A quelle nation appartient Rousseau ?

Sommaire

  • Une vocation tardive 
  • Genevois, Suisse et Européen 
  • Religion et doctrine politique 
  • Le Valais : la nature et les hommes 

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Une vocation tardive

Il est des écrivains, comme Victor Hugo, dont l’oeuvre s’étend, régulièrement, tout au long de leur vie ; d’autres, tel Rimbaud, brûlent leurs cartouches créatives dans leur prime jeunesse et ne font ensuite plus rien de bon. Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), lui, a mis longtemps avant de découvrir sa véritable vocation. Après une jeunesse instable et médiocre, il se considérait surtout comme un musicien – et son opéra-ballet Le devin du village a connu un joli succès.

C’est à 37 ans qu’il est frappé d’une illumination en lisant le sujet de concours proposé par l’Académie de Dijon : «Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les moeurs». Il répond par la négative, obtient le prix et devient célèbre, discuté, réfuté, vilipendé, et en tout cas pas enrichi. Il est désormais prêt à écrire ses oeuvres majeures : Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, Lettre à d’Alembert sur les spectacles – c’est-à-dire contre le théâtre, mais pour les fêtes populaires et civiques, les Festspiele -, La Nouvelle Héloïse, le Contrat social, Emile ou de l’éducation.
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Genevois, Suisse et Européen

Genevois
A quelle nation appartient Rousseau ? A la genevoise en tout cas. «Jean-Jacques, aime ton pays», lui dit son père ; à la mort de celui-ci, il assume son héritage et signe désormais : « Rousseau, citoyen de Genève ». Puis il retourne dans sa ville natale, s’y livre à « l’enthousiasme républicain », voit en 1754 sa demande de réintégration dans l’Eglise réformée être agréée. Le Contrat social et l’Emile provoquent un nouveau divorce : Genève condamne les deux ouvrages, Jean-Jacques écrit en 1763 : « J’abdique à perpétuité mon droit de bourgeoisie et de cité »; mais il ajoute : « Ma patrie, en me devenant étrangère, ne peut me devenir indifférente ». La rupture appartient donc au domaine de la passion, de la brouille amoureuse.

Suisse
La Suisse est-elle aussi une patrie pour lui ? Oui, assurément. Les quelques semaines passées sur l’île Saint-Pierre comptent parmi les plus heureuses de sa vie. Môtiers dans la principauté de Neuchâtel, c’est presque la Suisse, une Suisse sous l’autorité d’un prince éclairé, et non d’une oligarchie étroite ; il éprouve de la tendresse pour l’institution de la Landsgemeinde.

Et n’écrit-il pas joliment :
«La Suisse entière est comme une grande ville, divisée en treize quartiers. Genève, Saint-Gall, Neuchâtel en sont comme les faubourgs»? Et surtout : «Plus j’approchais de la Suisse, plus je me sentais ému. L’instant où, des hauteurs du Jura je découvris le lac de Genève fut un instant d’extase et de ravissement. La vue de mon pays, de ce pays chéri.»

Européen
Français ? Par la langue, la culture, l’esprit, mais pas comme sujet de Louis XV. Européen enfin, citoyen du monde ? Oui, certainement, le patriotisme peut se marquer par des cercles concentriques, de la ville natale à la civilisation nourricière.

Religion et doctrine politique
Protestant libéral
A quelle religion Jean-Jacques se rattache-t-il ? Officiellement, il a été successivement protestant, catholique et de nouveau protestant. En fait, il n’appartient à aucune Eglise, si l’on prend pour pierre de touche l’adhésion aux dogmes et la participation aux rites. Mais il croit en Dieu, il vénère Jésus, il désire être relié à la communauté des fidèles, il a lu la Bible, plusieurs fois. N’est-il pas plus proche du christianisme, sous sa forme du protestantisme libéral, que ceux qui condamnent la Profession de foi du vicaire savoyard ?
Un contrat social
A quelle doctrine politique l’attribuer ? Son optimisme quant à l’état de nature, sa foi en la perfectibilité de l’être humain, sa croyance en la volonté générale en ont fait le père ou tout au moins la référence de la gauche. Il y a dans ses positions à la fois du libéralisme et du totalitarisme. « L’homme est né libre et partout il est dans les fers ». Mais il faut concilier la liberté avec la loi, qui doit lutter contre les dérives inégalitaires que la liberté peut entraîner. Il approuve les mesures de contrainte qui forcent l’homme à pratiquer la vertu.

