du Nord, c’est l’éclatement de la société, les inégalités, l’insécurité professionnelle, beaucoup plus que la mobilisation sociale sur des thèmes liés à l’affirmation identitaire : lorsque chacun se sent menacé à titre individuel par des mesures ressenties comme arbitraires, il ne reste guère d’énergie pour l’exaltation enthousiaste de la cohésion nationale ni pour la lutte pour l’autonomie régionale.

Au Sud : l’implision de l’État-nation

  • 6 Ghassan Salamé, Appels d’Empire – Ingérences et résistances à l’âge de la mondialisation, Fayard, P (…)
  • 7 Ibidem, pp. 97 et ss.
  • 8 Pour reprendre le titre d’un ouvrage de Bertrand Badie.
  • 9 Bien entendu, l’Afrique a connu, aux temps précoloniaux, des Etats et des empires, mais ceux-ci n’o (…)
  • 10 Cf. Hélé Béji, Désenchantement national – Essai sur la décolonisation, Cahiers libres n° 368, Maspe (…)

Tout autre est la situation des Etats du Sud dont les faiblesses n’ont pas les mêmes causes. Bien entendu, ils n’ont pas été épargnés par la mondialisation économique. On peut même avancer l’hypothèse que les prémisses de celle-ci ont été posées avec les mesures d’ajustement structurel ou de mise sous tutelle auxquelles le FMI a contraint de nombreux pays à partir des années ’80. Au Sud aussi, l’Etat a donc perdu de son pouvoir économique, obligé de privatiser les entreprises nationales et de réduire le nombre des fonctionnaires qui peuplaient des administrations pléthoriques. Mais cet affaiblissement des pouvoirs publics n’était pas dû d’abord au libre jeu de la concurrence internationale ni aux « humeurs » des marchés financiers : on ne spécule ni sur le zaïre ni sur le franc rwandais… Il s’agissait de pressions politiques et d’une mainmise des institutions financières internationales sur les économies du Sud pour les forcer à rembourser leur dette. De plus, si l’on admet que la mondialisation a partie liée avec la fin de l’empire soviétique – et avec l’importance décroissante des enjeux stratégiques au Sud – la crise des Etats, particulièrement en Afrique mais aussi en ex-Yougoslavie ou au Proche-Orient, apparaît induite bien plus par des causes politiques qu’économiques, au contraire de ce qui se passe dans les pays industriels. La déstabilisation de l’Etat ne tient pas à l’ouverture des marchés mais aux promesses de « développement » non tenues, à l’espoir que les populations placent dans le discours démocratique à la mode, résumé par le slogan de good governance, et au fait que des conflits, naguère interprétés – et contrôlés – selon les paramètres de la guerre froide, se révèlent pour ce qu’ils sont, à savoir des querelles internes6. La crise de l’Etat est donc d’abord une crise de régime7. Ce que les années d’« indépendance » avaient masqué se manifeste au grand jour : l’« Etat importé »8n’a jamais existé puisqu’il n’y a jamais eu de cadre « national » à l’intérieur duquel un pouvoir respecté par tous aurait pu arbitrer entre les intérêts divergents des citoyens9. Ces Etats virtuels ont pu faire illusion sur le plan international aussi longtemps que leur existence présumée pouvait être utile à l’une ou l’autre des grandes puissances pour s’assurer des voix à l’ONU, pour étendre sa zone d’influence ou pour contrôler des approvisionnements stratégiques. Mais, pour leurs citoyens, ils n’ont jamais suscité d’allégeance réelle ni d’engagement « patriotique » : on s’est toujours méfié des « identités nationales » imaginaires imposées par les appareils d’Etat10. Il s’agissait en effet de régimes plutôt que d’Etats qui n’avaient de « national » qu’un hymne et un drapeau et qui se construisaient contre la société civile ou en excluant du jeu politique ceux qui n’appartenaient pas au clan qui s’était approprié le pouvoir. Il est significatif que des institutions censées renforcer la perception d’une « communauté nationale », comme l’éducation ou l’armée, aient progressivement perdu leur fonction de rassemblement. La première a souvent été démantelée par les mesures d’ajustement structurel, obligeant à percevoir des frais d’écolage que seuls les plus aisés pouvaient payer, et la seconde s’est généralement transformée en une garde présidentielle, démontrant ainsi que, pour le pouvoir, le premier danger venait de l’intérieur du pays. Enfin, la perte de confiance à l’égard de la monnaie nationale – entraînant une « dollarisation » de l’économie – constitue un signe fréquent de la suspicion qui entoure l’Etat et les symboles de sa puissance.

  • 11 Que les « ethnies » qui s’entre-déchirent aujourd’hui aient été souvent construites par les colonis (…)
  • 12 Ghassan Salamé, op.cit., p. 94.

