Jean-Jacques Rousseau et la violence éducative

Jean-Jacques Rousseau et la violence éducative
dans les Confessions et dans l’Emile

Par Alexandra Barral, membre de l’OVEO, professeur de philosophie

(Révision : Catherine Barret.)

Une quantité d’ouvrages ont été écrits sur Rousseau, en particulier sur sa pédagogie, car elle constitue une branche importante de sa philosophie : il ne s’y intéresse pas de façon accessoire. Elle est liée à son système, car l’homme est « dénaturé » et l’éducation doit porter à son terme cette dénaturation pour faire de l’enfant un homme et un citoyen. On connaît aussi tout ce que Rousseau apporta de révolutionnaire à la pédagogie, et l’influence qu’auront eue ces idées sur le XIXe siècle. Aujourd’hui encore, on ne peut se passer de lui. Il est peut-être l’un des premiers à comprendre que, pour transformer l’humanité, il faut se pencher sur l’enfant et transformer les méthodes éducatives qui étaient en vigueur à son époque (et qui n’ont pas cessé avec lui). « Pour agir sur l’humanité, s’occuper de l’enfant ; pour transformer la société, transformer l’éducation : voilà l’idée juste, féconde, véritablement réformatrice, vraie au temps de Rousseau comme de notre temps1. » A bien des égards, Rousseau semble être un auteur qui s’insurge contre les violences faites aux enfants et prône une « éducation naturelle et libre ». Pourtant, Rousseau se révèle être bien plus manipulateur à l’égard de son Emile que ce que la tradition nous a laissé supposer et retombe dans une forme de pédagogie noire. Alice Miller affirme, dans son ouvrage C’est pour ton bien : « La pédagogie de Rousseau est manipulatrice au plus haut degré2. » Voyons ce qu’il en est.

Enfant abandonné et battu

Grimm disait de Rousseau qu’il avait été malheureux presque toujours. Rousseau dit lui-même dans les Confessions : « Je serai battu. Soit : je suis fait pour l’être3. » L’enfance de Rousseau est d’abord marquée par la mort de sa mère. On connaît la formule des Confessions : « Ma naissance fut le premier de mes malheurs, je coûtai la vie à ma mère. » C, I, p. 31. Cette entrée dans le monde, Rousseau la portera toute sa vie comme un fardeau, en ayant le sentiment de ne pas y avoir sa place.

Son père fut inconsolable de la mort de sa femme « Ah ! disait-il en gémissant, rends-la-moi, console-moi d’elle, remplis le vide qu’elle a laissé dans mon âme. » C, I, p. 31. Rousseau affirme : « Quarante ans après l’avoir perdue, il est mort dans les bras d’une seconde femme, mais le nom de la première à la bouche, et son image au fond du cœur. »Son père rendait Rousseau responsable de la mort de sa femme. « Il croyait la revoir en moi, sans pouvoir oublier que je la lui avais ôtée ; jamais il ne m’embrassa que je ne sentisse à ses soupirs, à ses convulsives étreintes, qu’un regret amer se mêlait à ses caresses. » Toute sa vie durant, Rousseau a porté la culpabilité d’avoir été responsable de la mort de sa mère, comme on le lui a si souvent dit et répété, répétant à son tour toute sa vie que ce n’était pas sa faute. « Que je sache à tout prix de quoi je suis coupable ; que j’apprenne enfin quel est mon crime, qu’on m’en montre le témoignage et les preuves, ces invisibles preuves qui, bien qu’administrées si secrètement et par des mains si suspectes, n’ont laissé le moindre doute à personne, et sur lesquels âme vivante n’a même imaginé qu’il fût pourtant bon de savoir si je n’avois rien à dire, enfin qu’on daigne, je ne dis pas me convaincre, mais m’accuser moi présent et je meurs content4. »

Isaac Rousseau ne s’occupait guère de son fils, et Rousseau fut « élevé de façon assez irrégulière ». Né « presque mourant », ce n’est pas à son père qu’il doit de naître à nouveau, mais à une tante, Suzon, sœur de son père qui prit soin de lui. De l’aveu de son père dans les Confessions, il dit à son fils : « Je suis plus enfant que toi. » C, I, p. 32. Isaac Rousseau était de nature très irascible, colérique et plein d’orgueil. Par trois fois au moins, il se bat. En 1699, il est condamné à une amende pour s’être battu avec un Anglais. Deux ans plus tard, il provoque en duel un autre Anglais. Et c’est une querelle pour l’honneur qui le fera quitter Genève aux dix ans de Rousseau. Ce caractère emporté, colérique et changeant ne peut pas ne pas avoir atteint aussi ses enfants. Quand il était en colère, on sait qu’Isaac Rousseau battait ses fils. Même s’il en parle peu dans les Confessions, nous savons que Jean-Jacques est un enfant battu dès sa plus tendre enfance. Il nous raconte dans les Confessions une scène où son père bat son frère François, de sept ans plus âgé, et lui-même. « Je me souviens qu’une fois que mon père le châtiait rudement et avec colère, je me jetai impétueusement entre eux deux, l’embrassant étroitement. Je le couvris ainsi de mon corps, recevant les coups qui lui étaient portés ; et je m’obstinai si bien dans cette attitude, qu’il fallut enfin que mon père lui fît grâce, soit désarmé par mes cris et mes larmes, soit pour ne pas me maltraiter plus que lui. » C, I, p. 32. Non seulement Rousseau est battu, mais il voit son frère battu sous ses yeux. On sait à quel point voir frapper un enfant provoque une souffrance réelle chez l’enfant spectateur. Un récit de 1788, non de Rousseau lui-même, mais d’une autre de ses tantes, Jacqueline, dit que Jean-Jacques fut très sévèrement puni par son père pour avoir déchiré son livre de latin. Il fut enfermé dans une pièce sale et obscure pendant plusieurs jours et dut subir en plus de cela une « correction », c’est-à-dire être battu systématiquement de la même façon, à heures régulières, pendant ces jours d’enfermement5.

Le premier fils d’Isaac Rousseau, privé de mère à l’âge de sept ans alors qu’il a vécu seul avec elle pendant de longues années, vivant avec un frère qui, dans l’esprit de tous, est responsable de sa mort, devient réfractaire à toute autorité. Visiblement jeune encore, il s’enfuit souvent de la maison, passe son temps dans la rue, puis, vers l’âge de treize ans, est expédié en maison de correction par son père, parce que les coups n’en venaient pas à bout. Placé ensuite en apprentissage chez un horloger, il s’enfuit en Allemagne et, après avoir envoyé une seule lettre, à son père, disparaît totalement.

Malgré ces mauvais traitements, Rousseau est plein d’éloges pour son père, le disant tendre et affectueux : « Comment serais-je devenu méchant, quand je n’avais sous les yeux que des exemples de douceur, et autour de moi que les meilleures gens du monde ? Mon père, ma tante, ma mie, mes parents, nos amis, nos voisins, tout ce qui m’environnait ne m’obéissait pas à la vérité, mais m’aimait ; et moi je les aimais de même. » C, I, p. 35. Dans les lettres publiques ou dans la correspondance privée, il en dit très souvent du bien. « Les enfants des rois ne sauraient être soignés avec plus de zèle que je le fus durant mes premiers ans, idolâtré de tout ce qui m’environnait, et toujours, ce qui est bien plus rare, traité en enfant chéri, jamais en enfant gâté. » C, I, p. 34. Mais on apprend au détour de la lecture qu’on ne le laissait jamais sortir ni voir d’autres enfants, qu’on ne satisfaisait « aucune de ses fantasques humeurs », qu’on avait dès sa naissance fait taire toute volonté qui puisse aller dans le sens opposé à ce que l’on voulait pour lui : « Mes volontés étaient si peu excitées et si peu contrariées qu’il ne me venait pas dans l’esprit d’en avoir. » C, I, p. 35.

Il faut aller chercher dans la première édition de l’Emile pour trouver un sentiment de révolte à l’égard de son père. Encore le fait-il dans des termes très indirects, sans le nommer : « Que peut-on dire de ces pères extravagans qui après avoir cruellement châtié un enfant le forcent encore à demander pardon, à baiser la verge, à faire toutes les indignes bassesses qui lui peuvent avilir l’âme ou l’enflammer d’un esprit de haine et de vengeance que rien ne sauroit éteindre6… ? » Mais, globalement, rien n’est remis en cause dans la pédagogie du père. Rousseau ne remet pas en question un seul instant le Quatrième Commandement qui ordonne aux enfants d’aimer leurs parents et de les honorer. « L’enfant doit aimer sa mère avant même de savoir qu’il le doit7. » Dans une note, au tout début de l’Emile, Rousseau s’adresse aux mères : « Il y a des occasions où un fils qui manque de respect à son père peut en quelque sorte être excusé ; mais si, dans quelque occasion que ce fût, un enfant était assez dénaturé pour en manquer à sa mère, à celle qui l’a porté dans son sein, qui l’a nourri de son lait, qui, durant des années, s’est oubliée elle-même pour ne s’occuper que de lui, on devrait se hâter d’étouffer ce misérable comme un monstre indigne de voir le jour. » E, p. 36.

