Voltaire et Rousseau

ltaire  et/ contre Rousseau

1762 – 2012

Voltaire et Rousseau n’ont jamais fait bon ménage. Ils n’ont jamais fait ménage du tout, d’ailleurs. Sauf après leur mort, au Panthéon où la Révolution française les a placés côte à côte, ou dans l’antichambre du château de Voltaire à Ferney, où leurs deux statues en pied se font face dans la pénombre.

« Je ne vous aime point, Monsieur », écrivit (17 juin 1760) Rousseau à Voltaire, qui ne l’aimait sans doute guère plus et avait, cinq ans plus tôt, déclenché les hostilités (30 août 1755): « Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage ».

2012 marquera une trêve, évidemment provisoire, dans ce conflit immémorial puisque, jusqu’à Ferney-Voltaire, on célébrera l’Année Rousseau. Notre association, voltairienne s’il en est, ne fera pas exception puisqu’elle entraînera ses membres, à plusieurs occasions, sur les traces de Rousseau. Nous aurons bientôt le plaisir de vous proposer les dates et les détails de ces différents voyages.

Jusque là, nous vous proposons ici  quelques documents consacrés à la querelle des deux frères ennemis du Siècle des Lumières.

Voltaire – Rousseau : quelques lettres

Lettre de Voltaire à Jean-Jacques Rousseau Aux Délices, près de Genève (30 août 1755)

J’ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain ; je vous en remercie ; vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités, et vous ne les corrigerez pas. Vous peignez avec des couleurs bien vraies les horreurs de la société humaine dont l’ignorance et la faiblesse se promettent tant de douceurs. On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre Bêtes. Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j’en ai perdu l’habitude, je sens malheureusement qu’il m’est impossible de la reprendre. Et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes, que vous et moi. Je ne peux non plus m’embarquer pour aller trouver les sauvages du Canada, premièrement parce que les maladies auxquelles je suis condamné me rendent un médecin d’Europe nécessaire, secondement parce que la guerre est portée dans ce pays-là, et que les exemples de nos nations ont rendu les sauvages presque aussi méchants que nous. Je me borne à être un sauvage paisible dans la solitude que j’ai choisie auprès de votre patrie où vous devriez être. J’avoue avec vous que les belles lettres, et les sciences ont causés quelquefois beaucoup de mal.

Les ennemis du Tasse firent de sa vie un tissu de malheurs, ceux de Galilée le firent gémir dans les prisons à soixante et dix ans pour avoir connu le mouvement de la terre, et ce qu’il y a de plus honteux c’est qu’ils l’obligèrent à se rétracter.

Dès que vos amis eurent commencé le dictionnaire encyclopédique, ceux qui osaient être leurs rivaux les traitèrent de déistes, d’athées et même de jansénistes. Si j’osais me conter parmi ceux dont les travaux n’ont eu que la persécution pour récompense, je vous ferais voir une troupe de misérables acharnés à me perdre du jour que je donnai la tragédie d’Oedipe, une bibliothèque de calomnies ridicules imprimées contre moi, un prêtre ex-jésuite que j’avais sauvé du dernier supplice me payant par des libelles diffamatoires du service que je lui avais rendu ; un homme plus coupable encore faisant imprimer mon propre ouvrage du Siècle de Louis XIV avec des notes où la plus crasse ignorance débite les impostures les plus effrontées, un autre qui vend à un libraire une prétendue histoire universelle sous mon nom, et le libraire assez avide et assez sot pour imprimer ce tissu informe de bévues, de fausses dates, de faits, et de noms estropiés ; et enfin des hommes assez lâches et assez méchants pour m’imputer cette rapsodie. Je vous ferais voir la société infectée de ce nouveau genre d’homme inconnu à toute l’antiquité qui ne pouvant embrasser une profession honnête soit de laquais, soit de manoeuvre, et sachant malheureusement lire et écrire se font courtiers de la littérature, volent des manuscrits, les défigurent et les vendent. Je pourrais me plaindre qu’une plaisanterie faite il y a plus de trente ans, sur le même sujet que Chapelain eut la bêtise de traiter sérieusement, court aujourd’hui le monde par l’infidélité et l’infâme avarice de ces malheureux qui l’ont défigurée avec autant de sottise que de malice, et qui au bout de trente ans, vendent partout cet ouvrage lequel certainement n’est plus mien, et qui est devenu le leur ; j’ajouterais qu’en dernier lieu on a osé fouiller dans les archives les plus respectables et y voler une partie des mémoires que j’y avais mis en dépôt, lorsque j’étais historiographe de France, et qu’on a vendu à un libraire de paris le fruit de mes travaux. Je vous peindrais l’ingratitude, l’imposture et la rapine, me poursuivant jusqu’au pied des Alpes, et jusques au bord de mon tombeau.

Mais, Monsieur, avouez aussi que ces épines attachées à la littérature et à la réputation ne sont que des fleurs en comparaison des autres maux qui de tout temps ont inondés la terre. Avouez que ni Cicéron ni Lucrèce, ni Virgile ni Horace ne furent les auteurs des proscriptions de Marius, de Sylla, de ce débauché d’Antoine, de cet imbécile Lépide, de ce tyran sans courage Octave Cépias surnommé si lâchement Auguste.

Avouez que le badinage de Marot n’a pas produit la Saint-Barthélémy, et que la tragédie du Cid ne causa pas les guerres de la Fronde. Les grands crimes n’ont été commis que par de célèbres ignorants. Ce qui fait et ce qui fera toujours de ce monde une vallée de larmes c’est l’insatiable cupidité et l’indomptable orgueil des hommes, depuis Thamas Couli Can, qui ne savait pas lire, jusqu’à un commis de la douane qui ne sait que chiffrer. Les lettres nourrissent l’âme, la rectifient, la consolent ; et elles font même votre gloire dans le temps que vous écrivez contre elles. Vous êtes comme Achille qui s’emporte contre la gloire, et comme le père Malebranche dont l’imagination brillante écrivait contre l’imagination. Monsieur Chapui m’apprend que votre santé est bien mauvaise. Il faudrait la venir rétablir dans l’air natal, jouir de la liberté, boire avec moi du lait de nos vaches, et brouter nos herbes. Je suis très philosophiquement, et avec la plus tendre estime, Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur Voltaire

Lettre de Rousseau à François-Marie Arouet de Voltaire Paris 1755

C’est à moi, Monsieur, de vous remercier à tous égards. En vous offrant l’ébauche de mes tristes rêveries, je n’ai point cru vous faire un présent digne de vous, mais m’acquitter d’un devoir et vous rendre un hommage que nous devons tous comme à notre Chef. Sensible d’ailleurs à l’honneur que vous faites à ma patrie, je partage la reconnaissance de mes concitoyens, et j’espère qu’elle ne fera qu’augmenter encore lorsqu’ils auront profité des instructions que vous pourrez leur donner. Eclairez un peuple digne de vos leçons, et vous qui savez si bien peindre les vertus de la liberté, apprenez- nous à les chérir dans nos murs comme dans vos Ecrits ; tout ce qui vous approche doit apprendre de vous le chemion de la gloire et de l’immortalité. Vous voyez que je n’aspire pas à nous rétablir dans notre bêtise, quoique je regrette fort pour ma part le peu que j’en ai perdu. A votre égard, Monsieur, ce retour serait un miracle si grand qu’il n’appartient qu’à Dieu de le faire, et si pernicieux qu’il n’appartient qu’au Diable de le vouloir. Ne tentez donc pas de retomber à quatre pattes, personne au monde n’y réussirait moins que vous : Vous nous redressez trop bien sûr nos deux pieds pour cesser de vous tenir sur les vôtres.