10 Une fois ces régimes politiquement déstabilisés, de l’extérieur comme de l’intérieur, abandonnés par leurs protecteurs étrangers ou ruinés par des révoltes internes, leur implosion était quasiment programmée, selon des lignes de fracture qui renvoient tantôt aux solidarités ethniques tantôt à la religion, c’est-à-dire à des « communautés de mémoire » (ou de la peur) et à des valeurs liées à des constructions historiques dont la légitimité l’emporte de loin sur la fiction de l’institution stato-nationale11. La Somalie, le Libéria, le Rwanda, le Burundi ou l’Afghanistan constituent des exemples dramatiques de ce processus que l’on retrouve aussi en Algérie, au Liban ou en ex-Yougoslavie (mais cette énumération n’est pas exhaustive), où l’« on est d’autant plus sanguinaire que l’on sent éphémère cette parenthèse de défoulement collectif qu’est une guerre civile »12.

L’élision de l’espace et du temps

  • 13 II est significatif que le « néo-fondamentalisme » islamique, issu de l’émigration dans les pays du (…)
  • 14 L’expression est évidemment métaphorique puisque l’espace disparaît lorsque la vitesse de transmiss (…)
  • 15 Paul Virilio, Cybermonde – La politique du pire, Conversations pour demain, Textuel, Paris, 1996, p (…)
  • 16 Bien entendu, l’ingérence humanitaire est aussi politique et fait le jeu des régimes dont la survie (…)

11 Ainsi, au Nord, l’affaiblissement de l’Etat favorise l’apparition de pratiques nouvelles qui privilégient le double plan de l’individualisme et de l’universalisme, aux dépens des lieux concrets d’enracinement social13. En effet, le citoyen du monde ou l’habitant du « village global » ne fréquente plus les corps intermédiaires (syndicats, partis, Églises) qui l’attachaient à un lieu et à un groupe précis ; il n’y a plus ni prochains ni lointains puisque le monde est devenu « sans frontières ». Plus encore, l’espace réel est aboli au profit de l’espace virtuel14, construit par les flux qui circulent à la vitesse pure, ce qui permet la coprésence simultanée de tous puisque chacun peut être simultanément présent à tous les autres, au hasard des rencontres proposées par les réseaux, et que ces cohabitations fortuites et éphémères ne débouchent pas sur une volonté de vivre ensemble. Ou plutôt, comme le fait remarquer Virilio, « on aime le lointain au détriment du prochain parce qu’il est présent, parce qu’il pue et fait du bruit »15. Le lien social se dilue dans l’acceptation indifférente d’un autre indifférencié, dont l’inscription sociale est sans importance puisqu’il n’est qu’un « relié provisoire » (souvent caché derrière un pseudonyme) transitant dans un réseau informatique. On « communique », mais on ne sait plus vraiment avec qui et cela est d’ailleurs sans importance. Ce qui autorise une frénésie de « contacts » éphémères d’autant plus nombreux qu’aucun n’est assorti du risque de la véritable rencontre puisque le « correspondant » reste inconnu ou virtuel. Et lorsque s’organisent des mouvements de solidarité – déclenchés le plus souvent par les reality shows de l’horreur que diffuse la TV – ce sont les valeurs humanitaires qui les fondent, afin de porter secours à des « pauvres » ou à des malheureux, en s’abstenant explicitement de considérer leur appartenance à une couleur de peau, un Etat, une religion, un parti, une classe ou un clan16. Tous sont égaux et jouissent des mêmes droits (dit-on) ; ils peuvent donc être (de) partout et (de) nulle part, parce que sans racines. Il est désormais possible d’être indifféremment bon puisque l’on tient les différences pour négligeables, même si cette volonté de réaliser une commune humanité débouche sur une forme abstraite d’universalisme.

  • 17 Paul Virilio, La vitesse de libération, Galilée, Paris, 1995, pp. 127 et ss.

12 Ce qui est en question, dans les sociétés que l’on dit « développées », c’est l’existence même du lien social, dont la progressive disparition porte à son comble la logique du marché et de la concurrence parfaite. L’idéal n’est-il pas que les échangistes s’ignorent les uns les autres, qu’ils ne suivent que leur propre intérêt et que la transaction marchande se conclue en rendant à chacun une parfaite liberté ? Tu vends. J’achète. Tu donnes. Je paie. Et nous voilà « quittes », sans obligation résiduelle l’un à l’égard de l’autre. Sans faire d’histoires ni engager l’histoire. Cette mise entre parenthèses de la relation humaine introduite par le marché prend aujourd’hui les formes les plus variées qui renvoient toutes à une élision de l’espace et du temps. On songe immédiatement aux réseaux informatiques qui permettent de relier instantanément deux ou plusieurs individus situés non seulement aux antipodes les uns des autres mais aussi dans l’espace extra-atmosphérique par la voix, par l’image, voire même par télé contact, grâce aux « costumes de données » qui généraliseront sans doute prochainement la jouissance promise par le cyber-sexe17. En captant CNN, chacun peut désormais être partout, en « temps réel », pour utiliser une antiphrase qui signifie en fait que le temps est dépourvu de toute réalité, qu’il ne compte plus et s’est évanoui.

  • 18 En effet, quel investisseur « rationnel » serait-il prêt à laisser son argent en dépôt contre une r (…)
  • 19 Jean-Paul Fitoussi, Le débat interdit – Monnaie, Europe, pauvreté, Arléa, Paris, 1995, pp. 110 et s (…)
  • 20 Paul Virilio, Cybermonde, op. cit, p. 57.