Tante Suzon, le substitut maternel, le témoin bienveillant

Ainsi que le note Rousseau, ce n’est pas son père qui le sauve de la mort, mais sa tante Suzon, Suzanne, qui porte donc le même prénom que sa défunte mère. Suzon est venue habiter avec Isaac à la mort de sa femme pour l’aider à élever les deux enfants. Si Rousseau n’a pas de souvenir avant l’âge de cinq ou six ans, il décrit dans les Confessions la tante Suzon comme un être tendre : « Son enjouement, sa douceur, sa figure agréable, m’ont laissé de si fortes impressions, que je vois encore son air, son regard, son attitude. » C, I, p. 32. Il se rappelle la dame lui chantant des airs et y trouve les racines de son attrait futur pour la musique : « Chère tante, je vous pardonne de m’avoir fait vivre, et je m’afflige de ne pouvoir vous rendre à la fin de vos jours les tendres soins que vous m’avez prodigués au commencement des miens ! »

Cependant, cette tante avec laquelle Rousseau passe tout son temps, qui porte le même prénom que sa mère, n’est perçue par Rousseau qu’assez tardivement comme n’étant pas sa mère. Il prend conscience qu’elle est présente auprès de lui parce qu’elle le veut bien, parce que c’est un arrangement entre elle et son père. Mais il sait qu’elle peut à tout moment partir. Sa présence est donc conditionnée au bon vouloir du père, et cela entraîne certainement, dans l’esprit de l’enfant, l’idée qu’il doit être extrêmement « sage », qu’il doit tout faire pour se faire aimer.

A l’âge de dix ans, son père l’abandonne pour de bon. Disons, comme on peut le lire dans toutes les biographies (rares sont celles qui parlent d’abandon…), qu’il confie l’éducation de son fils à d’autres, car il est contraint de s’exiler. Pourquoi Isaac Rousseau n’a t-il pas emmené son fils avec lui ? Rousseau ne commente guère le départ de son père ni ses propres sentiments à le voir partir. Il affirme simplement qu’il a été remis aux soins de son oncle, Gabriel Bernard, qui avait un fils du même âge que lui nommé Abraham. Gabriel Bernard s’empresse à son tour de confier les deux enfants au pasteur Lambercier. Avec son père part également la tante Suzon, le substitut maternel, le seul être tendre qui se soit occupé de lui. Il se trouve orphelin une seconde fois.

Je ne peux m’empêcher ici de relever le commentaire de Maurice Cranston, dans la biographie qu’il consacre à Rousseau, lorsqu’il est question de cet épisode : « Jean-Jacques Rousseau qui, en son temps, abandonna tous ses enfants en les envoyant dès leur naissance dans un orphelinat, est bien inspiré de ne pas blâmer son père de l’avoir délaissé à l’âge de dix ans8. » L’auteur de ces mots est-il donc incapable de faire le lien inverse ? D’imaginer, par exemple, que le fait pour Rousseau d’abandonner ses enfants puisse s’expliquer par son propre abandon par sa mère (bien malgré elle) à sa naissance, et par son père le reste de sa vie ? Rousseau ne reverra son père qu’en de très rares occasions, ce dernier faisant tout pour éviter que leurs routes ne se croisent, ou ne faisant aucun effort pour le voir, comme il le rapporte dans les Confessions : « Venu d’abord à Annecy sur mes traces, il ne me suivit pas jusqu’à Chambéri, où il était moralement sûr de m’atteindre. Voilà pourquoi encore, l’étant allé voir souvent depuis ma fuite, je reçus toujours de lui des caresses de père, mais sans grands efforts pour me retenir. » C, I, p. 85. Comme avec son premier fils François, parti de la maison sans plus jamais communiquer avec son père, Isaac Rousseau coupe les ponts avec son second fils.

Des fessées au masochisme

Un asile éphémère, dit Rousseau, lui est offert chez le pasteur Lambercier, qui vit avec sa fille d’une quarantaine d’années. Il décrit ces deux années comme des années de liberté et de repos. « M. Lambercier était un homme fort raisonnable, qui, sans négliger notre instruction, ne nous chargeait point de devoirs extrêmes. » C, I, pp. 37-38. Il décrit le pasteur et sa fille comme des êtres doux : « J’étais doux, mon cousin l’était ; ceux qui nous gouvernaient l’étaient eux-mêmes. Pendant deux ans entiers je ne fus ni témoin ni victime d’un sentiment violent. » C, I, p. 39.

Doux, le pasteur Lambercier ? A y regarder de près, la vie à Bossey était bien moins idyllique. Au détour de l’Emile, Rousseau raconte une anecdote fort parlante sur cette prétendue douceur. Pour mettre son courage à l’épreuve et pour faire passer à Rousseau la manie de vantardise, le pasteur l’envoie chercher une Bible dans une église, en l’obligeant en pleine nuit, à traverser un cimetière. Jean-Jacques est terrorisé par les bruits, le silence de la nuit, les ombres, mais pour échapper aux sarcasmes du maître, s’y reprenant à plusieurs fois, il réussit à surmonter sa terreur et rapporte cette Bible9.

On connaît aussi la sévérité du pasteur Lambercier par un épisode resté célèbre : l’affaire du peigne. Jean-Jacques est accusé injustement d’avoir cassé un peigne. Quand la servante est interrogée et nie avoir brisé ce peigne, on bat l’enfant pour lui extorquer des aveux. On apprend dans les manuscrits de Genève que le pasteur prit contact avec le colonel Bernard pour que ce dernier vienne fouetter les deux garçons. Rousseau raconte dans les Confessions : « On écrivit à mon oncle Bernard : il vint. Mon pauvre cousin était chargé d’un autre délit non moins grave ; nous fûmes enveloppés dans la même exécution. Elle fut terrible. […] On ne put m’arracher l’aveu qu’on exigeait. Repris à plusieurs fois et mis dans l’état le plus affreux, je fus inébranlable. J’aurais souffert la mort, et j’y étais résolu. Il fallut que la force même cédât au diabolique entêtement d’un enfant [c’est bien sûr l’enfant qui est diabolique !] car on n’appela pas autrement ma constance. Enfin je sortis de cette cruelle épreuve en pièces, mais triomphant. » C, I, p. 44.

Rousseau, des années plus tard, alors qu’il écrit les Confessions, hurle au ciel comme le petit enfant qu’il est encore, clamant son innocence pour être reconnu ! Cet épisode, dit-il, le fit à tout jamais sortir de l’enfance ; non que ce fût la première injustice qu’il ait eue à subir, sans doute, mais c’est une injustice qu’il ne peut pas se cacher. Il ne peut pas dire qu’on le bat pour son bien, ou parce qu’il le méritait. Non, il ne le méritait pas, il n’était pas coupable. Et son esprit d’enfant ne peut pas, devant le fait d’une injustice sans circonstance atténuante, nier toute l’horreur de la punition : la douleur physique insoutenable, l’humiliation morale, la révolte absolue.

Douce, la demoiselle Lambercier ? « Comme mademoiselle Lambercier avait pour nous l’affection d’une mère, elle en avait aussi l’autorité, et la portait quelquefois jusqu’à nous infliger la punition des enfants quand nous l’avions méritée. » C, I, p. 40. Et Rousseau ajoute dans le manuscrit de Neuchâtel : « Je redoutais cette correction plus que la mort avant de l’avoir reçue10. » On peut voir ici l’association qui se fait dans l’esprit de l’enfant. La plupart du temps, les punitions infligées ne sont pas comprises et ne peuvent l’être, puisqu’elles sont administrées à l’enfant par quelqu’un qui est censé l’aimer et le protéger. Aussi la punition ne peut-elle s’expliquer que parce que l’enfant est coupable et l’a bien méritée. « Cependant elle [Mlle Lambercier] ne manquait pas au besoin de sévérité, non plus que son frère ; mais comme cette sévérité, presque [sic] toujours juste, n’était jamais emportée, je m’en affligeais et ne m’en mutinais point. » Par ces précisions, Rousseau se trahit lui-même en voulant dédouaner ses éducateurs. Un enfant puni et frappé ne se dit pas autre chose. Pour lui, la punition est toujours juste : s’il est battu, c’est qu’il l’a bien mérité, même si, d’un point de vue extérieur, la punition apparaît totalement injuste.

Il affirme ne pas avoir subi de violence, mais se souvient d’une fessée (une parmi tant d’autres) qui, par l’excitation de ses organes génitaux, détermina pour toujours ses orientations sexuelles. Cette célèbre fessée, administrée des mains de cette demoiselle âgée de quarante-cinq ans (et non trente comme il le prétend), qu’il aimait « comme une mère et peut-être plus qu’une mère11 », alors qu’il avait dix ans (et non huit comme il l’affirme), le fit devenir masochiste. Rousseau est le premier dans l’histoire de la littérature à faire en lui-même un lien clair entre la fessée et sa sexualité masochiste, et, malgré ce lien évident, peu de gens remettent en cause ce châtiment corporel aujourd’hui encore. Olivier Maurel, dans son livre Oui, la nature humaine est bonne !, s’étonne : « Comment se fait-il que ce témoignage capital, lu et relu depuis plus de deux cents ans par d’innombrables lecteurs et enseignants français, n’ait pas amené une prise de conscience du danger de l’usage de la fessée12 ? » Une explication peut être donnée par le fait que beaucoup y voient le simple révélateur d’une perversion antérieure et quasi innée, dans laquelle cette fessée n’aurait fait que jouer le rôle de déclencheur, ce qui permet aux mêmes de minimiser la gravité des fessées. Dans son livre Jean-Jacques Rousseau, de l’éros coupable à l’éros glorieux, Pierre Paul Clément écrit : « Sans vouloir minimiser l’effet traumatisant qui s’est si bien gravé dans la mémoire de l’écrivain, nous pensons que l ‘étiologie du masochisme ne peut pas s’expliquer par une intervention étrangère si subite. La fessée n’a fait que révéler des tendances latentes, qui n’attendaient qu’une incitation extérieure13. » Ce qui revient très clairement au raisonnement suivant : pourquoi Rousseau est-il devenu masochiste ? Réponse : parce qu’il était masochiste !