Je conviens de toutes les disgrâces qui poursuivent les hommes célèbres dans la littérature. Je conviens même de tous les maux attachés à l’humanité, qui paraissent indépendants de nos vaines connaissances. Les hommes ont ouvert sur eux tant de sources de misères que quand le hasard en détourne quelqu’une, ils n’en sont guère plus heureux. D’ailleurs, il y a dans le progrès des choses des liaisons cachées que le vulgaire n’aperçoit pas, mais qui n’échappent point à l’oeil du Philosophe, quand il y voudra réfléchir. Ce n’est ni Cicéron, ni Virgile, ni Sénèque, ni Tacite qui ont produit les crimes des romains et les malheurs de Rome. Mais sans le poison lent et secret qui corrompait insensiblement le plus vigoureux gouvernement dont l’histoire fasse mention, Cicéron, ni Lucrèce, ni Salluste, ni tous les autres n’eussent point existé ou n’eussent point écrit. Le siècle aimable de Lelius et de Térence amenait de loin le siècle brillant d’Auguste et d’Horace, et enfin les siècles horribles de de Sénèque et de Néron, de tacite et de Domitien. Le goût des sciences et des arts naît chez un peuple d’un vice intérieur qu’il augmente bientôt à son tour, et s’il est vrai que tous les progrès humains sont pernicieux à l’espèce, ceux de l’esprit et des connaissances, qui augmentent notre orgueil et multiplient nos égarements, accélèrent bientôt nos malheurs : mais il vient un temps où le mal est tel que les causes même qui l’ont fait naître sont nécessaires pour l’empêcher d’augmenter : c’est le fer qu’il faut laisser dans la plaie, de peur que le blessé n’expire en l’arrachant. Quant à moi, si j’avais suivi ma première vocation et que je n’eusse ni lu ni écrit, j’en aurais sans doute été plus heureux. Cependant, si les lettres étaient maintenant anéanties, je serais privé de l’unique plaisir qui me reste : c’est dans leur sein que je me console de tous les maux ; c’est parmi leurs illustres enfants que je goûte les douceurs de l’amitié, que j’apprends à jouir de la vie et à mépriser la mort ; je leur dois le peu que je suis, je leur dois même l’honneur d’être connu de vous. Mais consultons l’intérêt dans nos affaires et la vérité dans nos écrits : quoiqu’il faille des Historiens, des Philosophes et de vrais savants pour éclairer le monde et conduire ses aveugles habitants, si le sage Memnon m’a dit vrai, je ne connais rien de si fou qu’un peuple de sages.

Convenez-en, Monsieur : s’il est bon que de Grands Génies instruisent les hommes, il faut que le vulgaire reçoive leurs instructions ; si chacun se mêle d’en donner, où seront ceux qui les voudront recevoir ? Les boiteux, dit Montaigne, sont mal propres aux exercices du corps, et aux exercices de l’esprit les âmes boiteuses. Mais en ce siècle savant on ne voit que boiteux vouloir apprendre à marcher aux autres. Le peuple reçoit les écrits des sages pour juger et non pour s’instruire. Jamais on ne vit tant de Dandins.[…] Recherchons la première source de tous les désordres de la société : nous trouverons que tous les maux des hommes leur viennent de l’erreur bien plus que de l’ignorance, et que ce que nous ne savons point nous nuit beaucoup moins que ce que nous croyons savoir. Or, quel plus sûr moyen de courir d’erreurs en erreurs que la fureur de savoir tout ? Si l’on n’eût prétendu savoir que la terre ne tournait pas, on n’eût point puni Galilée pour avoir dit qu’elle tournait, si les seuls Philosophes en eussent réclamé le titre, l’Encyclopédie n’eût point été persécutée. Si cent mirmidons n’aspiraient à la gloire, vous jouiriez paisiblement de la vôtre, et vous n’auriez au moins que des adversaires dignes de vous.

Ne soyez donc pas surpris de sentir quelques épines inséparables des fleurs qui couronnent les grands talents. Les injures de vos ennemis sont le cortège de votre gloire comme les acclamations satiriques étaient celui des triomphateurs. C’est l’empressement que le public a pour vos ouvrages qui produit les vols dont vous vous plaignez : mais les falsifications n’y sont pas faciles, car le fer ni le plomb ne s’allient point avec l’or. Permettez-moi, Monsieur, de vous le dire par l’intérêt que je prends à votre repos et à notre instruction : méprisez de vaines clameurs par lesquelles on cherche moins à vous faire du mal qu’à vous détourner de bien faire. Plus on vous critiquera, plus vous devez vous faire admirer ; un bon livre est une terrible réponse à des injures imprimées, et qui vous oserait attribuer des écrits que vous n’avez point faits, tant que vous continuerez à n’en faire que d’inimitables ? Je suis sensible à votre invitation, et si cet hiver me laisse en état d’aller au printemps habiter ma patrie, j’y profiterai de vos bontés, mais j’aimerais encore mieux boire de l’eau de votre fontaine que du lait de vos vaches, et quant aux herbes de votre verger, je crains bien de n’y en trouver guère d’autres que le lotus qui convient mal aux bêtes, et le mollé qui empêche les hommes de le devenir.

Je suis de tout mon coeur, et avec respect, Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur. Jean-Jacques Rousseau

Lettre de Rousseau à Voltaire (17 juin 1760)

Je ne vous aime point, Monsieur ; vous m’avez fait les maux qui pouvaient m’être les plus sensibles, à moi, votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour le prix de l’asile que vous y avez reçu ; vous avez aliéné de moi mes concitoyens pour le prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux ; c’est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable ; c’est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants, et jeté pour tout honneur dans une voirie, tandis que tous les honneurs qu’un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. Je vous hais, enfin, puisque vous l’avez voulu ; mais je vous hais en homme plus digne de vous aimer si vous l’aviez voulu.[…] Jean-Jacques Rousseau

Sur Jean-Jacques Rousseau (1766)

Cet ennemi du genre humain, Singe manqué de l’Arétin, Qui se croit celui de Socrate ; Ce charlatan trompeur en vain, Changeant cent fois son mithridate ; Ce basset hargneux et mutin, Bâtard du chien de Diogène, Mordant également la main Ou qui le fesse, ou qui l’enchaîne, Ou qui lui présente du pain.

Voltaire

Voltaire – Rousseau: la guerre sans fin ?

Par Roger-Pol Droit

Publié en 2008 dans L’Express

Quelle guerre ? Ces deux gloires de la France des Lumières ne sont-elles pas liées à jamais ? Tous ceux qu’a émus aux larmes la mort de Gavroche dans « Les misérables » savent bien que « la faute à Voltaire » s’unit, dans la même ritournelle, à « la faute à Rousseau ». Ce n’est pas un hasard si la Révolution française les a installés l’un à côté de l’autre au Panthéon, Voltaire en 1791, Rousseau en 1794. Ennemis du despotisme, amis des libertés, écrivains et poètes autant que philosophes et consciences publiques, ils semblent avoir mené les mêmes combats. « Je fais la guerre », proclamait Voltaire. Rousseau, à l’évidence, pouvait en dire autant. Malgré tout, il se pourrait que leur proximité, évidente à nos yeux, existât plus dans notre regard que dans leurs combats réels.

Car leurs cibles, en réalité, ne sont pas les mêmes. Si Voltaire ferraille contre le fanatisme, les superstitions, les préjugés contraires à la raison, Rousseau, lui, choisit de s’attaquer aux progrès des sciences et des techniques, à l’hypocrisie et à l’égoïsme des civilisés. Quand Voltaire veut la démystification, Rousseau cherche l’authenticité. Il n’est donc pas du tout certain que leurs deux démarches s’ajustent. A y regarder de plus près, il apparaît que tout oppose Voltaire, génie de la satire, et Rousseau, penseur de la nature.