13 Mais il est d’autres phénomènes, moins spectaculaires parce que moins dépendants des technologies de pointe, qui conduisent aux mêmes résultats. A chaque fois, c’est le présent immédiat qui est valorisé, au détriment de la durée et surtout de l’avenir. Qu’il suffise d’en donner deux exemples. Le premier concerne les taux d’intérêt. Si ceux-ci sont aujourd’hui excessivement élevés, c’est à cause de la possibilité qu’ont les investisseurs de transférer immédiatement leurs avoirs vers les places financières où ils pourront trouver un rendement supérieur, avec tous les dommages que cela entraîne pour les marchés désertés, comme on l’a vu lors de la crise mexicaine de décembre 1994. D’où la course généralisée aux taux élevés qui fait le bonheur des détenteurs de capitaux. Mais derrière ce mécanisme (qui relève du « bon sens économique »18) se cache autre chose : la dévalorisation de l’avenir au profit du présent. En effet, la « propension à investir (c’est-à-dire à parier sur l’avenir) des investisseurs sera d’autant plus faible que le taux d’intérêt sera plus élevé »19. Autre exemple : aussi longtemps qu’un employé pouvait espérer faire carrière au sein de son entreprise, il acceptait d’être engagé pour un salaire inférieur à son taux de productivité puisqu’il pouvait espérer une rémunération croissante au fil des années. En quelque sorte, les jeunes se sacrifiaient pour les plus âgés. Or, à partir du moment où les licenciements se multiplient et où l’avenir professionnel n’est pas assuré, cette logique s’inverse : les nouveaux arrivés exigent immédiatement des salaires élevés qu’ils estiment correspondre à leur « juste valeur ». Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. Et lorsque la masse salariale ne peut croître, l’employeur est alors obligé de se défaire des collaborateurs les plus âgés. Le phénomène met ainsi en péril les régimes de retraite et les fonds de chômage, c’est-à-dire, une fois de plus, le lien social intergénérationnel. Là encore, on assiste à la « perte de l’histoire »20.

Les logiques identitaires narcissiques

  • 21 Marc Augé, Pour une anthropologie des mondes contemporains, Coll. Critique, Aubier, Paris, 1994, p. (…)

14 Or, comme on l’a dit, c’est l’inverse qui se produit dans les pays du Sud aux régimes chancelants où la « logique de l’identité » l’emporte sur l’abstraction d’un Etat-nation auquel les années d’indépendance n’ont pas réussi à donner corps21. Déçus par une cohésion « nationale » toujours proclamée mais rarement réalisée parce que détournée au profit de clientèles politiques ou « ethniques » (ce qui revenait souvent au même), les groupes qui se sentent défavorisés revendiquent et affirment désormais leur identité collective en la fondant sur d’autres bases. Puisque l’Etat-nation a failli à sa tâche de rassemblement et qu’il est désormais affaibli, il s’agit d’inventer autre chose, à partir d’appartenances quasi mythiques construites sur l’histoire, la religion ou l’ethnie et qui donnent sens à des solidarités fortes, ancrées dans des lieux précis, terroirs et territoires, que l’on sera prêt à défendre farouchement. Tant pis si l’Etat moribond s’effrite, pourvu que l’on se retrouve « entre soi », entre gens du même bord du même clan, de la même foi. Quoi de plus légitime, pourrait-on penser à première vue, que cette nouvelle célébration du lien social, constitué – enfin – sur des bases solides plutôt que sur des fictions appartenant à l’histoire des autres ? Tout serait en effet pour le mieux si ces nouvelles constructions identitaires n’étaient pas non seulement des fictions manipulées par les intérêts politiques mais surtout exclusives de l’autre. Comme si l’identité n’était pas d’abord relationnelle. Comme si l’on pouvait échapper au paradoxe selon lequel le même ne peut existé sans l’autre. Ce qui rend ces mouvements suspects et dangereux, c’est qu’ils confondent l’établissement d’une identité sociale ou collective avec la multiplication d’êtres identiques par une opération de « clonage social », excluant ceux qui ne correspondent pas à la norme. Comme si la paix sociale ne pouvait être garantie que par l’association d’individus porteurs d’une ou de plusieurs caractéristiques communes et innées, c’est-à-dire indépendantes de l’histoire sociale des sujets.