Aujourd’hui, des gens témoignent quotidiennement, non seulement de la douleur d’avoir été frappés par leurs parents, des êtres censés les protéger, mais également de leurs tendances masochistes qui sont bien directement issues de cette maltraitance. Un article de Tom Johnson précise : «La nature érogène des fesses ne s’explique pas seulement par la proximité des organes génitaux, mais aussi par le fait qu’elles contiennent de nombreuses terminaisons nerveuses conduisant directement aux centres nerveux sexuels. En conséquence, les fesses représentent une zone importante de stimulations et d’intérêt sexuels14. » Rousseau, dans les Confessions, met clairement en évidence cet étroit rapport, difficilement compréhensible au départ, qui lie la souffrance des coups et la jouissance sexuelle : « J’avais trouvé dans la douleur, dans la honte même, un mélange de sensualité qui m’avait laissé plus de désir que de crainte de l’éprouver derechef par la même main. » C, I, p. 40. Tom Johnson précise : « Parce que les fesses sont si près des organes génitaux et si intimement liées aux centres nerveux sexuels, les coups portés à cet endroit peuvent déclencher des sensations puissantes et involontaires de plaisir sexuel. Ceci peut arriver à de très jeunes enfants, en dépit d’une douleur intense et clairement désagréable15. » Comme les fessées devaient se répéter (Rousseau affirme simplement en avoir reçu deux… on peut très légitimement en douter), Gabrielle se rendit compte qu’en même temps que cela faisait souffrir l’enfant, être fessé lui procurait du plaisir. Elle cessa alors ces traitements, invoquant le fait que cela la fatiguait trop.

Battu en apprentissage

Deux ans après son entrée chez les Lambercier, son père ne le reprenant pas, Jean-Jacques est mis en apprentissage chez Abel Ducommun comme apprenti graveur. Là, il est battu copieusement ; battu parce qu’il lit sans cesse, battu pour avoir fabriqué ses propres jouets : « Je gravais des espèces de médailles pour nous servir, à moi et à mes camarades, d’ordre de chevalerie. Mon maître me surprit à ce travail de contrebande, et me roua de coups. » C, I, p. 58. On lui fait subir toutes sortes de privations et d’humiliations, en particulier celle de devoir quitter la table avant la fin du repas et en ayant encore faim : « Il fallait sortir de table au tiers du repas16, et de la chambre aussitôt que je n’y avais rien à faire ; où, sans cesse enchaîné à mon travail, je ne voyais qu’objets de jouissances pour d’autres et de privations pour moi seul. » C, I, p. 58.

Rousseau est l’exemple même du fait que les châtiments corporels ou les catégorisations ont sur l’enfant l’effet inverse de celui escompté. Rousseau est battu pour être prétendument voleur et menteur. Cette injustice fait naître en lui l’idée qu’il vaut mieux correspondre aux classifications dans lesquelles on veut le faire entrer. A force de le dire voleur, menteur, il le devient. Ainsi sait-il au moins pourquoi il est battu : « La tyrannie de mon maître finit […] par me donner des vices que j’aurais haïs, tels que le mensonge, la fainéantise, le vol. » Rousseau est si régulièrement frappé qu’il s’endurcit et fomente des vengeances : « Au lieu de retourner les yeux en arrière et de regarder la punition, je les portais en avant et je regardais la vengeance. » C, I, p. 58. Il décrit d’ailleurs très bien le mécanisme qu’induit la violence éducative sur les enfants, en produisant les effets pervers qu’une éducation rude est censée anéantir : « Voilà comment j’appris à convoiter en silence, à me cacher, à dissimuler, à mentir, et à dérober enfin, fantaisie qui jusqu’alors ne m’était pas venue, et dont je n’ai pu depuis lors bien me guérir. La convoitise et l’impuissance mènent toujours là. » C, I, p. 59.

A l’âge de seize ans, n’en pouvant plus, il s’enfuit, préférant être vagabond, sans le sou, sans attache, sans famille, plutôt que de souffrir cette vie-là.

La recherche d’une « maman » Peu de temps après, Rousseau rencontre Mme de Warens, qui va devenir pendant cinq ans sa protectrice puis, lorsqu’il aura vingt et un ans, sa maîtresse. Que Rousseau prenne Mme de Warens pour sa mère, cela ne fait aucun doute. Que Mme de Warens joue à la maman avec Rousseau, cela est clair aussi. Outre le fait bien connu qu’ils s’appellent respectivement « Petit » et « Maman », on ne saurait compter le nombre d’occurrences où Rousseau la compare à une mère et où il s’en réjouit : « Elle fut pour moi la plus tendre des mères, qui jamais ne chercha son plaisir, mais toujours mon bien ; et si les sens entrèrent dans mon attachement pour elle, ce n’était pas pour en changer la nature mais pour le rendre seulement plus exquis, pour m’enivrer du charme d’avoir une maman jeune et jolie qu’il m’était délicieux de caresser. » C, I p. 140. Abandonné à la naissance, abandonné par son père, abandonné par la tante Suzon, dès qu’il est loin d’elle, Rousseau développe des angoisses de séparation et d’abandon très fortes : « Quand je la voyais je n’étais que content. Mais mon inquiétude en son absence allait jusqu’au point d’être douloureuse. » C, I, p. 141.

Oui, mais voilà : lorsque son protégé atteint l’âge de vingt et un ans, Mme de Warens désire faire son éducation sexuelle plutôt que de la laisser à d’autres, et le lui propose dans d’étranges conditions : « Maman vit que, pour m’arracher au péril de ma jeunesse, il était temps de me traiter en homme, et c’est ce qu’elle fit, mais de la façon la plus singulière dont jamais femme se soit avisée en pareille occasion17. » C, I p. 236. Elle lui en parle et lui donne huit jours pour réfléchir à sa proposition. « Et sitôt que je l’eus compris, ce qui ne me fut pas facile, la nouveauté de cette idée, qui depuis que je vivais auprès d’elle ne m’était pas venue une seule fois dans l’esprit, m’occupant alors tout entier, ne me laissa plus le maître de penser à ce qu’elle me disait. » C, I, p. 236. Que se passe-t-il dans la tête de Rousseau quand Mme de Warens lui propose de changer la nature de leurs relations ? De toute évidence, il ne le veut pas : « On croira que ces huit jours me durèrent huit siècles. Tout au contraire ; j’aurais voulu qu’ils les eussent duré en effet. […] Comment, par quel prodige, dans la fleur de ma jeunesse, eus-je si peu d’empressement pour la première jouissance ? Comment pus-je en voir approcher l’heure avec plus de peine que de plaisir ? Comment, au lieu des délices qui devaient m’enivrer, sentais-je presque de la répugnance et des craintes ? Il n’y a point à douter que, si j’avais pu me dérober à mon bonheur avec bienséance, je ne l’eusse fait de tout mon cœur. » C, I, p. 237. Rousseau est lucide sur le fait qu’il n’a jamais regardé Mme de Warens comme une amante possible, mais toujours comme une mère : « À force de l’appeler Maman, à force d’user avec elle de la familiarité d’un fils, je m’étais accoutumé à me regarder comme tel. Je crois que voilà la véritable cause du peu d’empressement que j’eus de la posséder, quoiqu’elle me fût si chère. » C, I, p. 239.

Mais il accepte. Peut-il se permettre de perdre sa seule affection sur terre ? Celle qui le nourrit, l’entretient, lui donne de l’argent, le couvre d’affection, lui laisse le temps de s’élever intellectuellement ? Peut-il vouloir perdre tout cela par un refus ? Il affirme l’avoir fait pour la rendre heureuse, et c’est très certainement le cas. Pour pouvoir faire l’amour avec Mme de Warens, il est obligé d’imaginer une autre femme dans ses bras, sans quoi l’acte sexuel serait impossible : « J’avais une tendre mère, une amie chérie, mais il me fallait une maîtresse. Je me la figurais à sa place, je me la créais de mille façons pour me donner le change moi-même. Si j’avais cru tenir Maman dans mes bras quand je l’y tenais, mes étreintes n’auraient pas été moins vives, mais tous mes désirs se seraient éteints, j’aurais sangloté de tendresse, mais je n’aurais pas joui. Jouir ! Ce sort est-il fait pour l’homme ? » C, I, p. 264. Rousseau ne cesse d’affirmer que la tournure de ces relations que l’on peut qualifier d’incestueuses avec Mme de Warens ne lui plaît guère, mais il ne parvient pas en son for intérieur à comprendre pourquoi il en est si perturbé, puisqu’il l’aime ! « Près de Maman mon plaisir était toujours troublé par un sentiment de tristesse, par un secret serrement de cœur que je ne surmontais pas sans peine ; au lieu de me féliciter de la posséder, je me reprochais de l’avilir. » C, I, p. 302. On peut aussi, et cela n’est nullement curieux, dater de cette époque le commencement de la multitude des maladies qui s’abattront sur lui.

Une vie d’adulte marquée par la maladie

A partir de 21 ou 22 ans, les maladies de Rousseau sont innombrables. A longueur de récit dans les Confessions sont notés ses états d’âme et de santé. En 1735, « inquiet et tourmenté », soupirant sans cesse, respirant mal, il crache le sang, il a de la fièvre. Il écrit dans une lettre à son père : « Je suis tombé depuis le commencement de l’année dans une langueur extraordinaire ; ma poitrine est affectée et il y a apparence que cela dégénère bientôt en phtisie18. »

Au début de 1736, à Chambéry, ce n’est pas mieux : « Me sentant affaiblir, je devins plus tranquille et perdis un peu la fureur des voyages. Plus sédentaire, je fus pris non de l’ennui, mais de la mélancolie ; les vapeurs succédèrent aux passions ; ma langueur devint tristesse ; je pleurais et soupirais à propos de rien ; je sentais la vie m’échapper sans l’avoir goûtée ; je gémissais sur l’état où je laissais ma pauvre Maman, sur celui où je la voyais prête à tomber ; je puis dire que la quitter et la laisser à plaindre était mon unique regret. Enfin je tombai tout à fait malade. Elle me soigna comme jamais mère n’a soigné son enfant, et cela lui fit du bien à elle-même, en faisant diversion aux projets et tenant écartés les projeteurs. Quelle douce mort si alors elle fût venue ! » C, I, p. 267. La maladie lui permet de profiter de Maman comme d’une mère et non d’une amante, car ce qu’il cherche et a toujours cherché auprès de Mme de Warens, c’est la tendresse, qu’elle le tienne dans ses bras, qu’elle le couvre de baisers comme la mère qu’il n’a jamais eue.