Côté Voltaire, l’obsession de réussir. L’homme travaille nuit et jour à construire sa renommée, ses réseaux, sa fortune et son pouvoir, qui tous finissent par être considérables. Avide de briller, de batailler, de rire et de jouir, il fait l’éloge du luxe et de la propriété, multiplie les bons mots et les conquêtes féminines. Côté Rousseau, le monde des petites gens. Jean-Jacques est laquais, secrétaire, copiste de musique, se méfie des raffinements excessifs et les juge pervers. Taraudé par la pureté, habité par le désir impérieux d’avouer tout ce qu’il a fait, Rousseau cherche à se rendre transparent, à se faire aimer en se montrant tout entier.

Ne s’agirait-il donc que d’un conflit de tempérament, du choc de deux sensibilités ? D’une affaire du XVIIIe siècle ? Du divorce entre société de salons et naissance des émois romantiques ? Rien n’est moins sûr. En scrutant la querelle qui a opposé ces deux figures, on s’aperçoit que leur antagonisme engage des conceptions totalement inconciliables de l’homme aussi bien que de la nature, du progrès, du politique. On découvre que ces deux contemporains ne se sont jamais rencontrés-sauf une fois, à Paris, vers 1750-, mais qu’ils n’ont jamais cessé de se lire, de se jauger, de ne pas se comprendre et finalement de se déchirer.

En réalité, le duel entre ces deux monstres géniaux inaugure les temps modernes. Ce n’est pas un épisode lointain d’une histoire de la pensée. C’est l’apparition d’une fracture, dont on découvrira qu’elle est toujours à l’oeuvre, en sous-main, dans bon nombre de débats de notre actualité culturelle, sociale ou politique.

Acte I – Admiration contre indifférence

Où l’on découvre un jeune homme hypersensible et une star surchargée.

On devient parfois sérieux quand on a 17 ans. Jean-Jacques, revenant de Turin, s’installe à Annecy chez Mme de Warens, celle qu’il appellera « Maman ». Elle lui apprend bientôt le latin, l’amour, la philosophie et les manières. « J’avais trouvé quelques livres dans la chambre que j’occupais », écrira-t-il plus tard. Parmi eux, « La Henriade », grand poème de Voltaire, où il découvre qu’il faut « un t à la troisième personne du subjonctif ». Sans doute est-ce là la première rencontre de Rousseau avec l’oeuvre de Voltaire, auteur déjà fort célèbre, dont la renommée, bien établie, est alors surtout celle d’un poète et d’un dramaturge.

Ce Voltaire-là devient vite l’auteur favori du tout jeune Jean-Jacques. Mieux : il constitue son modèle, son idéal d’écriture. Deux ans plus tard, en 1731, quand Jean-Jacques rejoint « Maman » à Chambéry et se lie d’amitié avec M. de Conzié, c’est l’enthousiasme : « Rien de ce qu’écrivait Voltaire ne nous échappait. » Dans « Les confessions », Rousseau reconnaît encore que les « Lettres philosophiques » de Voltaire, en 1734, fut le livre qui « l’attira le plus vers l’étude, et ce goût naissant ne s’éteignit plus depuis ce temps-là ». Indiscutablement, le jeune homme a pour son aîné admiration et même tendresse. « […] et toi, touchant Voltaire / Ta lecture à mon coeur restera toujours chère ».

Touchant ? L’auteur qu’admire le jeune homme n’est pas le persifleur, le mondain, le polémiste frondeur. C’est l’auteur de « Mérope », de « Zaïre » ou d’« Alzire », pièces oubliées qui faisaient alors la gloire de Voltaire. En 1737, on joue « Alzire » à Grenoble. Dans la salle, Jean-Jacques, 25 ans, manque de s’évanouir d’émotion : « Je ne laissai pas d’y être ému jusqu’à perdre la respiration ; mes palpitations augmentèrent étonnamment, et je crains de m’en sentir quelque temps. » Ce qui le bouleverse ? Tout ce qu’il trouve « grand », « sublime », « pathétique » dans ce théâtre qui nous semble plutôt boursouflé de passions d’un autre temps. Dans les tirades d’Alzire, princesse péruvienne, nous avons quelque difficulté à trouver autre chose que matière à sourire. Mais un passage de ce genre a dû toucher Rousseau :

« Vous voyez quel effroi me trouble et me confond :

Il parle dans mes yeux, il est peint sur mon front.

Tel est mon caractère : et jamais mon visage

N’a de mon coeur encor démenti le langage.

Qui peut se déguiser pourrait trahir sa foi ;

C’est un art de l’Europe : il n’est pas fait pour moi. »

Si le jeune Rousseau rêve d’imiter un jour le grand Voltaire, qui a dix-huit ans de plus que lui, c’est que personne ne lui paraît forger des vers si sonores et si souples, mettre en scène des sentiments si nobles, parvenir à rendre si sensibles les vertus, la grandeur des âmes et la vivacité de leurs transports. C’est pourquoi, quand Jean-Jacques écrira à Voltaire, en 1745 : « Monsieur, il y a quinze ans que je travaille pour me rendre digne de vos regards », comme toujours il sera sincère. Cette fois, enfin, le débutant qui commence à se faire connaître dans les salons va travailler pour le maître !

Mais ce n’est qu’un travail fastidieux, dont Voltaire se désintéresse complètement. Il s’agit de réduire à un acte, pour la jouer à la Cour, une comédie-ballet en trois actes écrite par Voltaire sur une musique de Rameau. Rousseau, qui commence à se faire remarquer comme musicien et comme poète, est chargé de la besogne par le maréchal-duc de Richelieu. Il réduit le texte de moitié, rédige les raccords, arrange la musique et compose même une nouvelle ouverture. Quelques jours seulement avant la représentation des « Fêtes de Ramire », où il ne se rendra même pas, Voltaire précise à Rousseau qu’il s’en remet entièrement à lui, le félicite pour son double talent, et ajoute sans se fatiguer : « Je compte avoir bientôt l’honneur de vous faire mes remerciements. » Pour autant que l’on sache, ce ne fut jamais le cas.

Voltaire est en effet bien trop occupé. Il vient d’être nommé historiographe du roi et triomphe à la Cour. Le rimailleur insolent que poursuivaient des sbires et des gendarmes appartient au passé. Le philosophe qui a fait connaître aux Français Newton et Locke s’est estompé derrière l’ami des princes. Il compose « Zadig », l’un de ses contes majeurs, gère au mieux la fortune qu’il a construite, entame une liaison avec Mme Denis, fille de sa soeur, correspond avec Frédéric II, qui l’accueillera bientôt en Prusse. Qu’aurait-il à faire d’un petit musicien genevois ?

Acte II – Une mésentente cordiale

Où le jeune homme s’affirme tandis que le maître se moque gentiment de lui.

D ans les années qui suivent, Rousseau commence à être connu. Il fréquente Diderot, Grimm, Condillac. Secrétaire de Mme Dupin, il a ses entrées dans le salon de Mme d’Epinay. Sa liaison avec Thérèse Levasseur, qui n’est pas vraiment une marquise, prête à sourire chez ce beau monde. Mais tous ignorent qu’il a déposé aux Enfants trouvés deux nourrissons nés de cette union. Pour l’« Encyclopédie », le grand ouvrage du temps, machine de guerre du parti des Lumières, d’Alembert lui a commandé plusieurs articles sur la musique. Bref, même si ce jeune homme n’a pas encore publié grand-chose, c’est un nom qui monte.