  • 22 « L’identité est une sorte de foyer virtuel auquel il nous est indispensable de nous référer pour e (…)
  • 23 « Chaque condition est définie, inséparablement, par ses propriétés intrinsèques et par les proprié (…)

15 Cette interprétation simplificatrice de l’identité collective – conçue comme une forme de « particularisme essentialiste » ou comme un assemblage de personnes identiques – est sans doute liée aux difficultés théoriques que l’on rencontre lorsqu’on cherche à la définir22. Déjà sur le plan individuel, comment délimiter les divers éléments qui la constituent ? Comment pondérer dans le marquage de l’appartenance (singulière ou collective) ce qui ressortit au genre, à l’âge, à l’habitus de classe, à la tradition familiale, à la coutume locale, à la croyance religieuse, à l’histoire ou aux convictions idéologico-politiques ? A chaque instant, selon les nécessités sociales, ces « strates feuilletées » se recomposent et laissent prédominer tantôt l’une et tantôt l’autre. Chacun se pose – et occupe une position donnée- en supposant23 ; c’est dans l’acte de se comparer à l’autre que le soi s’affirme, mais de manière changeante et insaisissable. En fonction de stratégies personnelles, chacun choisit de mettre en avant tantôt l’une et tantôt l’autre différence significative qui le distingue ou le rapproche de son interlocuteur : personne ne saurait se prévaloir d’une identité monolithique définie une fois pour toutes dans un superbe isolement.

  • 24 Qu’il suffise de renvoyer une fois encore à l’article de Dominique Franche dans ce volume.
  • 25 Sur le registre religieux, l’obsession de la pureté et la crainte de la souillure provoquée par le (…)

16 De même, l’usage politique de l’identité s’avère piégé dès lors qu’il cherche à fixer dans une essence immuable un ou plusieurs « traits culturels » considérés comme des marqueurs déterminants24. On sait qu’au cours de l’histoire, ce furent généralement les oppresseurs qui construisirent ces identités forcées, assignant au ghetto ou au bantoustan ceux qu’ils identifiaient comme différents. Mais aujourd’hui ce mécanisme est plus pervers encore puisque ce sont ceux qui étaient naguère membres d’une même société qui s’excluent mutuellement pour s’enfermer chacun dans un ghetto volontaire dont la version modernisée n’est autre que la purification ethnique25. Stade suprême de l’identité fondée sur la seule reconnaissance du même, inscrit dans un terroir ou un « lieu-dit », et sur l’annihilation de l’autre, dans une forme de narcissisme collectif.

  • 26 Cf. José-Carlos Gomez da Silva, « Eux-mêmes, nous autres », L’Homme, juillet-septembre 1983, vol. X (…)
  • 27 C’est l’honneur de la « nouvelle Afrique du Sud » que d’avoir réussi à suivre le chemin inverse en (…)

17 Car le mythe de Narcisse fonde symboliquement le caractère relationnel de l’identité que seule la présence de l’autre peut révéler. En effet, la malédiction qui pèse sur Narcisse, c’est de ne pouvoir rester en vie qu’à la condition de renoncer à se connaître lui-même. Qu’il découvre son identité et il devra mourir. Pour lui, la solitude et la fuite devant l’autre constituent donc l’unique solution pour assurer sa survie et, pour qu’il se maintienne dans l’ignorance de soi, tout dialogue lui est interdit : lorsqu’il cherche à parler à la nymphe Echo, qui est amoureuse de lui, ce sont ses propres paroles qui lui reviennent. Privé de relation véritable, il est ainsi privé d’identité. Jusqu’au jour où, n’y tenant plus, il ruse pour transgresser l’interdit en tentant d’apercevoir sa propre image dans les reflets d’un étang, sans passer par la relation avec l’autre, ce qui provoqua sa perte26. Mythe significatif de l’impossibilité d’être soi-même sans affronter la différence, sans se laisser découvrir par le regard de l’autre, sans engager un dialogue et le risque de la contradiction. Comment ne pas relire aujourd’hui ce mythe sans penser aux peuples qui ne tolèrent que l’auto complaisance ou l’auto contemplation de soi et qui croient pouvoir affirmer leur identité en se retranchant dans un rapport exclusif avec eux-mêmes ? Ainsi, l’affaiblissement des Etats-nations par le nouvel ordre politique mondial conduit à la multiplication des Etats-ghettos, justifiés par le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes27.

Les anti-sociétés

18 Le processus de mondialisation entraîne donc, selon les lieux et selon qu’il se manifeste dans l’ordre économique ou politique, des effets opposés mais symétriques dont la caractéristique commune est de produire ce qu’il faut bien considérer comme des anti-sociétés. Même si le monde ne se divise pas entre les surfeurs d’Internet et les sectateurs de Karadzic, ils constituent l’un et l’autre les figures idéal-typiques d’un double rêve de société produit par la manière nouvelle dont s’impose l’ordre mondial. Ainsi s’opposent deux formes dévoyées de culture, si l’on définit celle-ci comme la manière dont une société pense et pratique ses relations avec les hommes, la nature et le sacré. En effet, la mondialisation ne correspond à aucun modèle culturel connu jusqu’ici. En limitant le rôle de l’Etat et en poussant à son terme la logique du marché, elle ignore tout ce qui structure symboliquement les relations humaines et ne connaît que des consommateurs et des usagers. Et, ailleurs, en affaiblissant l’Etat, elle multiplie les « dérives communautaires » fondées sur l’exclusion de l’autre.