Aux Charmettes, sa santé ne s’améliore guère. Il ne supporte plus rien, ni le lait ni le vin, fait une grande cure d’eau mais se retourne encore plus l’estomac. Puis un mal étrange le prend. Au livre VI des Confessions, il écrit : « Dans ce même temps il m’arriva un accident aussi singulier par lui-même que par ses suites, qui ne finiront qu’avec moi. » C’est une « tempête » qui s’élève en lui. Ses artères se mettent à battre avec une telle force qu’il le sent dans sa carotide. Il entend dans ses oreilles un « bourdonnement grave et sourd », « un sifflement très aigu ». « Ce bruit interne était si grand, qu’il m’ôta la finesse d’ouïe que j’avais auparavant, et me rendit non tout à fait sourd mais dur d’oreille, comme je le suis depuis ce temps-là. On peut juger de ma surprise et de mon effroi. Je me crus mort. » C, I, pp. 273-274.

En juin 1737, alors qu’il tente de fabriquer de l’encre sympathique, son expérience lui explose au visage et il reste aveugle pendant six semaines. Il fait son testament. Une fois ses yeux guéris, il retombe malade : « Cependant j’avais la courte haleine, je me sentais oppressé, je soupirais involontairement, j’avais des palpitations, je crachais du sang ; la fièvre lente survint, et je n’en ai jamais été bien quitte Comment peut-on tomber dans cet état à la fleur de l’âge sans avoir aucun viscère vicié, sans avoir rien fait pour détruire sa santé ? » C, I, p. 264. On se le demande…

Un peu plus tard, nouveaux maux : « Quoique faible, je repris mes fonctions champêtres, mais d’une manière proportionnée à mes forces. J’eus un vrai chagrin de ne pouvoir faire le jardin tout seul ; mais quand j’avais donné six coups de bêche, j’étais hors d’haleine, la sueur me ruisselait, je n’en pouvais plus. Quand j’étais baissé, mes battements redoublaient, et le sang me montait à la tête avec tant de force, qu’il fallait bien vite me redresser. » C, I, p. 280.

En août-septembre 1737, il est accueilli à Chambéry par le nouvel amant de Maman, l’intendant qui remplace Claude Anet dans ses mêmes doubles fonctions19. Il est repris par des palpitations, vertiges, faiblesses, « battements d’artères » et se diagnostique lui-même un polype au cœur. Il part à Montpellier pour se faire opérer. « Pâle comme la mort », « squelettique », ses « battements » et « palpitations » deviennent plus fréquents. Il est « toujours oppressé », a des vertiges continuels, « des vapeurs », ne peut soulever le plus « petit fardeau » ; il est réduit à l’inaction. Il pleure souvent sans raison, a peur au moindre bruit. Il parle de son corps comme d’une « machine en décadence20 » et affirmera, sexagénaire, se sentir mieux malgré les maladies très graves et bien réelles qui l’accableront à cette époque. « Toutes les affections de la jeunesse sont de celles que les psychanalystes considèrent comme évocatrices d’idées de castration ou capables de réveiller une angoisse de cette nature […] qui renvoie à un conflit de type œdipien21. » On voit bien, dans cette citation d’Olivier Marty, que la psychanalyse, en croyant démontrer, à travers la notion de « conflit œdipien », que c’est finalement Rousseau qui désirerait (inconsciemment) Mme de Warens, rejette la faute sur celui qui a été abusé plutôt que sur l’abuseur qui profite de sa jeunesse, de son inexpérience et de sa naïveté.

Vers l’âge de trente ans, c’est son « ardeur d’urine » qui se rappelle à lui, souvenir, disait-il, de sa naissance. Bien des choses ont été écrites sur la principale maladie dont il souffrait, une rétention d’urine qui lui causait les douleurs les plus vives à mesure qu’il vieillissait. Il attribue l’origine de sa maladie à son enfance, puisque c’est, selon lui, ce qui aurait dû le faire mourir bébé si la tante Suzon ne s’était pas occupée de lui. Cette maladie qui lui causait de grandes souffrances et qui l’obligeait à se sonder régulièrement (raison pour laquelle il portera l’habit arménien) le tenait éloigné du monde, des femmes, ne le laissait jamais en repos, lui donnait des impatiences. « Je frémis encore à m’imaginer dans un cercle de femmes, forcé d’attendre qu’un beau diseur ait fini sa phrase, n’osant sortir sans qu’on me demande si je m’en vais, trouvant dans un escalier bien éclairé d’autres belles dames qui me retardent, une cour pleine de carrosses, toujours en mouvement, prêts à m’écraser, des femmes de chambre qui me regardent, Messieurs les laquais qui bordent les murs et se moquent de moi, ne trouvant pas une muraille, une voute, un malheureux petit coin qui le retienne ; ne pouvant en un mot pisser qu’en grand spectacle et sur quelques noble jambe à bas blancs22. » On ne compte pas les mentions où il pense qu’il va mourir. La vie de Rousseau n’est que souffrance. A partir de 1750, son état empire : coliques néphrétiques (croit-il), neurasthénie profonde, artériosclérose, esquinancies fréquentes, hernie à quarante-cinq ans23. Tout cela durera jusqu’à sa mort.

Ses expériences en tant que pédagogue

Pour l’éloigner de sa maison et rester avec son nouvel amant, Mme de Warens lui trouve un emploi de précepteur, fonction qu’il remplira pendant un an. Cette expérience se révélera assez malheureuse. M. Bonnot de Malby, qui voulut bien lui confier l’éducation de ses deux fils, ne le garda pas longtemps. Dans les Confessions, Rousseau se rappelle cette douloureuse expérience. Tantôt il se comporte comme un ange avec les deux enfants dont il a la charge, tantôt il s’emporte, crie après eux, et parfois il lui prend l’envie de les tuer. Rousseau (imitant en cela son père) n’a ni patience, ni sang-froid. De son propre aveu, il échoua, ne parvenant à rien avec eux, ayant tout essayé : le sentiment, le raisonnement, les punitions. De cette période, il nous reste le Projet pour l’éducation de Monsieur de Sainte-Marie. Ce court traité est très inspiré des Pensées sur l’éducation de Locke, notamment lorsqu’il s’agit de rejeter l’enseignement de la rhétorique, de la logique et de la philosophie scolastique.

Il écrit ce projet environ six mois après avoir été engagé par M. de Malby. Dans ce projet, qui ressemble à une mise au point entre lui et son employeur sur la transmission de l’autorité, Rousseau se dit nettement opposé aux châtiments corporels. « Vous ne devez pas croire, Monsieur, qu’en parlant sur ce ton-là, je souhaite de me procurer le droit de maltraiter Mrs. vos enfans par des coups ; je me suis toujours déclaré contre cette méthode24. » Néanmoins, si Rousseau s’oppose aux châtiments corporels comme méthode d’apprentissage des connaissances, il ne s’y oppose plus quand ils proviennent du père ou, pour le maître, après avoir utilisé d’autres moyens pour tenter de modifier le comportement de son élève. Il demande à M. de Malby de fixer ensemble les « bornes que vous donnerez à mes droits pour les récompenses & les châtimens25. » Il lui propose donc d’autres moyens efficaces : « A l’égard de M. de Ste. Marie, il ne manque pas de voies de le châtier dans le besoin, par des mortifications qui lui feroient encore plus d’impression, & qui produiroient de meilleurs effets ; car dans un esprit aussi vif que le sien, l’idée des coups s’effacera aussi-tôt que la douleur, tandis que celle d’un mépris marqué, ou d’une privation sensible, y restera beaucoup plus long-tans ».

On sent également, à la lecture de ce projet, toute la crainte qu’inspirent les enfants à Rousseau. Il a peur d’être dépassé, chahuté, remis en cause, peur de ne pas parvenir à se faire obéir. Il affirme qu’un précepteur doit être craint de l’élève. « Un maître doit être craint ; il faut pour cela que l’élève soit bien convaincu qu’il est en droit de le punir : mais il doit surtout être aimé. » La peur d’être débordé par l’enfant, que celui-ci ne devienne un tyran, que le maître n’ait plus de prise sur son élève : « Comme dit M. de la Bruyère, le premier soin des enfans est de chercher les endroits foibles de leurs maîtres pour acquérir le droit de les mépriser. » Rousseau s’attache dans cette lettre à mettre tous les garde-fous possibles pour être certain d’être obéi de l’enfant, que Rousseau décrit comme intelligent et très dissipé. Le problème qui semble se poser à Rousseau, c’est la présence et l’autorité du père, dont il craint qu’elle ne vienne le désavouer dans ses actions. Ceci explique en partie pourquoi, dans l’Emile, l’enfant sera orphelin et le précepteur son unique maître : « Il doit honorer ses parents, mais il ne doit obéir qu’à moi. » E, p. 57. Ce que Rousseau souhaite est semblable à ce que Locke préconise dans ses Pensées sur l’éducation26 – sous le nom « esteem and disgrace », respect mêlé de crainte et de déshonneur. « Pour me flatter d’un heureux succès dans l’éducation de M. votre fils, je ne puis donc pas moins exiger que d’en être aimé, craint et estimé. » Il propose de traiter par le mépris l’enfant qui n’aura pas fait ce que l’on attendait de lui et de lui retirer l’amour et l’estime qu’on peut lui porter : « [Il] ne trouve de toutes parts qu’une apparence de mépris & d’indifférence, qui le mortifiera d’autant plus que ces marques de froideur ne lui seront point ordinaires. » Nous sommes là dans la pédagogie noire la plus évidente. On accorde à l’enfant son amour ou son estime de façon conditionnelle, selon qu’il se plie ou non aux desiderata du maître. On retrouve ce chantage affectif dans l’Emile. L’enfant, selon ses actes, est garant du bonheur ou du malheur de son parent. Il leur est redevable à vie du temps et des sacrifices consentis pour lui : « Tu es mon bien, mon enfant, mon ouvrage. C’est de ton bonheur que j’attends le mien : si tu frustres mes espérances, tu me voles vingt ans de ma vie et tu fais le malheur de mes vieux jours. » E, p. 424.