Octobre 1749. Jean-Jacques rend visite à Diderot, alors emprisonné au château de Vincennes, comme il arrive à l’époque aux philosophes. En chemin, il lit le sujet d’un concours proposé par l’académie de Dijon : « Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les moeurs ». A ces mots, le voilà, d’un coup, comme foudroyé. Palpitation, larmes, « trouble inexprimable », « étourdissement semblable à l’ivresse »… on ne saura jamais ce qu’il a vécu dans ce moment où les émotions le submergent tandis que les idées se bousculent. Les différents récits par Rousseau de cette scène fondatrice montrent qu’un tournant de son existence s’est joué là. « A l’instant de cette lecture, je vis un autre univers et je devins un autre homme. »

Arrivant auprès de Diderot, Rousseau se trouvait encore « dans une agitation qui tenait du délire »… Son ami Denis l’écoute, l’encourage, l’incite à développer, à écrire, à concourir. De cette extase a découlé, selon Rousseau, une grande partie de son oeuvre. Elle renferme son intuition philosophique centrale. Il va la développer d’abord dans le « Discours sur les sciences et les arts », qui remporte le prix, devient son premier livre publié et fait naître sa notoriété. Il l’approfondit, quatre ans plus tard, dans la critique des progrès techniques et de la propriété contenue dans le « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes ». Dans les ouvrages de sa maturité, il en poursuivra encore les conséquences : transformations de l’éducation décrites dans l’« Emile », mutation du pouvoir politique analysée dans « Du contrat social ».

Mais qu’a-t-il donc vu ? Ce qui étreint Jean-Jacques, depuis toujours peut-être, c’est le divorce artificiel qui s’est introduit en nous, les civilisés, entre le coeur et la raison. Trop souvent, la réflexion vient arrêter dans notre coeur les élans spontanés de la pitié. Ces impulsions naturelles ne peuvent cependant être totalement extirpées : la pire crapule n’est jamais « sans coeur » en toutes circonstances. Il faut donc distinguer « l’homme de la nature », toujours prêt à s’émouvoir du sort de ses semblables, continûment capable de les comprendre par le coeur, et « l’homme de l’homme », artificiel, égoïste, insensible et calculateur. Ce qu’entrevoit Rousseau, dans son extase, ce jour-là, c’est bien que la nature en nous est entravée, déformée, mais nullement étouffée ni détruite.

Par la suite, il s’efforcera d’abord de comprendre, au fur et à mesure, le mécanisme de ce dédoublement, la façon dont l’Histoire a fini par empêcher l’homme de réaliser sa nature. Puis il cherchera le moyen de restaurer la perfection de la nature au sein même de la société. Car il ne s’agit évidemment jamais pour lui d’imaginer qu’on puisse revenir en arrière, dissoudre la société, effacer les sciences pour rejoindre la nature comme si elles n’avaient jamais existé.

Et voilà précisément ce que Voltaire ne comprend pas et surtout n’admettra jamais. Il croit-ou feint de croire-que Rousseau propose une régression, un retour « à quatre pattes », pour « manger de l’herbe ». Or cet ami du progrès, confiant dans les sciences, ce prince des Lumières est aux antipodes d’une apologie de la pure nature. En 1736 déjà, dans « Le mondain », Voltaire proclamait : « J’aime le luxe et même la mollesse, / Tous les plaisirs, les arts de toute espèce, / La propreté, le goût, les ornements. » Les bienfaits de la civilisation sont indéniables, la barbarie est du côté de l’ignorance, la vertu naît avant tout de l’éducation, non de la spontanéité sauvage. Telles sont, de bout en bout, ses convictions profondes.

Le clivage, désormais, n’est plus affaire de caractère ou de milieu social. C’est un choix fondateur qui oppose Voltaire et Rousseau. Objet du désaccord : la définition même de l’humain. Options incompatibles : la primauté de la culture, ou celle de la nature.

Option Voltaire : seuls le savoir, le travail, les échanges, la longue et patiente accumulation des connaissances acquises peuvent transformer ces brutes que nous sommes en citoyens plus ou moins civilisés, capables de vertus, d’honneur, de créations. Livrée à elle-même, la nature est inerte, rugueuse, voire menaçante et destructrice. Elle est en l’homme source de fanatisme et de violence. Seul l’artifice humanise. Tout ensauvagement est régression.

Option Rousseau : dans le fond, seule la nature est bonne, tout ce qui en éloigne déforme et détériore. Nous ne sommes pervers, cruels ou inhumains qu’à la mesure de la dénaturation que nous font subir nos connaissances, nos artifices et nos rivalités fabriquées. Retourner à la nature-en nous plus encore que hors de nous-, c’est revenir à la santé, à la paix, à l’ordre authentique. Les artifices de la civilisation sont des maux, non des remèdes. Il convient de les défaire ou de les contourner.

On ne saurait rêver duel plus radical. Mais les protagonistes ne semblent pas encore s’en être clairement rendu compte. La tension monte, mais le ton demeure badin. Certes, Voltaire est furieux quand il lit le passage fameux où Rousseau, dans le deuxième « Discours », s’en prend à la propriété et regrette qu’on n’ait pas « arraché les pieux » ou « comblé le fossé » le jour où fut pour la première fois « enclos un terrain ». « Voilà la philosophie d’un gueux qui voudrait que les riches fussent volés par les pauvres », note Voltaire dans la marge de son exemplaire. Publiquement, pourtant, il se contente encore de s’amuser des étranges lubies de ce nouveau venu. Ce garçon a décidément des idées curieuses, il suffira de faire rire à ses dépens. D’ailleurs, il travaille avec les philosophes et participe à l’« Encyclopédie », ce n’est donc pas un ennemi. Il commence à connaître un indéniable succès. Ce tâcheron obscur, un rival ?

Acte III – Ruptures, injures et violences

Où chacun à sa manière en vient à déclarer sa haine.

En dépit de tous leurs désaccords, les deux hommes sont donc encore loin d’avoir publiquement rompu. Pendant plusieurs années, les critiques restent courtoises, les relations distantes mais polies. Rousseau peut critiquer les méfaits du luxe, dénoncer le leurre des progrès, mettre en cause la propriété et les inégalités sociales, Voltaire choisit de ne pas le prendre au sérieux. Quand un tremblement de terre fait au Portugal des milliers de morts innocents, le 1er novembre 1755, Voltaire critique aussitôt, dans son « Poème sur le désastre de Lisbonne », la croyance en la providence. Alors que Rousseau réplique pour prendre la défense de l’idée de providence, Voltaire lui répond sans acrimonie. On est encore entre philosophes. Désaccord : oui, destruction : non.

Mais, trois ans plus tard, Jean-Jacques commence à aggraver son cas. Dans sa « Lettre à d’Alembert sur les spectacles », il prend fait et cause pour le maintien de la prohibition du théâtre à Genève. Voltaire avait fait construire un théâtre dans sa propriété proche de Genève. Une part de la bourgeoisie genevoise y allait jouer ou voir jouer ses pièces et celles d’autres auteurs. La rigueur calviniste de Rousseau, qui le pousse à condamner le théâtre pour immoralité, n’est pas simplement ridicule et dépassée aux yeux de Voltaire. Elle vient compliquer ses démêlés avec les pasteurs, brouiller ses relations avec les autorités de la ville, affaiblir une position à laquelle Voltaire tient particulièrement. Malgré tout, cette fois encore, Voltaire persiste à ne pas prendre Rousseau au sérieux.

Jusqu’à ce jour de juin 1760 où Rousseau adresse directement à Voltaire cette lettre extraordinaire où, tout en l’assurant de son admiration et de son respect intacts, il lui dit « je vous hais » et lui en explique les raisons avec ce mélange de sincérité et d’outrance dont il est coutumier. Jean-Jacques, il est vrai, ne va pas bien : il se brouille, à cette époque, avec Diderot, avec Grimm, avec Mme d’Epinay. Il se croit persécuté de tous, en butte à des complots, exposé à toutes sortes de rumeurs. « Je voudrais que Rousseau ne fût pas tout à fait fou, écrit Voltaire à d’Alembert, mais il l’est. Il m’a écrit une lettre pour laquelle il faut le baigner et lui donner des bouillons rafraîchissants. »

Pourtant, quand on lit attentivement le texte de Rousseau, il exprime plus sa souffrance et sa propre déception que sa détestation de Voltaire. Toutefois, le moment est des plus mal choisis. Les philosophes, Voltaire en tête, sont en butte à une attaque en règle. Palissot de Montenoy, dans sa comédie « Les philosophes », dépeint Voltaire et ses amis comme autant de corrompus cyniques attaquant sans scrupules tout ce qui n’appartient pas à leur coterie. Et voilà justement le moment que choisit Jean-Jacques pour clamer sa haine ! Aux yeux de Voltaire, ce n’est plus folie douce, mais trahison. Jean-Jacques n’est plus un benêt. C’est un Judas, un faux frère, un compagnon de route passé à l’ennemi. Un « inconséquent », un « coquin ». Cette fois, un homme à abattre.