  • 28 « Europe and the Global Information Society », art. cité. Ce texte a été rédigé par des « personnal (…)
  • 29 A propos du messianisme qui caractérise les apôtres de la croissance économique, cf. Gilbert Rist, (…)
  • 30 On s’en est tenu ici aux formules explicitement utilisées dans le document cité. Mais les adeptes l (…)

19 L’avenir promis aux sociétés du Nord est annoncé dans un document récent28qui prétend préparer l’Europe à entrer dans le monde du « tout communicant ». On y apprend que, pour susciter cette « révolution », le marché global – et non l’Etat – sera la force déterminante qui fera le tri entre « les gagnants et les perdants », ce qui conduit à naturaliser les mécanismes d’exclusion. Cette « ère nouvelle » (bien sûr !29) sera caractérisée notamment par la téléconférence, le téléachat (personal home market) et l’avènement d’une société sans argent liquide (cashless society). Quant aux nouvelles technologies, elles permettront de créer de nouveaux emplois pour autant que toutes les règles de la concurrence (full compétition) s’appliquent et que tous les acteurs soient correctement équipés pour participer au « jeu ». Mais attention ! il faut faire vite (time is running out), car si l’Europe s’engage trop tard dans l’aventure, « les avantages apparaîtront trop tardivement, sinon jamais » (sous-entendu : les Japonais et les Etats-uniens emporteront le marché). On pourrait poursuivre la description, mais l’essentiel est dit. Ce même document a beau parler d’une « nouvelle manière de vivre ensemble », l’adverbe « ensemble » ne peut avoir qu’un sens virtuel (et qui, de surcroît, ne concerne que les « gagnants »). En effet, la mondialisation vise à créer une société « hors-sol » (ou offshore), sans ancrage précis et sans lien avec un lieu quelconque puisque les réseaux globalement interconnectés devront être sans couture (seamless), expression qui fait apparaître obsolète ou ringard l’interventionnisme planétaire des « sans frontières ». Quant à la relation avec le sacré, elle se borne à la « foi dans les mécanismes du marché », considérée comme l’impulsion déterminante pour « nous transporter dans l’ère de l’information »30. Mais à quoi bon cette ubiquité instantanée si c’est pour ne plus jamais être nulle part et ne rencontrer personne ?

  • 31 « L’idée fondamentale du naturalisme est une mise à l’écart du rôle du hasard dans la genèse des ex (…)
  • 32 Même si l’on sait, depuis Durkheim, que la religion n’est que la manière dont les sociétés s’adoren (…)
  • 33 A bien des égards, les réseaux néo-fondamentalistes ressemblent aussi à ceux de la communauté virtu (…)

20 A l’opposé, dans les territoires redevenus « sans maîtres » ou transformés en ghettos dirigés par des chefs de clans, que peut-on espérer d’une société qui ne serait composée que de « clones sociaux », génétiquement purs, et qui aurait exclu de son sein tous les métèques, c’est-à-dire ceux auxquels on a attribué une petite différence qui les rend non fréquentables ? Certes la nature, sous la forme du territoire, y est d’autant plus valorisée qu’elle sert de légitimation aux frontières, aux gens « de souche » et à l’ordre social. Mais qu’est-ce que la nature non culturalisée, non réinventée à travers l’histoire sociale ? Ce n’est qu’un « donné », insensible au hasard et à l’artifice31. Et que valent les références au sacré lorsque le dieu et ses prêtres sont eux-mêmes asservis au politique32ou lorsque les dérives fondamentalistes ou néo-fondamentalistes33ne constituent qu’un camouflage de la déculturation, liée à l’obsession de la pureté ou à l’excommunication des « renégats » (comme Salman Rushdie ou Taslima Nasreen) ? Il ne reste qu’une société qui ne conçoit son identité collective que sous la forme épurée de toutes les différences qui pourraient, précisément, lui conférer une réelle identité ; en effet, en réduisant l’identité à la reproduction de l’identique, on supprime la place de l’autre, c’est-à-dire du témoin ou du tiers-inclus, dont la fonction première – comme dans le mythe de Narcisse – est de révéler à chacun qui il est.

  • 34 On a sans doute trop parlé de Samuel P. Huntington et de son article intitulé « The Clash of Civili (…)
  • 35 Olivier Mongin, « A qui profite la grille culturaliste ? », Esprit, avril 1996, pp. 34-35. Sur les (…)

21 Dans les deux cas, c’est bien la culture qui est mise en cause, c’est-à-dire la manière d’organiser les relations sociales. Il est donc possible et légitime de faire une critique « culturaliste » de la mondialisation. Non pas à la manière de Samuel Huntington qui, après la disparition, en 1989, du meilleur ennemi des Etats-Unis, chercha à mobiliser la « civilisation occidentale » contre un nouvel adversaire « islamo-confucéen »34, mais parce que la mondialisation constitue un déni de la vie en société, aussi bien par la dilution du lien social que par l’institution de « communautés » fondées sur des appartenances ethniques que l’on prétend exclusives même si, dans les faits, le métissage reste inévitable. Ainsi, lorsque les partisans de la mondialisation utilisent l’idéologie culturaliste pour dénoncer les replis identitaires qui leur paraissent résister à l’économisme qu’ils voudraient imposer35, ils méconnaissent le fait que leurs antagonistes se fondent sur une idéologie qui a la même origine que la leur.