Thérèse, la seconde Maman

Il a trente-quatre ans quand, en 1745, il rencontre Thérèse Levasseur. Il le dit lui-même : il avait trouvé « un successeur à Maman » C, II, p. 76. Il affirme toujours, à son endroit, que c’est une fille très simple et presque analphabète. Elle a été battue par ses frères et sœurs, par ses parents aussi sans doute. Elle est naïve mais douce, tendre, généreuse. Elle ne le juge pas Jean-Jacques. Elle est timide, victime de toutes les injustices, et pour une fois, c’est Rousseau qui domine le couple et peut être son « champion ». Avec elle, il n’a pas à mentir ni à se cacher, elle le supporte tel qu’il est et le supportera jusqu’à sa mort. Thérèse lui sert aussi de mère et d’infirmière. Quand il la rencontre, sa maladie s’est déjà déclenchée et aggravée.

Extrêmement dépendante de sa mère, Thérèse profite de ce que Rousseau connaît du « beau monde » pour en tirer tous les avantages possibles. Rousseau, du moins au début, s’accommode de cette famille envahissante et y trouve son compte. Il se sent chez les Levasseur comme chez lui (« Sa demeure devint presque la mienne. »), entouré des attentions de toute la famille, à l’exception de la mère : « Cette femme, que je comblais d’attentions, de soins, de petits cadeaux, et dont j’avais extrêmement à cœur de me faire aimer, était, par l’impossibilité que j’éprouvais d’y parvenir, la seule cause de peine que j’eusse dans mon petit ménage ; et du reste je puis dire avoir goûté, durant ces six ou sept ans le plus parfait bonheur domestique que la faiblesse humaine puisse comporter. » C, II, pp. 101-102. Ce n’est qu’assez tardivement qu’il rompra avec la famille de Thérèse.

L’abandon de ses enfants

La question des enfants de Rousseau reste aujourd’hui ouverte : d’une part celle de sa paternité (pouvait-il, au regard de sa maladie, procréer ?), d’autre part sur le nombre d’enfants qu’il aurait eus avec Thérèse Levasseur. On peut néanmoins s’accorder sur le fait qu’il y eut bien un enfant au moins, déposé aux Enfants-Trouvés. Peut-être l’enfant retrouvé plus tard dans les registres, un enfant déposé le 19 novembre 1746, « Marie Françoise Rousseau » (prénoms de la mère de Thérèse), puis baptisé du nom de Joseph Catherine Rousseau, qui mourut au bout d’un mois et demi. Cependant, Rousseau affirme avoir déposé une marque chiffrée dans ses langes (ce qui signifie la possibilité de le retrouver et de le reprendre), mais un chiffre n’est pas un nom et les recherches des proches de Rousseau pour le retrouver (notamment entreprises par Mme de Luxembourg) sont restées vaines. Or, même à cette époque, les registres d’abandon sont bien tenus et si le nom avait été clairement indiqué, il aurait été facile de retrouver l’enfant. Il semblerait donc que le nommé « Joseph Catherine Rousseau » ne soit pas l’enfant de Rousseau et de Thérèse et qu’il ait déposé ses enfants de façon anonyme, ce qui était le cas de seulement 20 % des enfants trouvés27.

De quelque façon que l’on tourne le problème, on se trouve devant un acte inacceptable. Les justifications ou les sentiments de Rousseau sur l’abandon de ses enfants varient au cours de sa vie. Qu’il le regrette, qu’il le revendique en faisant référence à La République de Platon, qu’il en parle avec cynisme, un argument revient toujours : il valait mieux pour ses enfants qu’ils fussent laissés à d’autres plutôt que d’être élevés par lui ou par la mère de Thérèse. Malgré l’horreur de la situation des enfants abandonnés, c’était un moindre mal, comme il l’écrit à Mme de Francueil : « Non, madame, il vaut mieux qu’ils soient orphelins que d’avoir pour père un fripon. »

Un moindre mal ? Rousseau pouvait-il ignorer ce qui se passait aux Enfants-Trouvés ? Pouvait-il ignorer le taux de mortalité à cette époque, encore plus élevé qu’ailleurs ? Assurément non, puisqu’il en parle au début de l’Emile. A l’époque de Rousseau, c’étaient 70 % des enfants qui mouraient là-bas… Rousseau peut-il être accusé d’infanticide ? La survie de ses enfants n’était pas assurée, même si Thérèse les avait élevés, même s’ils avaient été mis en nourrice28. Et c’est avec effroi qu’on lit ces lignes : « En un mot, je ne mis aucun mystère à ma conduite, non seulement parce que je n’ai jamais rien su cacher à mes amis, mais parce qu’en effet je n’y voyais aucun mal. Tout pesé, je choisis pour mes enfants le mieux, ou ce que je crus l’être. J’aurais voulu, je voudrais encore avoir été élevé et nourri comme ils l’ont été. » C, II, p. 106.

Alors, qu’en est-il ? Le manque d’argent ? Il venait de toucher l’héritage de sa mère et son emploi chez Mme de Francueil suffisait. Les enfants étaient illégitimes ? Même si l’on remet cela dans le contexte de l’époque, à savoir que l’abandon des enfants illégitimes ou que l’on ne pouvait pas nourrir était courant29, il reste que ce n’est pas un fait si anodin que cela. Sinon, Grimm n’aurait pas trahi son secret, Voltaire ne s’en serait pas servi contre son ennemi. Il aurait pu épouser Thérèse, même s’il se refusait à le faire. Pourtant il le fera, vingt et un ans après, en 1768 (mariage civil cependant, sans valeur légale à l’époque).

Si l’on cherche les véritables raisons de l’abandon de ses enfants, c’est que ses arguments nous apparaissent spécieux. Chacun sent intuitivement que toutes les raisons invoquées par Rousseau sont des raisons de façade. Tout d’abord, les contradictions multiples de Rousseau, par exemple, le fait qu’il aime à raconter ses rencontres avec les enfants des autres. Dans la Neuvième Rêverie, à la fin de sa vie, à Clignancourt où sa rencontre avec une petite fille l’émeut tant qu’il revient plusieurs fois pour la revoir. De même, à Boulogne, ces petites filles à qui il a donné des oublies (au nom prédestiné !) et qu’il tente de revoir en revenant au même endroit ; ou encore des petits Savoyards auxquels il offre des pommes30. Mais la paternité lui paraît impossible ? Par cinq fois elle s’offre à lui, par cinq fois il la refuse. Comment pourrait-il devenir père, lui qui restera toute sa vie un enfant ? Lui qui cherche une mère qui ne l’abandonne pas31 ? L’analyse qui m’a semblé la plus pertinente est celle d’Olivier Marty32, qui, cette fois, fait un lien explicite entre l’abandon de ses enfants par Rousseau et son propre abandon. Il est fort douteux que Rousseau ne soit pas conscient qu’il envoie son ou ses enfants à une mort quasi certaine. Ce qu’il fait est très clairement un infanticide, comme le sont beaucoup d’abandons et de mises en nourrice à l’époque. Il passera toute sa vie à se justifier, à tenter de prouver son innocence en tout. On sait aussi la propension qu’il a à accomplir des actes qui lui permettent au moins de comprendre pourquoi il est battu, accusé de toutes sortes de maux. Alors, non, il n’a pas tué sa mère, mais son enfant, oui – comme si, par ce geste, il redonnait au cours des choses leur sens normal : l’enfant « né presque mourant » qu’il était aurait dû mourir, et non sa mère. Voici Rousseau réellement coupable d’un crime. Ce qui rejoint également cette seconde idée que je crois juste : en abandonnant ses enfants, c’est aussi à Thérèse qu’il fait abandonner les siens. A ses enfants, s’ils survivent, Rousseau ôte leur mère (on dit souvent qu’elle n’était pas d’accord mais que, femme totalement soumise, elle s’y résigna), comme autrefois la sienne lui a été enlevée.

L’Emile

C’est au moins en partie le remords de ces abandons qui constitue le point de départ de l’Emile, si l’on en croit Rousseau lui-même : « Les idées dont la faute a rempli mon esprit ont contribué à me faire méditer le thème de l’éducation. » L’Emile est donc un livre qui commence bien mal ! Comment prendre au sérieux les écrits sur l’éducation d’un homme qui a abandonné ses cinq enfants ? Que dire d’un ouvrage de pédagogie qui ne prétend pas à la réalisation, puisqu’il se présente comme une fiction pédagogique, une utopie éducative ? Crédibles ou pas, ses idées en matière de pédagogie ont façonné le XVIIIe siècle et nous sommes les héritiers de Rousseau. Plus personne par la suite ne pourra écrire un ouvrage de pédagogie sans s’y référer.