« Je n’aime ni ses ouvrages ni sa personne », dit à son tour Voltaire à propos de Rousseau. Désormais, plus rien ne retiendra ses invectives. « La nouvelle Héloïse », ce roman de Rousseau qui déclenche l’enthousiasme des premiers lecteurs ? « Sot, bourgeois, impudent, ennuyeux », ce n’est que « l’oeuvre d’un polisson malfaisant ». « Du contrat social », qui prépare la pensée de la Révolution ? « Insocial », « peu sociable », digne d’un « philosophe des Petites Maisons » c’est à dire de l’asile de fous. L’« Emile », qui fonde à sa façon la pédagogie moderne ? « Fatras d’une sotte nourrice. » Ce n’est pas encore le pire.

A l’automne de 1764, Rousseau publie « Lettres écrites de la montagne », où il fait dire à Voltaire : « J’ai tant prêché la tolérance ! Il ne faut pas toujours l’exiger des autres et n’en jamais user avec eux. » Plus encore, l’ensemble acccuse Voltaire d’être complice des persécuteurs de Rousseau, de préférer les plaisanteries au raisonnement, de ne pas croire en Dieu et autres gentillesses. « On a pitié d’un fou , réplique Voltaire , mais quand la démence devient fureur, on le lie. » Alors Voltaire se déchaîne et n’hésite plus devant aucun moyen.

Le secret de Rousseau le plus intime, connu seulement de quelques proches, il le dévoile, et en quels termes ! « Nous avouons avec douleur et en rougissant que c’est un homme qui porte encore les marques funestes de ses débauches et qui, déguisé en saltimbanque, traîne avec lui de village en village, et de montagne en montagne, la malheureuse […] dont il a exposé les enfants à la porte d’un hôpital, en rejetant les soins qu’une personne charitable voulait avoir d’eux, et en abjurant tous les sentiments de la nature comme il dépouille ceux de l’honneur et de la religion. »

Désormais, Voltaire n’aura plus de mots assez durs pour fustiger Jean-Jacques, « ce monstre de vanité et de contradiction, d’orgueil et de bassesse », ce « scélérat », ce « petit singe ingrat », « destiné à tomber dans un éternel oubli », « né dans la fange, pétri de tout l’orgueil de la sottise ». En 1768, avec les vers burlesques de « La guerre civile de Genève », la haine est à son comble : « C’est de Rousseau le digne et noir palais / Là se tapit ce sombre énergumène/ Cet ennemi de la nature humaine / Pétri d’orgueil et dévoré de fiel / Il fuit le monde et craint de voir le ciel. » Le couple Thérèse-Jean-Jacques devient carrément satanique, et le ton de Voltaire est crispé de fureur : « L’aversion pour la terre et les cieux / Tient lieu d’amour à ce couple odieux./ Si quelque fois, dans leurs ardeurs secrètes/ Leurs os pointus joignent leurs deux squelettes/ Dans leurs transports ils se pâment soudain/ Du seul plaisir de nuire au genre humain. »

Tout est dit. Durant les dix dernières années qu’ils auront encore à vivre (ils meurent en effet la même année, en 1778), les deux philosophes s’ignoreront définitivement.

Epilogue

Où sont évoqués quelques débats de l’actualité.

Et pourtant-ironie de l’Histoire ?-, après s’être tant haïs, les voilà donc qui reposent à quelques mètres l’un de l’autre, depuis plus de deux siècles et sans doute pour longtemps encore. Déclarés bienfaiteurs du genre humain, grands hommes de la nation, honorés de la considération universelle, dans cette crypte du Panthéon en apparence si tranquille, les deux philosophes ennemis se trouvent embaumés dans une gloire commune qui s’est employée à gommer leur duel.

Les traces en sont pourtant visibles un peu partout dans notre actualité. Car le duel entre eux se renouvelle et se perpétue, en sous-main, dans d’innombrables débats de l’heure concernant la nature, l’éducation, le savoir, la vie sociale, la réussite, l’argent, les sentiments, le plaisir, le pouvoir. Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir que la France de 2008 n’en finit pas d’opposer descendants de Voltaire et disciples de Rousseau. Voyez les débats sur la médecine et la santé. Chez ceux qui dénoncent les techniques déshumanisantes, fustigent la sophistication néfaste des traitements, critiquent les abus pharmaceutiques, prônent l’efficacité des médecines douces et des thérapies traditionnelles, comment ne pas entendre la voix de Rousseau ? Et celle de Voltaire, comment ne pas la retrouver dans les arguments soulignant qu’on doit à la science l’allongement de la durée de la vie, l’amélioration de la santé mondiale, la régression des maladies mortelles, le perfectionnement des dépistages et des soins ?

Sans doute ne peut-on être sûr et certain que Voltaire soutiendrait les OGM et Rousseau l’intégrité du Larzac, mais il est sûr que leur duel se poursuit aujourd’hui, dans les débats autour de l’environnement, plus nettement que partout ailleurs. Rousseauiste, foncièrement, l’idée que notre industrie violente la planète, perturbe ses équilibres et saccage son ordre. Voltairiennes au contraire la méfiance envers le catastrophisme écologique ou bien la confiance dans les sciences et les techniques pour trouver des solutions aux problèmes qu’elles-mêmes suscitent.

Dès que l’on parle d’éducation s’opposent les tenants du développement de l’enfant à partir de ses capacités propres et les partisans de l’apprentissage nécessaire des connaissances de base. Les uns, lointains descendants d’Emile, souhaitent d’abord laisser la nature s’épanouir. Les autres, héritiers indirects du patriarche de Ferney, ne jurent que par les livres et l’enseignement transmis. Les jugements que l’on porte sur l’argent contiennent aussi, en filigrane, comme les anciens billets de banque, la figure de Voltaire ou celle de Rousseau. On trouve la première dans les discours qui jugent légitimes la propriété, les fortunes édifiées sur la spéculation, les plaisirs du luxe. La seconde se discerne quand on dénonce les inégalités colossales, l’insensibilité des nantis, les profits sans travail.

On retrouve encore les deux philosophes ennemis tapis dans des débats actuels relatifs à la paix mondiale, aux institutions internationales, au féminisme ou aux biotechnologies. Leurs altercations y prennent des formes diverses, parfois inattendues, mais on y décèle toujours, de manière récurrente, les deux postulats : celui de Voltaire-rudesse et dureté de la nature, améliorations possibles par la culture-et celui de Rousseau-autorégulation de la nature, déséquilibrée par la nocivité de la culture. Sans fin, on vous l’avait bien dit.