  • 36 Comme le fait remarquer Marie-Dominique Perrot dans sa contribution à ce volume, le nouveau monde v (…)

22 La mondialisation ne coupe pas le monde en deux, mais elle introduit partout et simultanément, par l’affaiblissement des Etats qui a des causes diverses, une double dérive également dangereuse pour la vie sociale. La « cybersociété » rêvée par les marchands de communication et le jeu de la concurrence globale ne font qu’anticiper la disparition des systèmes symboliques structurants36 au profit de l’hégémonie de la « loi » du marché qui répartit de façon manichéenne l’accès au pouvoir et à l’argent (car il n’y a pas de « gagnants » sans « perdants »), et les luttes au Rwanda, en Azerbaïdjan ou en ex-Yougoslavie ne constituent que la forme paroxystique du refus de l’immigration en Europe occidentale ou de la militarisation de la frontière mexicaine des Etats-Unis. Il est toujours réconfortant de trouver pire que soi et de le critiquer. Cela dispense souvent d’analyser sa propre position, dont la différence par rapport au méchant que l’on fustige n’est qu’une question de degré.

  • 37 L’expression est empruntée à Jean-Marie Benoist, « Facettes de l’identité », L’identité, op. cit, p (…)

23 Ce qui caractérise ces deux types d’anti-sociétés, c’est que, à chaque fois, « l’autre revient au même »37. La formule peut s’entendre de deux façons. Soit on estime que chacun « revient au même ». Dès lors, peu importe la personne avec laquelle on communique pourvu qu’elle soit là, on line, en temps réel, et qu’elle réponde à la question. Que l’interlocuteur soit d’ici ou d’ailleurs, qu’il soit homme ou femme, jeune ou vieux, connu ou anonyme, cela revient au même, c’est-à-dire qu’il peut s’agir de n’importe qui, puisqu’on ne cherchera jamais à le connaître réellement car la relation serait risquée et prendrait du temps. Mais cette « universalisation du même », qui accorde à tout le monde le bénéfice d’une reconnaissance égale, est liée à l’accessibilité présumée de tous au réseau mondial. Dans les faits, on sait que tel n’est pas le cas, et les « non branchés » sont irrémédiablement exclus. Comme sont exclus ceux qui ont perdu la partie dans le jeu du marché. Soit on insiste pour que l’autre revienne au même, c’est-à-dire qu’il faut, puisque l’altérité dérange, contraindre les autres à se conformer à soi-même. Recherche d’un double ou d’un miroir. Angoisse face à la contradiction ou la simple interrogation. Que cesse l’étrangeté et que l’on se confine entre « gens du soi » ! Mais, une fois encore, la démarche présuppose son contraire : l’exclusion, que l’actualité confirme tous les jours.

  • 38 38 Cf. Jean-François Bayait (dir.), La Réinvention du capitalisme – Les trajectoires du politique, (…)

24 Des deux côtés, au bout des promesses d’un monde meilleur, c’est l’impasse, l’anti-société. Mais ces utopies contradictoires ne sont pas seules à peser sur le cours de l’histoire. Les lieux et les non-lieux se superposent. De nouveaux espaces – économiques et politiques – se construisent, et les sociétés imaginent sans cesse de nouvelles manières de vivre ensemble. Le capitalisme ne se réinvente pas38, il se métamorphose, au point d’être rendu méconnaissable. De même, la mondialisation ne saurait déployer ses effets sans rencontrer de résistances et l’histoire ignore le chemin qu’on veut lui tracer. On ne saurait donc décréter ni la fin de l’histoire, ni le triomphe de la pensée unique.

NOTES

1 Cf. « Europe and the Global Information Society, Recommendations to the European Council », Cordis Focus, Supplement 2, 15 July 1994.

2 Bertrand Badie, La fin des territoires – Essai sur le désordre international et sur l’utilité sociale du respect, Coll. l’Espace du politique, Fayard, Paris, 1995, 276 p.

3 Marc Augé, Non-Lieux – Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Coll. La Librairie du xxe siècle, Le Seuil, Paris, 1992, 153 p.

4 Par exemple, Bertrand Badie, op.cit., pp. 214 et 254 et « Entre mondialisation et particularismes », Sciences humaines, n° 61, mai 1996, pp. 22-25, Daryush Shayegan, « Le choc des civilisations », Esprit, avril 1996, p. 42 ou encore Philippe Poutignat et Jocelyne Streiff-Fenart, Théories de l’ethnicité, Coll. Le sociologue, PUF, Paris, 1995, pp. 28 et ss. Mais on peut rappeler aussi que Claude Lévi-Strauss, dans « Race et Histoire » (Le racisme devant la science, UNESCO, Paris, 1973 [1952], pp. 9-49) avait fait remarquer depuis longtemps que l’homogénéisation à un certain niveau allait de pair avec une différenciation à d’autres niveaux sous peine de condamner le système à l’immobilisme.

5 On peut en dire autant du multiculturalisme des Etats-Unis ou du Canada : l’idéologie du melting-pot était déjà caduque dans les années ’50.