Un Benjamin Constant pourra soutenir que Rousseau, par la toute-puissance qu’il accorde à la volonté générale, annonce et prépare le totalitarisme révolutionnaire. Mais Jean-Jacques a aussi affirmé : « Si l’on entend qu’il soit permis un gouvernement de sacrifier un innocent au salut de la multitude, je tiens cette maxime pour une des plus exécrables que jamais la tyrannie ait inventées ».

Le Valais : la nature et les hommes
Dans le roman par lettres La Nouvelle Héloïse (1761), la nature fait son apparition dans la littérature, et en particulier les paysages qui bordent le « lac de Genève» ; le lieu des «bosquets de Julie», à Clarens, n’a pas été identifié avec précision, mais on peut dire que Jean-Jacques Rousseau, avant Byron, va rendre célèbre la région de Montreux et préparer ainsi l’ère du tourisme.

Dans les extraits de la lettre XXIII qui suivent, le héros, Saint-Preux, relate à Julie un voyage de huit jours qu’il vient d’accomplir dans le Haut-Valais :

« Je gravissais lentement et à pied des sentiers assez rudes, conduit par un homme que j’avais pris pour être mon guide et dans lequel, durant toute la route, j’ai trouvé plutôt un ami qu’un mercenaire. Je voulais rêver, et j’en étais toujours détourné par quelque spectacle inattendu. Tantôt d’immenses roches pendaient en ruines au-dessus de ma tête. Tantôt de hautes et bruyantes cascades m’inondaient de leur épais brouillard. Tantôt un torrent éternel ouvrait à mes côtés un abîme dont les yeux n’osaient sonder la profondeur. Quelquefois, je me perdais dans l’obscurité d’un bois touffu. Quelquefois, en sortant d’un gouffre, une agréable prairie réjouissait tout à coup mes regards. Un mélange étonnant de la nature sauvage et de la nature cultivée montrait partout la main des hommes où l’on eût cru qu’ils n’avaient jamais pénétré : à côté d’une caverne on trouvait des maisons ; on voyait des pampres secs où l’on n’eût cherché que des ronces, des vignes dans des terres éboulées, d’excellents fruits sur des rochers, et des champs dans des précipices. (.)

J’aurais passé tout le temps de mon voyage dans le seul enchantement du paysage, si je n’en eusse éprouvé un plus doux encore dans le commerce des habitants. Vous trouverez dans ma description un léger crayon de leurs mœurs, de leur simplicité, de leur égalité d’âme, et de cette paisible tranquillité qui les rend heureux par l’exemption des peines, plutôt que par le goût de plaisirs. Mais ce que je n’ai pu vous peindre et qu’on ne peut guère imaginer, c’est leur humanité désintéressée, et leur zèle hospitalier pour tous les étrangers que le hasard ou la curiosité conduisent parmi eux. J’en fis une épreuve surprenante, moi qui n’étais connu de personne, et qui ne marchais qu’à l’aide d’un conducteur.

Quand j’arrivais le soir dans un hameau, chacun venait avec tant d’empressement m’offrir sa maison, que j’étais embarrassé du choix ; et celui qui obtenait la préférence en paraissait si content, que la première fois je pris cette ardeur pour de l’avidité. Mais je fus bien étonné quand, après en avoir usé chez mon hôte à peu près comme au cabaret, il refusa le lendemain mon argent, s’offensant même de ma proposition, et il en a partout été de même. Ainsi c’était le pur amour de l’hospitalité, communément assez tiède, qu’à sa vivacité j’avais pris pour l’âpreté du gain : leur désintéressement fut si complet, que dans tout le voyage je n’ai pu trouver à placer un patagon (écu).

En effet, à quoi dépenser de l’argent dans un pays où les maîtres ne reçoivent point le prix de leurs frais, ni les domestiques celui de leurs soins, et où l’on ne trouve aucun mendiant ? Cependant l’argent est fort rare dans le Haut-Valais ; mais c’est pour cela que les habitants sont à leur aise ; car les denrées y sont abondantes sans aucun débouché au dehors, sans consommation de luxe au dedans, et sans que le cultivateur montagnard, dont les travaux sont les plaisirs, devienne moins laborieux. Si jamais ils ont plus d’argent, ils seront infailliblement plus pauvres : ils ont la sagesse de le sentir, et il y a dans le pays des mines d’or qu’il n’est pas permis d’exploiter.(.)

La seule chose sur laquelle je ne jouissais pas de la liberté était la durée excessive des repas. J’étais bien le maître de ne pas me mettre à table ; mais quand j’y étais une fois, il fallait y rester une partie de la journée, et boire d’autant. Le moyen d’imaginer qu’un homme et un Suisse n’aimât pas à boire ?» .

 

Source : Jean-Jacques BOUQUET, historien

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