Voltaire contre Rousseau
Par Claude Pommeru

Publié le 28/05/2007

Le tremblement de terre qui ravage Lisbonne en 1755 suscite dans toute l’Europe un débat non pas scientifique mais, fort curieusement, philosophique. La destruction de la ville et les vingt mille morts qui l’accompagnent entrent-ils ou non dans le plan de la providence? telle est la question. Il ne manque pas de philosophes pour postuler que même un malheur de ce genre a sa justification dans les desseins de Dieu ou, plus simplement, que les catastrophes naturelles sont inévitables et doivent être acceptées car elles concourent à l’harmonie de l’univers. Quant à l’Inquisition portugaise, elle considère que ce malheur est un châtiment de Dieu; comme Voltaire s’en fera l’écho dans Candide, elle redouble de rigueur contre les hérétiques, notamment contre les juifs. C’en est trop pour Voltaire: il répudie d’un coup l’optimisme et ses trop faciles justifications du mal. Déjà dans Zadig, il avait prêté à son héros quelque réticence devant le précepte de l’ange selon lequel la fin justifie les moyens. Cette fois-ci, Voltaire va plus loin et c’est avec indignation qu’il rejette l’idée que la souffrance des hommes puisse être acceptée au nom d’hypothétiques fins dernières. Sa réflexion philosophique se trouvant alimentée par ses déceptions personnelles, il dresse alors, dans le Poème sur le désastre de Lisbonne, un tableau de la misère humaine dont les termes sont fort proches de ceux qu’employait Pascal.[…]

En fait, l’optimisme de Voltaire n’avait jamais été philosophiquement très solide. C’était surtout un matérialisme ou un épicurisme vulgaire qui cherchait dans la tradition païenne une arme contre le pessimisme chrétien, c’est-à-dire contre le christianisme lui-même. De la même façon son passage au pessimisme peut s’expliquer aussi par le refus d’une autre version de la métaphysique chrétienne: celle d’une providence à qui les hommes devraient s’en remettre sans murmure en bénissant le mal qui les frappe. Il n’en reste pas moins qu’après cette palinodie, la philosophie de Voltaire manque tout à coup singulièrement de contenu. Mais Voltaire a besoin de s’opposer pour être. Il va trouver une nouvelle matière philosophique dans son conflit avec Rousseau qui commence à cette date.

En 1755, Rousseau est à Genève. Il opère son retour aux sources de la nature de la démocratie et du calvinisme. Il vient de publier son second Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité qui a été mal reçu par les genevois. De son côté, Voltaire a également des difficultés avec ces derniers qui se plaignent de ce qu’il ait critiqué Calvin dans L’Essai sur les Moeurs. Ils interdisent même son théâtre.

En fait, les genevois sont divisés. les riches bourgeois de Genève passent volontiers la frontière pour assister aux représentations théâtrales que donne Voltaire dans sa résidence, et maudissent avec lui l’enragé qui risque d’ébranler par ses théories révolutionnaires leur position sociale. C’est que Genève, depuis le temps où Rousseau l’avait quitté, a évolué dans le sens d’une ploutocratie. La ville est administrée en fait par un petit conseil formé des plus riches. Ceux-ci sont dans le camp de Voltaire, les autres éprouvent de la sympathie pour Rousseau. Ainsi, le conflit entre Voltaire et Rousseau a Genève pour cadre et pour enjeu.

Les deux hommes jusqu’alors ne se connaissent guère. Rousseau, pauvre et inconnu, admirait Voltaire de loin. A peine avait-il eu l’occasion d’éprouver sa désinvolture méprisante lorsque, prié par Voltaire et rameau de mettre en musique un livret d’opéra de Voltaire, il avait pu constater avec amertume qu’après que son travail eût été remanié par Rameau, ni Voltaire ni Rameau n’avaient reconnu la part importante qu’il avait prise à l’ouvrage. Néanmoins, Rousseau n’avait cessé de témoigner à Voltaire le respect qu’il pensait devoir non à l’homme mais à son génie. Il lui avait tour à tour adressé un exemplaire de chacun de ses discours. Voltaire ne daigna pas répondre à l’envoi du premier, [mais] répondit à l’occasion du second.

[Dans cette lettre à Rousseau], on voit que Voltaire emploie à l’égard de Rousseau le même procédé qu’à l’égard de Pascal. Ne pouvant réfuter la pensée de son adversaire, il la dénature; il feint de croire que Rousseau est l’ennemi du genre humain (Pascal, lui, avait été qualifié de misanthrope), alors que nul plus que lui n’a protesté contre l’esclavage et toutes les formes de servitude. Il feint de croire que Rousseau est l’ennemi de la société, alors qu’en fait c’est la société féodale, et nulle autre, qu’il condamne, celle justement dont Voltaire s’accommode fort bien, et qu’il proteste non contre l’existence de la société mais contre les détournements de ses avantages au profit d’une minorité despotique. Il feint même de croire que Rousseau rêve de retourner à l’état de nature, alors que toute sa philosophie démontre le contraire. Rousseau s’en est expliqué dans la préface de Narcisse: on ne remonte pas le cours de l’histoire. Interprétant à sa manière le Discours sur les sciences et les arts, Voltaire prête à Rousseau une condamnation sans nuance de la culture et un éloge de l’ignorance, alors que Rousseau avait noté que le vernis culturel masque souvent la dégradation des moeurs et le progrès du despotisme. Voltaire sait bien qu’il a contribué personnellement à rendre le séjour de Genève inhabitable pour Rousseau(à cette date, Rousseau a déjà du renoncer à s’y installer et a regagné la France), et c’est avec une cruauté et une perfidie trés conscientes qu’il feint de s’étonner que Rousseau soit loin de sa patrie (« la solitude que j’ai choisie auprès de votre patrie où vous devriez être »).

Pourquoi cette hostilité de Voltaire envers Rousseau? Il y a bien sur à cela des raisons personnelles. Voltaire éprouve pour Rousseau le mépris discret du grand bourgeois pour l’homme du peuple, du courtisan pour le provincial, de l’homme cultivé pour l’autodidacte, de l’homme du monde pour le plébéien maladroit. Mais il y a bien davantage. Voltaire pressent que sa suprématie intellectuelle se trouve menacée. A vrai dire, le terme de philosophie appliqué à Voltaire ne peut s’entendre qu’au sens du XVIIIè siècle. Sa pensée, légère, brillante, critique, reste très superficielle. Ses vues fines et amusantes sont généralement dépourvues de profondeur. Voltaire avait cru triompher de Pascal d’autant plus facilement que celui-ci ne pouvait lui répondre. Mais Rousseau est vivant, et sa pensée, authentiquement philosophique, a tout ce qui manque à celle de Voltaire: la profondeur et l’originalité vraies. Voltaire veut donc empêcher Rousseau de se faire entendre. Il veut le discréditer auprès du public, en dénaturant sa pensée, en soulignant le ridicule de sa personne. Il va agir, comme le font, chez Molière, les personnages du Misanthrope à l’égard d’Alceste. Le persiflage et la calomnie essaieront d’étouffer l’éclosion d’un rival dont il mesure très certainement la menace qu’il constitue pour sa propre position dans le monde.

Aux yeux de Voltaire, comme des encyclopédistes, Rousseau est dangereux parce qu’il remet en cause les acquis jugés jusqu’alors irréversibles de la philosophie des Lumières. Que signifie cette critique de la civilisation? cette réhabilitation de la morale, de la vertu et du sentiment? En vérité, Rousseau a mis le doigt d’emblée sur les faiblesses de la philosophie des Lumières dans sa version parisienne, en soulignant que la raison et l’intérêt n’épuisent pas la définition de l’homme, que tout progrès dans un domaine a sa contrepartie dans un autre, qu’il y a en l’homme une dimension spirituelle dont le matérialisme ne rend pas compte et qu’il risque d’étouffer. Les choses seront claires quand Rousseau adressera à Voltaire, en réponse à son Poème sur le désastre de Lisbonne, une Lettre sur la providence. […] Ces accents évoquent Pascal. Nous sommes ici en présence d’une pensée de même nature. Pascal était janséniste, Rousseau est calviniste. C’est presque la même chose. Nous touchons ici à l’opposition véritable qui sépare Rousseau des philosophes de son siècle. Rousseau renoue avec l’inspiration spiritualiste qui fut en Angleterre à l’origine de la philosophie des Lumières. Rousseau, tout comme Voltaire, et plus sans doute que lui, est conscient de l’existence du mal, mais il fonde sur cette conscience une révolte et l’espérance d’une réparation. S’élevant alors au-delà des limites de l’existence terrestre, il lance un appel vers un Dieu réparateur qui est l’objet de sa part non d’une crédulité naÍve, mais d’une exigence morale. Rousseau restaure contre les petits comptables du plaisir et de la douleur que sont les matérialistes, tout l’infini de l’espérance spirituelle. S’il réussit, c’est tout ce patient travail de démolition de l’homme spirituel auquel se livre l’actuelle génération de philosophes qui se trouvera réduit à néant. Voltaire avait cru enterrer Pascal, mais voici qu’il ressuscite en la personne de Rousseau. Tous les moyens seront bons pour le faire taire ou, à défaut, pour empêcher qu’on ne l’écoute.