6 Ghassan Salamé, Appels d’Empire – Ingérences et résistances à l’âge de la mondialisation, Fayard, Paris, 1996, pp. 84 et ss.

7 Ibidem, pp. 97 et ss.

8 Pour reprendre le titre d’un ouvrage de Bertrand Badie.

9 Bien entendu, l’Afrique a connu, aux temps précoloniaux, des Etats et des empires, mais ceux-ci n’ont rien à voir avec la tentative d’« importation » d’Etats-nations, fixés à l’intérieur de leurs frontières coloniales, au moment des « indépendances ». Historiquement, l’« Afrique des Etats » est donc plus ancienne que l’« Afrique des nations ».

10 Cf. Hélé Béji, Désenchantement national – Essai sur la décolonisation, Cahiers libres n° 368, Maspero, Paris, 1982, 157 p.

11 Que les « ethnies » qui s’entre-déchirent aujourd’hui aient été souvent construites par les colonisateurs ou les ethnologues est un fait désormais bien attesté. L’article de Dominique Franche publié dans ce volume le démontre brillamment. Il reste que cette imposition d’étiquettes « ethniques » sur les populations a eu un effet performatif. En l’occurrence, l’« effet de réel » s’est traduit par une réification. On a beau le déplorer en montrant qu’elles ne sont souvent que des fictions historiques, les ethnies n’en existent pas moins. Si l’on se rappelle qu’en grec le mot ethnos (opposé à polis) signifiait « nation » au sens de « peuple revendiquant une origine commune », tout se passe comme si la fin des Etats-nations débouchait sur des nations sans Etat, ou en quête d’Etat.

12 Ghassan Salamé, op.cit., p. 94.

13 II est significatif que le « néo-fondamentalisme » islamique, issu de l’émigration dans les pays du Nord, se désintéresse de l’Etat (au contraire de l’islamisme politique) et de la culture d’origine des migrants pour exalter l’universalisme abstrait de l’oummah imaginaire, qui s’exprime à travers des réseaux transnationaux, parfois terroristes, composés de « musulmans déculturés » : « il y a en fait une profonde compatibilité entre le discours néo-fondamentaliste et les formes modernes de communication, dématérialisées, et d’où tout contenu culturel est expulsé ». Olivier Roy, « Le néo-fondamentalisme islamique et l’imaginaire de l’oummah », Esprit, avril 1996, p. 77.

14 L’expression est évidemment métaphorique puisque l’espace disparaît lorsque la vitesse de transmission des informations rejoint celle de la lumière.

15 Paul Virilio, Cybermonde – La politique du pire, Conversations pour demain, Textuel, Paris, 1996, p. 42.

16 Bien entendu, l’ingérence humanitaire est aussi politique et fait le jeu des régimes dont la survie est liée à l’internationalisation des crises. Cf. Dérives humanitaires Etats d’urgence et droit d’ingérence (Marie-Dominique Perrot, dir.), Collection Enjeux, Nouveaux Cahiers de I’IUED, n° 1, IUED, Genève, PUF, Paris, 1994, 163 p. et Ghassan Salamé, op. cit., pp. 120 et ss.

17 Paul Virilio, La vitesse de libération, Galilée, Paris, 1995, pp. 127 et ss.

18 En effet, quel investisseur « rationnel » serait-il prêt à laisser son argent en dépôt contre une rémunération de 5 % dans un pays donné si on lui offre 6 % ailleurs ?

19 Jean-Paul Fitoussi, Le débat interdit – Monnaie, Europe, pauvreté, Arléa, Paris, 1995, pp. 110 et ss. Concrètement, si l’on a promis de me donner 100 fr. dans une année et que le taux du marché est de 5 %, les 100 fr. à venir correspondent à 95 fr. d’aujourd’hui. Mais si le taux est de 10 %, ils ne correspondent plus qu’à 90 fr. Autrement dit, plus le taux est élevé, moins l’avenir vaut cher.

20 Paul Virilio, Cybermonde, op. cit, p. 57.

21 Marc Augé, Pour une anthropologie des mondes contemporains, Coll. Critique, Aubier, Paris, 1994, p. 88. En effet, il ne faut pas oublier que la relative cohésion sociale qui a prévalu jusqu’il y a peu de temps dans les pays industrialisés était le fruit d’un processus de maturation qui s’est déroulé sur de longs siècles et qu’elle s’est traduite par un dépassement progressif des allégeances multiples propres aux groupes qui composaient les Etats, grâce à l’institution de médiations symboliques et de représentants élus au suffrage universel.

22 « L’identité est une sorte de foyer virtuel auquel il nous est indispensable de nous référer pour expliquer un certain nombre de choses, mais sans qu’il n’ait jamais d’existence réelle ». Claude Lévi-Strauss (dir.), L’identité, Coll. Figures, Grasset, Paris, 1977, p. 332.

23 « Chaque condition est définie, inséparablement, par ses propriétés intrinsèques et par les propriétés relationnelles qu’elle doit à sa position dans un système de conditions qui est aussi un système de différences, de positions différentielles, c’est-à-dire par tout ce qui la distingue de tout ce qu’elle n’est pas et en particulier de tout ce à quoi elle s’oppose : l’identité sociale se définit et s’affirme dans la différence ». Pierre Bourdieu, La distinction – Critique sociale du jugement, Editions de Minuit, Paris, 1979, p. 191.