Penchons-nous sur la figure d’Émile : Rousseau le fait orphelin. Ceci peut renvoyer à deux éléments. Tout d’abord, Emile se présente comme un double de Rousseau lui-même. C’est un enfant orphelin ou presque (parfois il dit que ses parents ont disparu, parfois, il va évoquer leur existence). Tout comme Rousseau, c’est un enfant seul, livré à lui-même, un enfant coupé du monde, dont les sorties sont strictement dirigées et qui ne côtoie aucun autre enfant. Rousseau ne fait là que remettre en scène ce qu’il a subi. Cette façon de séparer un enfant des autres, de ceux qu’Alain appelle « le peuple enfant », est déjà en soi d’une grande violence. On peut aussi penser qu’Émile représente le fils de Rousseau laissé aux Enfants-Trouvés, qu’il se réinvente pour réaliser par la fiction ce qu’il n’a pas pu mettre en œuvre. Les deux éléments sont certainement très mêlés. Les raisons invoquées pour rendre Emile orphelin ne sont évidemment pas celles-ci. Pour Rousseau, l’avantage est de supprimer l’élément du déterminisme social : puisque trois pôles déterminent une éducation, le maître, les choses et la société, l’absence d’ascendants d’Émile sera déjà une composante en moins. Resteront alors le maître et les choses.

On sent bien à la lecture de l’Emile que le petit enfant (infans, celui qui ne parle pas) n’intéresse pas beaucoup Rousseau, pas plus qu’il n’intéresse les XVIIe et XVIIIe siècles. Les pages qu’il lui consacre sont peu nombreuses comparées à celles consacrées au puer, de deux à douze ans (42 pages pour le livre I contre 110 pages pour le livre II). Selon Rousseau, la moitié des enfants qui naissent périssent avant leur huitième année. Ainsi, écrit-il, « un enfant devient plus précieux en avançant en âge. Au prix de sa personne se joint celui des soins qu’il a coûtés. » E, p. 50. Lorsque l’enfant a fait ses preuves par la résistance de son corps, alors on peut prendre soin de son âme et commencer réellement à s’occuper de lui. Il ne faut pas perdre son temps avec un enfant qui, nous dit Rousseau, a une chance sur deux de mourir. Cet argument est souvent utilisé pour expliquer le désintérêt à l’égard des enfants ou le rejet et le manque d’attachement à cette époque. C’est prendre, je crois, l’effet pour la cause ! C’est parce que l’on attachait pas beaucoup d’importance aux bébés, qu’on les mettait en nourrice, que les nourrices confiaient à leur tour leurs propres enfants à de plus pauvres qu’elles, que beaucoup mouraient33. Rousseau est donc assez fidèle à cette idée : l’enfant est un être végétatif de peu d’intérêt, qui coûte du temps, des soins, de l’argent, de la patience etc. « Il n’est rien de plus que ce qu’il était dans le sein de sa mère ; il n’a nul sentiment, nulle idée ; à peine a t-il des sensations ; il ne sent pas même sa propre existence34. » E, p. 87. Dans le livre I, il affirme qu’il naît « stupide35 ».

Malgré ce sentiment d’un ordre naturel quasi normal, Rousseau se révolte contre certaines pratiques éducatives de l’Ancien Régime qui pourraient facilement être modifiées et qui se révèlent extrêmement dangereuses pour les nourrissons, entraînant souvent la mort de l’enfant. Rousseau n’est pas le premier à s’élever contre ces pratiques. Beaucoup de médecins tentaient de donner l’alerte, sans succès. Mais il est le seul à se révolter de façon aussi virulente contre cette habitude de se débarrasser des enfants, de les faire nourrir et élever par d’autres et de leur appliquer des pratiques totalement contre-nature.

Tout d’abord, Rousseau s’insurge contre la pratique ancestrale de l’emmaillotement des bébés. Locke l’avait fait avant lui, mais de façon peu vive. Avec son art des formules, Rousseau écrit : « A sa naissance, on le coud dans un maillot ; à sa mort, on le cloue dans une bière. » E, p. 43. Il ne faut nullement considérer que ce qu’affirme Rousseau sur le refus du maillot, sur la nécessité pour le corps du tout petit d’être libre de ses mouvements suppose un attachement quelconque pour cet âge. Il s’agit seulement de prendre les précautions nécessaires pour éviter les morts prématurées : « Au moindre tracas qui survient, on le suspend à un clou comme un paquet de hardes ; et tandis que, sans se presser, la nourrice vaque à ses affaires, le malheureux reste ainsi crucifié. Tous ceux qu’on a trouvés dans cette situation avaient le visage violet ; la poitrine fortement comprimée ne laissant pas circuler le sang, il remontait à la tête ; et l’on croyait le patient fort tranquille, parce qu’il n’avait pas la force de crier. J’ignore combien d’heures un enfant peut rester en cet état sans perdre la vie, mais je doute que cela puisse aller fort loin. » E, p. 45. Il faut les laisser aller au naturel, mais ne pas s’en occuper plus que cela. Ensuite, s’ils survivent, on peut commencer à s’intéresser à leur personne.

La seconde chose que Rousseau demande, c’est que les femmes allaitent elles-mêmes leur enfant. Rousseau est certainement un de ceux qui ont favorisé le retour en grâce de l’allaitement maternel à partir du XVIIIe siècle, même s’il n’est pas le premier à le vanter36. C’est la lecture de l’Emile et les idées avancées par Rousseau sur les nourrissons qui amorceront un tournant dans le comportement vis-à-vis des enfants des femmes des classes supérieures. Elisabeth Badinter explique qu’il existait chez les mères un refus de l’allaitement, pour des raisons diverses de bienséance, de dégoût, de liberté37. A peine l’enfant né, on le mettait en nourrice et on ne s’occupait plus de lui pendant environ quatre années38. Ce rejet de l’enfant n’a donc pas seulement trait à l’allaitement, puisque l’enfant sevré n’est pas repris par la mère pour autant. Rousseau s’élève avec vigueur contre les habitudes de l’Ancien Régime, qui dévalorisent la maternité : « Depuis que les mères, méprisant leur premier devoir, n’ont plus voulu nourrir leurs enfants, il a fallu les confier à des femmes mercenaires, qui, se trouvant ainsi mères d’enfants étrangers pour qui la nature ne leur disait rien, n’ont cherché qu’à s’épargner de la peine. » E, p. 44. Pour Rousseau, cette façon de faire est un non-sens, car à cette époque de la vie plus encore, c’est la nature qui commande ce qu’il faut faire. La mère doit être la première et la seule à s’occuper de l’enfant. Rousseau adopte un discours moralisateur au sujet de l’allaitement, en rappelant aux femmes leurs devoirs ancestraux, et le crime que constitue la mise en nourrice. Il condamne les femmes émancipées qu’il côtoie dans les salons et qui préfèrent la culture de l’esprit à l’éducation des enfants : « Ces douces mères qui, débarrassées de leurs enfants, se livrent gaiement aux amusements de la ville, savent-elles cependant quel traitement l’enfant dans son maillot reçoit au village ? » E, p. 45. Rousseau garantit à ces mauvaises femmes qu’elles seront punies, comme il avoue d’ailleurs sa propre punition dans l’Emile, au livre IV : « Celui qui ne peut remplir les devoirs de père n’a point le droit de le devenir. Il n’y a ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain, qui le dispensent de nourrir ses enfants et de les élever lui-même. Lecteurs, vous pouvez m’en croire. Je prédis à quiconque a des entrailles et néglige de si saints devoirs, qu’il versera longtemps sur sa faute des larmes amères, et n’en sera jamais consolé. » Quant aux femmes, les enfants qu’elles ont abandonnés ne leur donneront pas de tendresse, les maris seront volages (car que cherche un homme, selon Rousseau, auprès d’une femme, si ce n’est une mère…) et la famille entière sera disloquée.

Trempé dans l’eau du Styx

Puisque Rousseau ne peut attribuer une personnalité à son élève imaginaire, étant persuadé que le caractère se fabrique et que ce n’est qu’à la fin de l’éducation que l’on verra ce qu’il adviendra d’Émile, Rousseau lui choisit une santé. Sa pédagogie ne peut s’appliquer qu’à des enfants de santé normale, non à des handicapés ou à des corps malingres. Ayant lu Locke, il préconise le même régime d’endurcissement du corps. Si la mère est la plus apte à ressentir les besoins de l’enfant, Rousseau s’élève contre toute tendresse excessive, qui ne ferait qu’amollir l’enfant déjà mou par nature (chair et peau tendre) et le rendrait plus faible encore au lieu de le fortifier. On peut remarquer que ce sont ces mêmes arguments qu’il utilise lorsque qu’il cherche à justifier l’abandon de ses quatre enfants : « Je sais que ces enfants ne sont pas élevés délicatement : tant mieux pour eux, ils en deviennent plus robustes ; on ne leur donne rien de superflu, mais ils ont le nécessaire ; on n’en fait pas des messieurs, mais des paysans ou des ouvriers39. » Et Emile aura un métier manuel, comme il pense que son fils abandonné en aura un s’il survit jusque-là.