En 1757, Voltaire, à la fois pour répondre à Rousseau et protester contre l’interdiction de son théâtre prononcée par le grand Conseil de Genève, inspire à d’Alembert l’article « Genève » de l’Encyclopédie. dans ce texte, d’Alembert feint de considérer les pasteurs de Genève comme des sociniens (doctrine proche du déisme), et partant de cette hypothèse fausse, simule l’étonnement devant leur refus obstiné du théâtre. Rousseau, qui vient tout juste de se réfugier chez le Maréchal de Luxembourg, rédige en trois semaines sa réponse dans la Lettre à d’Alembert sur les spectacles (1758). Il y développe trois points: les pasteurs de Genève sont calvinistes, le contenu du théâtre n’est ni neutre ni innocent sur le plan moral et sur le plan politique, la tradition démocratique et calviniste de Genève exige le refus non de tout spectacle, mais du type de spectacle qui fait à paris les délices d’une société corrompue par le luxe et l’habitude du despotisme. Et Rousseau de proposer comme modèle les grandes fêtes populaires de la Grèce antique (Théâtre populaire ouvert à tous les citoyens, fêtes sportives et patriotiques, etc).

Le retentissement de la querelle qui s’ensuit et les attaques qui s’élèvent de toute part contre l’Encyclopédie font que d’Alembert, Duclos et Marmontel se retirent de l’entreprise. En 1759, suite à l’attentat de Damiens, la publication de l’Encyclopédie est interdite. Voltaire prend fait et cause pour les encyclopédistes. Il impute à Rousseau une responsabilité bien peu crédible dans cette interdiction. C’est au même Rousseau qu’il attribue son échec personnel auprès des genevois. Tout ceci compose dans son esprit l’image d’un Rousseau satanique, acharné à entraver le progrès des Lumières. Rousseau sera désormais pour lui, comme pour les encyclopédistes, l’homme à abattre par tous les moyens. Quant à sa philosophie personnelle, suite à cette série de déconvenues, elle s’infléchit de plus en plus vers le pessimisme. Voltaire en donne un exposé complet et achevé dans son meilleur conte, publié en 1759, Candide ou de l’optimisme.

Voltaire, Rousseau et le Mal

Par Thierry Savatier

Publié le 14 février 2011 

Le 1er novembre 1755, jour de la Toussaint, un tremblement de terre parmi les plus violents de l’Histoire frappa Lisbonne. Plus de 60.000 personnes, sur les 235.000 habitants de la ville, périrent sous les décombres ou emportés par le tsunami qui suivit. Cette catastrophe eut des répercussions qui allèrent bien au-delà du drame humain ; elle bouleversa sur le vieux continent les concepts philosophiques issus des Lumières et remit en cause, en particulier, celui de l’optimisme développé par Leibnitz et son « meilleur des mondes possibles. »

La question du mal et de la providence, donc la notion de théodicée chère à Leibnitz – en d’autres termes la tentative de conciliation entre les deux éléments contradictoires que sont le mal sur terre et la présence d’un Dieu omnipotent, supposé bon et juste – devint l’objet de controverses, dont la plus célèbre opposa Voltaire à Jean-Jacques Rousseau. C’est de cette controverse que traite Querelle sur le mal et la providence (Mille et une nuits, 88 pages, 3 €), l’ouvrage établi, annoté et postfacé par Cyril Morana qui reprend deux textes fondamentaux, le Poème sur le désastre de Lisbonne de Voltaire et la Lettre à M. de Voltaire de Rousseau.L’histoire retiendra que cette querelle fut probablement à l’origine de la rupture définitive des deux philosophes. Mais, plus que cet aspect anecdotique, c’est bien sur le terrain des idées que ces textes nourrissent la réflexion.

Pour Voltaire, cette catastrophe naturelle appelle l’indignation et la révolte. D’abord contre ceux qui voient dans cet événement une punition divine : « Direz-vous, en voyant cet amas de victimes: / « Dieu s’est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes ? » / Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants / Sur le sein maternel écrasés et sanglants ? » Puis contre l’idée que ce mal puisse s’inclure dans un vaste plan divin visant le bien général.

Ayant pris connaissance du poème, Rousseau adressa une longue lettre à l’auteur de Zadig. Lettre habile, certes, le philosophe cédant, çà et là, à quelques flatteries (probablement sincères toutefois à cette époque), mais message clair d’opposition au vieux maître de Ferney. Ses arguments semblent parfois peu convaincants, comme lorsqu’il accuse l’urbanisme de Lisbonne d’être responsable du nombre élevé des victimes – rappelons que beaucoup de décès eurent lieu dans l’effondrement des églises bondées à l’heure de l’office… Il affirme encore sa conviction que Dieu « peut donc, malgré sa bonté, ou plutôt par sa bonté même, sacrifier quelque chose du bonheur des individus à la conservation du tout » et conclut dans un vibrant credo à la « Providence bienfaisante », comme si ce mal qui avait produit tant de victimes n’était, finalement, que l’ombre du bien.

Depuis que Nietzsche nous a annoncé la mort de Dieu, cette querelle pourrait sembler obsolète. En vérité, elle reste plus que jamais d’actualité car il se trouve, aujourd’hui encore, de nombreux religieux extrémistes qui tentent, non de donner un sens à ce qui n’en a pas – ce qui ne serait qu’un moindre mal -, mais d’effrayer leurs fidèles en exploitant sans vergogne les malheurs qui les frappent. Rien ne réjouit plus ces fous de Dieu (que seul leur pouvoir de nuisance fait exister) – tous issus des monothéismes – qu’une catastrophe sanglante leur fournissant un prétexte pour crier au châtiment divin.

Il existe ainsi certains Juifs haredim qui considèrent que la Shoah aurait été une punition divine contre les Juifs européens, lesquels se seraient trop écartés du respect de l’orthodoxie au XXe siècle. Le 11 septembre fut également instrumentalisé par Jerry Falwell et Pat Robertson, deux chrétiens américains obscurantistes : ils y voyaient un châtiment contre New-York, ville où proliféraient « homosexuels, avorteurs et féministes ». Quant au cyclone Katrina, il consacra l’unité des fanatiques du Livre : un télévangéliste, John Haggee, y vit un « jugement de Dieu contre la ville de la Nouvelle-Orléans » où devait se dérouler une Gay pride ; le rabbin Ovadia Yossef, chef du Shass, l’interpréta comme la punition de Dieu contre l’appui de Georges W. Bush au démantèlement des colonies juives ; enfin, certains sites musulmans intégristes le prirent comme une vengeance divine contre la politique de soutien à Israël des Etats-Unis. On pourrait multiplier les exemples, chacun interprétant un phénomène naturel dans le sens politique qui le sert en toute irrationalité.

Voilà pourquoi ce petit livre, qui retrace la querelle de Voltaire et de Rousseau, n’a pas pris une ride et pourquoi il peut nourrir nos réflexions.

Illustration : Tremblement de terre de Lisbonne, 1755, gravure.

Rousseau, un héros moderne

Par Christophe Passer, Isabelle Falconnier

Né il y aura 300 ans en 2012, le Genevois n’en finit pas de projeter sur les Lumières une ombre portée qui interroge. «L’Hebdo» publie le 19 janvier un hors-série qui rappellera les révolutions d’un esprit demeuré libre.