24 Qu’il suffise de renvoyer une fois encore à l’article de Dominique Franche dans ce volume.

25 Sur le registre religieux, l’obsession de la pureté et la crainte de la souillure provoquée par le contact de l’autre et le monde corrompu sont constitutifs du modèle de la secte.

26 Cf. José-Carlos Gomez da Silva, « Eux-mêmes, nous autres », L’Homme, juillet-septembre 1983, vol. XXIII, pp. 55-80.

27 C’est l’honneur de la « nouvelle Afrique du Sud » que d’avoir réussi à suivre le chemin inverse en démantelant les bantoustans.

28 « Europe and the Global Information Society », art. cité. Ce texte a été rédigé par des « personnalités éminentes », à la tête de firmes informatiques, d’entreprises industrielles, de sociétés de télécommunications ou de ministères de la recherche.

29 A propos du messianisme qui caractérise les apôtres de la croissance économique, cf. Gilbert Rist, Le développement, histoire d’une croyance occidentale, Coll. Références inédites, Presses de Sciences Po, Paris, 1996, pp. 128, 161, 239, 297, 353 et ss.

30 On s’en est tenu ici aux formules explicitement utilisées dans le document cité. Mais les adeptes les plus fervents du « monde de la communication » et des prodiges du virtuel n’hésitent pas non plus à attribuer une dimension sacrée aux techniques qu’ils vénèrent.

31 « L’idée fondamentale du naturalisme est une mise à l’écart du rôle du hasard dans la genèse des existences : l’affirmation que rien ne saurait se produire sans quelque raison, et qu’en conséquence les existences indépendantes des causes introduites par le hasard ou l’artifice des hommes résultent d’un autre ordre de causes, qui est de l’ordre des causes naturelles. On sait seulement que la nature est ce qui reste quand on a de toutes choses biffé les effets de l’artifice et du hasard : nul ne précise ce qui reste ainsi, mais il suffit, pour que se constitue l’idée de nature, qu’on tienne pour acquis qu’il y a quelque chose qui reste ». Clément Rosset, L’anti-nature – Eléments pour une philosophie tragique, Coll. Quadrige, PUF, Paris, 1986 [1973], p. 20.

32 Même si l’on sait, depuis Durkheim, que la religion n’est que la manière dont les sociétés s’adorent elles-mêmes. Ce qui ne justifie pas pour autant l’idéologie du Gott mit uns.

33 A bien des égards, les réseaux néo-fondamentalistes ressemblent aussi à ceux de la communauté virtuelle mondiale : l’oummah imaginaire remplace la « tribu » d’Internet. Cf. Olivier Roy, « Le néo-fondamentalisme islamique ou l’imaginaire de l’oummah », Esprit, art. cité.

34 On a sans doute trop parlé de Samuel P. Huntington et de son article intitulé « The Clash of Civilizations ? » (Foreign Affairs, vol. 72, n° 3, Summer 1993, pp. 22-49, traduit sous le titre « Le choc des civilisations ? », Commentaire, n° 66, été 1994, pp. 238-252), dont la notoriété provient plus de son appartenance aux faiseurs de la pensée unique qu’à la qualité de ses analyses. On rappellera simplement que son découpage des principales « civilisations » est totalement arbitraire et que l’agressivité qu’il attribue aux sociétés chinoise (confucéenne) et islamique contre l’Occident ne repose sur rien.

35 Olivier Mongin, « A qui profite la grille culturaliste ? », Esprit, avril 1996, pp. 34-35. Sur les multiples usages idéologiques et politiques du culturalisme, cf. Marie-Dominique Perrot, « A propos du culturalisme, du super-flou au superflu ? », La culture otage du développement ? (Gilbert Rist, dir.), Coll. L’Homme et la Société, L’Harmattan, Paris, 1994, pp. 31-48.

36 Comme le fait remarquer Marie-Dominique Perrot dans sa contribution à ce volume, le nouveau monde virtuel dans lequel nous sommes convoqués remplace l’imaginaire et le symbole par l’image et le signe. C’est désormais l’instrument technique qui est censé créer le lien et non pas la connivence née d’un sens partagé.

37 L’expression est empruntée à Jean-Marie Benoist, « Facettes de l’identité », L’identité, op. cit, pp. 13-24.

38 38 Cf. Jean-François Bayait (dir.), La Réinvention du capitalisme – Les trajectoires du politique, Karthala, Paris, t. I, 1994, 254 p. Que le « nouveau capitalisme » débouche sur de nouvelles inégalités est indiscutable. Mais on ne saurait faire de l’inégalité la marque du seul capitalisme. Cf. aussi les textes de Serge Latouche, Etienne Le Roy et Gilbert Rist, publiés dans La culture, otage du développement ?, op. cit.

AUTEUR

Gilbert Rist

Politologue, professeur à l’IUED, Genève.

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