Il prend l’exemple de Thétis, la mère d’Achille, qui, « pour rendre son fils invulnérable, le plongea, dit la fable, dans l’eau du Styx ». E, p. 49. Rousseau conseille de le faire littéralement, et trouve dans les différences de température des eaux un bon moyen d’endurcir le corps des enfants : « Par la même raison, cette précaution de faire tiédir l’eau n’est pas non plus indispensable ; et en effet des multitudes de peuples lavent les enfants nouveau-nés dans les rivières ou à la mer sans autre façon. Mais les nôtres, amollis avant que de naître par la mollesse des pères et des mères, apportent en venant au monde un tempérament déjà gâté. » E, p. 66. Il conseille, dès que l’on peut, de faire prendre des bains froids aux enfants40, et d’alterner ensuite les eaux les plus chaudes et les eaux les plus froides. Fidèle aux croyances de l’époque, Rousseau pense que les pores dilatés laissent passer toutes sortes de maladies. Tremper les enfants dans l’eau froide les en protège en resserrant les pores de la peau. Les mères les plus cruelles ne sont pas celles qui suivent les conseils de Rousseau en faisant subir à leur enfant un dur régime, mais celles qui les amollissent : « Les mères cruelles dont je parle font autrement : à force de plonger leurs enfants dans la mollesse, elles les préparent à la souffrance. » C’est par des soins excessifs que l’on peut faire mourir son enfant : « L’expérience apprend qu’il meurt encore plus d’enfants élevés délicatement que d’autres41. » E, p. 49.

Rousseau remarque que la nature fait souffrir aussi bien les animaux que les enfants en bas âge. Dès la naissance, tout n’est que souffrance : les dents qui poussent, les fièvres, les coliques, les régurgitations… Si cette souffrance existe dans la nature, elle est nécessaire. Il faut donc, selon Rousseau, apprendre aux enfants à supporter la douleur : « Exercez-les donc aux atteintes qu’ils auront à supporter un jour. » E, p. 49. C’est là encore un grand classique de la pédagogie noire : la vie étant supposée rude, il faut être sévère avec l’enfant pour le préparer à affronter une vie qui sera plus difficile encore : « On ne songe qu’à conserver son enfant ; ce n’est pas assez ; on doit lui apprendre à se conserver étant homme, à supporter les coups du sort, à braver l’opulence et la misère, à vivre, s’il le faut, dans les glaces d’Islande ou sur le brûlant rocher de Malte. » Si Rousseau ne croit pas au dogme du péché originel, il ne se départit pas de l’idée que l’homme est sur terre pour y souffrir : « Le sort de l’homme est de souffrir dans tous les temps. » E, p. 50.

Si la nature elle-même fait souffrir les enfants, la souffrance n’est donc pas à écarter. Elle est bonne quand elle est donnée par la nature, elle sera donc bonne si les parents, suivant en cela la nature, font eux-mêmes souffrir leurs enfants42 : « C’est à cet âge qu’on prend les premières leçons de courage, et que souffrant sans effroi de légères douleurs, on apprend par degrés à supporter les plus grandes. » E, p. 90. Ainsi, si un enfant tombe ou se blesse, il n’est pas nécessaire d’accourir et de le plaindre. La simple idée de consolation est étrangère à Rousseau, puisque, dit-il, « s’il tombe, s’il se fait une bosse à la tête, s’il saigne du nez, s’il se coupe les doigts, au lieu de m’empresser autour de lui d’un air alarmé, je resterai tranquille, au moins pour un peu de temps », il est trop tard pour accourir, « le mal est fait , c’est une nécessité qu’il l’endure » (E, p. 89). Ce que l’enfant doit apprendre très tôt, c’est la résignation, la soumission à l’existence. L’éducation qui fait souffrir l’enfant est donc bonne si elle est amenée par la nécessité des choses. De façon très perverse, l’enfant est puni par où il a péché, ce qui évite au pédagogue d’avoir à l’affronter directement ; il se donne ainsi toujours le beau rôle, celui du père ou du maître affectueux.

Selon Rousseau, la souffrance physique n’est rien. Personne ne s’est jamais suicidé pour une souffrance physique, croit-il savoir. Il en va tout autrement des tourments moraux. Il faut donc, selon Rousseau, plaindre davantage les adultes qui souffrent que les enfants43 : « Nous plaignons le sort de l’enfance, et c’est le nôtre qu’il faudrait plaindre. » E, p. 50. Il est dans la lignée de ceux qui pensent qu’un enfant ne ressent pas vraiment la douleur, que la douleur physique est chez lui bien moins importante que chez les adultes, idée qui a parfois encore cours aujourd’hui dans le corps médical, y compris dans les maternités. Nous savons aujourd’hui que c’est tout le contraire. Non seulement l’enfant éprouve la douleur, mais il souffre encore plus qu’un adulte, puisque certaines fonctions du cerveau qui permettent de compenser la douleur sont chez lui immatures.

L’enfant tyran

Si Rousseau parle sans cesse d’éducation naturelle à la liberté, il ne s’agit pas de laisser l’enfant sans règle, car, affirme-t-il, cela reviendrait à un abandon. Rousseau prend soin de distinguer ce qui relève des besoins naturels de l’enfant et ce qui relève de sa satisfaction de ses désirs et de ses « fantaisies ». Comme il a pu l’écrire ailleurs : « Il faut forcer l’homme à être libre », ce qui n’est pas sans rappeler la phrase du Christ citée par saint Luc et qui a pu justifier bien des violences : « Force-les d’entrer44. » Il faut donc aussi forcer l’enfant à être libre. Pour cela, il faut qu’il se rende maître de ses passions, sans quoi c’est son précepteur, sa mère, son père, son entourage qui seront ses esclaves, et lui-même sera esclave de ses propres désirs et de ses propres passions.

Ainsi, s’il faut éviter que l’enfant ne devienne un tyran, c’est d’abord parce que cela le rend malheureux. Rousseau reprend à son compte une analyse de Platon dans Gorgias. Polos, disciple de Gorgias, soutient contre Socrate que le tyran Archélaos de Macédoine, usurpateur cruel et meurtrier, est le plus heureux des hommes parce qu’il peut avoir tout ce qu’il veut45. Rousseau défend la même idée que Socrate. On ne peut pas être heureux dans l’hubris des désirs, car l’insatisfaction qui en résulte est un puits sans fond : « Comment concevrais-je qu’un enfant, ainsi dominé par la colère et dévoré des passions les plus irascibles, puisse jamais être heureux ? Heureux, lui ! C’est un despote ; c’est à la fois le plus vil des esclaves et la plus misérable des créatures. » E, p. 104. Dans ces quelques pages, on voit le mot « enfant » ou « élève » remplacé par une série plus violente. Il parle alors du tyran, du polisson, du despote, du mutin.

Que faire avec les cris des enfants ?

Les pleurs des enfants sont un phénomène naturel, Rousseau le reconnaît. Mais, comme dans toutes les théories éducatives s’apparentant à la pédagogie noire, les cris sont pour lui une pierre d’achoppement. Il demande que l’on distingue bien chez l’enfant les demandes (par pleurs) qui relèvent de l’utile et celles qui relèvent de la volonté de domination. Les pleurs qui relèvent de l’utile concernent tout ce qui a trait à la biologie, la nature trouvant dans les cris le moyen pour l’enfant d’exprimer ses besoins. Dans ce cas, dit Rousseau, il faut évidemment le satisfaire : « Quant l’enfant pleure, il est mal à son aise, il a quelque besoin qu’il ne saurait satisfaire : on examine, on cherche ce besoin, on y pourvoit. » E, p. 75. Mais tout n’est pas possible pour apaiser les pleurs et tout n’est pas souhaitable non plus. Certains maux des enfants sont inapaisables (selon lui), par exemple les coliques. Rousseau conseille alors de laisser pleurer l’enfant : « Si vous ne pouvez le soulager, restez tranquille, sans le flatter pour l’apaiser ; vos caresses ne guériront pas sa colique. Cependant, il se souviendra de ce qu’il faut faire pour être flatté ; et s’il sait une fois vous occuper de lui à sa volonté, le voilà votre maître, tout est perdu. » E, p. 79. Les pleurs, comportement naturel dont Rousseau affirme à juste titre qu’il diminue à mesure que l’enfant apprend à parler, sont pour lui tout à fait ambigus : « Les premiers pleurs de enfants sont des prières : si l’on n’y prend garde, ils deviennent vite des ordres. » E, p. 76.

Ces citations appellent trois remarques. D’une part, Rousseau semble ignorer totalement qu’une présence rassurante (tenir l’enfant dans ses bras ou le caresser), si elle ne fait pas cesser la colique, diminue l’angoisse et la douleur. La tendresse est singulièrement absente de la pédagogie rousseauiste.

D’autre part, il s’applique à lui-même cette leçon tirée de la nécessité des choses. On ne peut rien y changer, c’est comme cela. Savoir se résigner face à la nécessité du monde est l’une des premières leçons que doit intégrer l’enfant, et c’est visiblement une chose que Rousseau a lui-même bien intégrée dans son enfance.

Enfin, le pire est pour Rousseau le risque de devenir dépendant de l’enfant. Il faut faire attention, car l’habitude de pleurer pour un rien est vite contractée et cette habitude ne vient pas de la nature, mais des nourrices (ou des mères) qui accourent au moindre pleur. L’enfant comprend assez tôt qu’il peut se faire servir, et si nous cédons à ce moment-là, nous voilà réduits en esclavage. Dès que les enfants « peuvent considérer les gens qui les environnent comme des instruments qu’il dépend d’eux de faire agir, ils s’en servent pour suivre leur penchant et suppléer à leur propre faiblesse. Voilà comment ils deviennent incommodes, tyrans, impérieux, méchants, indomptables. » E, p. 78.