«Ici repose l’homme de la nature et de la vérité.» C’est écrit sur le tombeau de cet homme-là, Jean-Jacques Rousseau, né en 1712 à Genève, décédé en 1778 à Ermenonville, et dont les restes reposent à l’entrée de la crypte du Panthéon, à Paris. Il dort en face de Voltaire, avec lequel il fut si souvent en conflit. Mais l’ironie de cette proximité est plutôt balayée par la vitalité et la hauteur de ce que furent leurs débats et querelles. La mort peut rassembler ce que la vie semblait opposer, c’est bien ainsi.

Car Rousseau, trois siècles après sa naissance, continue de fasciner. Parce qu’il fut et demeure suffisamment complexe, unique, novateur, mais aussi torturé et contradictoire parfois, pour dire une idée durable de la liberté de l’esprit. Des Rêveries aux Confessions, avec la quasi-invention de l’introspection littéraire et du sentiment dans le verbe, par ses allers-retours entre le romanesque et le philosophique, Rousseau est surtout terriblement moderne. Voici pourquoi.

Il est un nomade européen. Peu importe finalement ce qui le pousse à tant voyager. D’abord Genève, puis Vevey, Turin, Neuchâtel, Chambéry. Ensuite Paris, avant d’être nommé ambassadeur à Venise. Enfin Montmorency, Môtiers, le départ vers l’Angleterre ou Ermenonville. Il voyage par contrainte, par fuite, par profession, et aussi par amour. Il voyage parce qu’il faut sentir ou s’échapper, découvrir ou se cacher, flamboyer ou écrire. Mais ces aventures géographiques sont comme le reste: elles disent des questions, racontent des cheminements de la pensée, et la volonté d’affronter les puissants, les révolutions, les intellectuels de son temps, de Diderot à Voltaire. Cette vie est un roman, qui raconte une autre façon d’être Suisse au monde.

Il est le révolutionnaire de «La nouvelle Héloïse». Voici un livre, roman épistolaire, qui change l’histoire de la littérature. Publié à Amsterdam en 1761, ce volume sera réédité à plus de 70 reprises avant 1800. Il s’agit sans doute du plus sidérant best-seller du XVIIIe siècle. Au point que, n’arrivant pas à suivre la demande, des éditeurs en viendront à le louer à la journée, voire à l’heure. L’hystérie gagne l’Europe: on comptera plus de 350 suicides dus à la lecture de l’ouvrage, mis à l’Index par l’Eglise.

Car Rousseau bouleverse, avec La nouvelle Héloïse, tous les codes. Il invente le roman sensible, écrit à l’opposé du roman anglais en vogue, aux intrigues touffues et aux personnages nombreux: son roman raconte la simple passion amoureuse et contrariée de deux êtres, Julie d’Etanges et son précepteur Saint-Preux. Ils se désirent, se perdent, elle se marie raisonnablement avec un autre, mais il reviendra et la passion les déchirera jusqu’au bout. C’est aussi le combat de la morale contre les dogmes sociaux, de la vérité des sentiments contre les obligations. C’est un livre qui change pour toujours l’écriture.

Il est plus que libre: indépendant. Il est l’ombre des Lumières parce que, même lorsqu’il se trouve proche d’eux, l’un d’eux, il marque sa différence. Diderot l’invite à écrire sur la musique dans l’Encyclopédie. Il en profite avec un culot effarant pour critiquer ce qui ne lui plaît pas dans la pensée de ses pairs: il dit les limites du progrès, les utopies qu’il ressent dans la pensée intellectuelle, son aversion pour le luxe, sa méfiance envers les dérives de l’argent.

Sa vie personnelle est nourrie de la même indépendance. Ses biographes se déchireront jusqu’à la fin des temps sur le fait que l’auteur de l’Emile ait laissé ses cinq enfants à l’assistance publique. Il ne s’en cachera jamais, assumera, regrettera aussi, peut-être, un peu. Les confessions, où il dira doutes et questionnements, est ainsi plus qu’un testament: une introspection géniale et courageuse, qui annonce l’autofiction.

Il est interdisciplinaire comme personne. Ses pages sur la politique, la construction des inégalités, l’éducation, l’inné contre l’acquis, demeurent toutes absolument pertinentes. Ses remarques sur la société financière sont d’une cruauté qui résonne encore aujourd’hui. Rousseau est au fond une sorte d’Indigné avant l’heure, prêt à recevoir des pierres pour ce qu’il pense du monde, et à se réfugier ensuite dans une autre passion forte: la botanique.

Il est un grand névrosé. Sa mère meurt neuf jours après sa naissance. Son rapport aux femmes demeure difficile, marqué par la rencontre en 1728 de Françoise-Louise de Warens. Elle a 29 ans, lui 16. Elle lui apprend les arts et l’esprit, et surtout l’amour. Il ne l’oubliera jamais. Mais il appelle «maman» ce grand amour de sa vie. Il fait ses enfants à Thérèse, lingère, qu’il épousera sur le tard. Mais il écrit des pages pleines de misogynie banale sur les femmes et leur place d’obéissantes. On ne peut pas être moderne sur tout. Il savait tant sa dépendance au désir d’elles.

2012 sera ainsi l’année Rousseau, fêté de Genève à Leeds ou Istanbul (où vécut son horloger de père). Ce ne sera pas qu’une commémoration, mais la reconnaissance d’une oeuvre qui n’en finit pas d’inventer notre époque. Et d’un destin qui prit le pari du danger pour chercher sa liberté. «Souffre, meurs ou guéris; mais surtout vis jusqu’à ta dernière heure»: cher Jean-Jacques Rousseau, merci pour la leçon.

3 réflexions à propos de “ Voltaire et Rousseau ”

  1. ……Il semble que cette Phrase de Voltaire écrite en 1755 : ….il prend envie de marcher à quatre pattes en lisant votre ouvrage……n’ait pas été adressée à l’encontre de J.J. Rousseau mais de GIiacomo CASANOVA, qui s’était permis d’écrire à Voltaire , en se prenant pour un Philosophe, car il se moquait des Philoophes , que l’homme avait besoin de superstitions……ce que Voltaire railla sans facon, il n’aimait pas du tout ce CASANOVA un imbécile, et la dessus, Voltaire et Rousseau se sont rejoint……………….
    de Fabienne

  2. ….c’est encore ELLE ….. tant pis….
    om ne peut pas, réduire la Philosphie, la sagesse ,L’Humanité de l’homme, et la querelle à nos deux Pères de la joute littéraire, et à leurs oppositions telles que nature- culture,
    Voltaire et Rousseau, demeurent encore bien incompris, comme ils l’ont été l’un envers l’autre à leur époque, ………ils sont bien dépassés, aujourd’hui en Philosophie,mais on y gagne `a les re-découvrir à travers la vie ou Sur-vie qu’on nous fait mener, qui semble etre d’Actualité , certes, mais de l’intempestif…..
    Qui lit Voltaire et Rousseau actuellement en sachant Lire ?
    plus on sait moins on se montre …..
    plus on Voit et on Entend plus on tient la Distance…..
    Pouvons,-nous reconnaitre à Voltaire et à Rousseau , la paternité de la Revolution politique Francaise, car ils ne pouvaient etre à l’origine les PERES de la trahison venue ,de cette soit -dit révolution bourgeoise industrielle qui a doubléé la vraie Revolution……nous ne sommes plus en 1789………….plus loin encore….
    de Fabienne

    • Webmeister a dit:

      Merci de l’intérêt que vous portez à notre site. Nous apprécions vos commentaires, de leur pertinence, de leur qualité. Nous sommes à votre disposition pour développer des sujets qui vous intéressent, et publier vos écrits à votre convenance.
      Le webmeister.

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