Pour faire cesser les pleurs, Rousseau conseille de ne pas intervenir quand l’enfant pleure et d’accourir quand il s’est tu, de façon à produire en lui une sorte de seconde nature. S’il demande ce qui lui est utile (qui en juge, sinon l’adulte ?), il faut le lui accorder, mais si sa demande relève d’un « caprice », il faut refuser. « Il faut étudier avec soin leur langage et leurs signes, afin que, dans un âge où ils ne savent point dissimuler, on distingue dans leurs désirs ce qui vient immédiatement de la nature et ce qui vient de l’opinion. » E, p. 78. Voilà affirmée l’idée, très communément répandue aujourd’hui encore, qu’un enfant de moins de deux ans, hors de la nécessité biologique, fait des caprices, veut des choses superflues et manipule les adultes. Pour beaucoup, le simple fait de réclamer sans cesse les bras, de vouloir qu’on s’occupe de lui, passe pour un caprice ! « Les longs pleurs d’un enfant qui n’est ni lié [emmailloté] ni malade, et qu’on ne laisse manquer de rien ne sont que des pleurs d’habitude et d’obstination. » E, p. 80. Dans ce cas, il ne faut pas que l’enfant pleure pour demander. Il faut systématiquement refuser dès qu’il pleure et accepter (si cela est utile) quand il cesse. Laissez pleurer les enfants, ils se tairont bien vite. « Tant qu’il pleure, je ne vais point à lui ; j’y cours aussitôt qu’il s’est tu. » E, p. 89. Personne ne se donne une peine inutile46.

L’enfant est ici vu comme un sujet dangereux qui menace à chaque instant de renverser le rapport dominant-dominé. « Savez-vous quel est le plus sûr moyen de rendre votre enfant misérable ? c’est de l’accoutumer à tout obtenir ; car ses désirs croissant incessamment par la facilité de les satisfaire, tôt ou tard l’impuissance vous forcera malgré vous d’en venir au refus ; et ce refus inaccoutumé lui donnera plus de tourment que la privation même de ce qu’il désire. » E, p. 103. Rousseau ne supporte pas que l’enfant se dresse à la hauteur de l’adulte, par ses jeux, son langage, son attitude, et surtout, ses commandements. « Qu’y a-t-il donc de plus choquant, de plus contraire à l’ordre, que de voir un enfant impérieux et mutin commander à tout ce qui l’entoure et prendre impudemment le ton de maître avec ceux qui n’ont qu’à l’abandonner pour le faire périr ? » E, p. 105. Il se moque des enfants qui manifestent une trop grande érudition ou une trop grande vantardise, montrant que, la plupart du temps, ils répètent ce que leur maître dit, mais sans rien y comprendre. Il affirme qu’il faut être extrêmement attentif à que ce rapport dominant-dominé ne soit pas inversé : ce doit être une préoccupation de chaque instant. Même une chose aussi anodine que poser une question peut devenir, de la part de l’enfant, une injonction ou un ordre, et l’on doit veiller à ce que cela n’arrive jamais : « On doit concevoir que je ne résous pas ses questions quand il lui plaît, mais quand il me plaît ; autrement ce serait m’asservir à ses volontés, et me mettre dans la plus dangereuse dépendance où un gouverneur puisse être de son élève. » E, p. 127. L’une des rares occasions où Rousseau ordonne de battre un enfant est celle où l’enfant domine l’adulte : « S’il [l’enfant] osait frapper sérieusement quelqu’un, fût-ce son laquais, fût-ce le bourreau, faites-lui rendre toujours ses coups avec usure, et de manière à lui ôter l’envie d’y revenir. » E, p. 118. On voit ici que ce n’est pas le fait de battre, de frapper qui choque Rousseau, mais bien la tentative de la part de l’enfant de renverser l’ordre naturel. C’est un crime de lèse-majesté que de s’en prendre au père tout-puissant qu’est l’adulte.

Rousseau, démiurge pédagogue

Comme Locke et Montaigne, Rousseau veut que son élève fuie les écoles. De même que Locke recommandait un seul maître aux parents qui voulaient correctement élever leur enfant, et que Montaigne recommandait à la comtesse de Guson d’avoir un précepteur pour son fils, l’enfant dont Rousseau imagine avoir la garde ne doit être façonné que par lui. L’enfant est considéré comme une œuvre à modeler, et, pour tirer de lui le maximum de perfection et subir le minimum d’influences que l’on ne saurait maîtriser, on doit le faire éduquer par une seule personne. Cette personne, c’est Rousseau lui-même, qui, dans les Confessions, se pare de toutes les qualités requises. Le pédagogue Rousseau façonne absolument tout de son élève. S’il préfère la métaphore du jardinier qui laisse pousser les plantes comme elles veulent et se contente de les soigner sans les contraindre, Rousseau est plutôt à comparer avec le sculpteur qui crée sa statue tout entière : « Qu’on me donne un élève qui n’ait pas besoin de tous ces gens-là, ou je le refuse. Je ne veux point que d’autres gâtent mon ouvrage ; je veux l’élever seul, ou ne m’en pas mêler. » E, p. 60.

Pourtant, Rousseau vante toujours ce qu’il appelle l’éducation « négative » par rapport à l’éducation « positive », qu’il combat : « J’appelle éducation positive celle qui tend à former l’esprit avant l’âge et à donner à l’enfant la connaissance des devoirs de l’homme. J’appelle éducation négative celle qui tend à perfectionner les organes, instruments de nos connaissances, avant de nous donner ces connaissances et qui prépare à la raison par l’exercice des sens47. » Rousseau, comme Montaigne et comme Locke, refuse l’accumulation des connaissances chez le jeune enfant, chez l’adolescent même, retardant au maximum les connaissances livresques au profit de l’éducation de la vie. Cependant, on aurait bien tort de voir dans cette « éducation négative » un respect de l’enfant.

Si Rousseau appelle sa pédagogie une « éducation par liberté », c’est pourtant tout l’inverse qui se passe. Emile doit être tout à la chose, et le maître tout à l’enfant, tout à sa chose. Rien ne doit lui être caché, il doit tout savoir. « Sitôt qu’il naît, emparez-vous de lui, et ne le quittez plus qu’il ne soit homme. » E, p. 51. La présence de son précepteur doit lui devenir si naturelle, si évidente, qu’il ne doit pas le voir comme un maître, mais comme l’ombre de lui-même. Emile ne doit rien avoir à lui cacher, la curiosité de Rousseau est totale. Un trait de la pédagogie noire est justement cette mainmise absolue sur l’enfant du parent, qui doit tout savoir de la vie de son enfant et peut le modeler en fonction de ses propres attentes. On est loin du respect de l’enfant que peut prôner par ailleurs Rousseau. La fusion doit être totale : « Je voudrais même que l’élève et le gouverneur se regardassent tellement comme inséparables que le sort de leur jours fût toujours entre eux un objet commun. » E, p. 57. Il doit être la seule référence pour lui, son père et son Dieu en même temps. Il doit avoir accès à tout à n’importe quel moment. La chambre de l’enfant n’est pas un lieu d’intimité, le parent ne frappe pas à la porte, il entre quand cela lui chante. Pour Rousseau, c’est encore plus simple : le précepteur dort dans la chambre d’Émile. Rien de ce que doit écrire l’enfant ou penser ne doit être caché aux yeux de l’adulte. L’omniprésence du précepteur se marque dans le fait qu’il suit pas à pas cet enfant (même s’il n’intervient pas toujours), il l’accompagne dans toutes ses promenades et ira même, à la fin de l’Emile, jusqu’à assister à la nuit de noces entre Emile et Sophie.

Alexis Philonenko, commentateur de Rousseau, affirme que cette curiosité si décriée a un sens philosophique, et que la curiosité que l’on reproche à Rousseau n’est finalement pas si dérangeante à partir du moment où Emile « ne ressent pas le regard posé sur lui comme un regard curieux48 ». On peut lui donner raison dans la fiction, mais dans la réalité ? Il est évident que ce conseil pédagogique de suivre pas à pas Emile dans tout ce qu’il fait ne peut et ne doit en aucun cas être appliqué. Aux parents qui veulent tout connaître de leur enfant, qui le bombardent de questions, qui adoptent avec lui une relation fusionnelle intrusive, il est nécessaire d’expliquer le besoin d’intimité et de « jardin secret » de l’enfant.

Si l’on veut y voir quelque chose de positif, la pédagogie de Rousseau s’apparente à la maïeutique socratique, mais c’est surtout de la manipulation bien réelle. Sous le masque de la bienveillance, voire de l’amour, mot qui apparaît souvent mais sans contenu réel, certains traitements présents dans l’Emile sont atroces – ce qui fait dire à certains commentateurs qu’il ne faut pas tout prendre au pied de la lettre. La pédagogie noire se fait un devoir de réduire la volonté de l’enfant à néant, ce que prône Rousseau, répétant ce qu’il a subi enfant : « Sans doute [l’enfant] ne doit-il faire que ce qu’il veut ; mais il ne doit vouloir que ce que vous voulez qu’il fasse ; il ne doit pas faire un pas que vous ne l’ayez prévu, il ne doit pas ouvrir la bouche que vous ne sachiez ce qu’il va dire » E, p. 150. D’ailleurs, il l’affirme lui-même : « Jusqu’ici [tant qu’Émile n’est pas adulte], vous n’en obteniez rien que par la force ou par la ruse. […] Il fallait le contraindre ou le tromper pour vous faire obéir. » E, p. 414. On le voit, le but n’est pas le respect de l’enfant et de son développement. C’est toujours de l’amener, par la force ou par la ruse, à obéir. Lorsque Rousseau parle des « leçons de choses », lorsqu’il dit que c’est la nécessité qui doit amener l’apprentissage, on ne peut que constater qu’il provoque, organise ces leçons de choses en inventant des stratagèmes dont, tel un dieu omniscient ou un père omnipotent, il connaît les tenants et aboutissants, et qui ont pour résultat d’humilier l’enfant, de le faire pleurer, de le soumettre.

Voici quelques exemples des machinations que l’on peut trouver dans Emile.

• La promenade dans la forêt de Montmorency

Emile ne veut pas de leçon d’astronomie, il ne rêve que de promenade. Il va pourtant se faire imposer la « leçon » de choses. Rousseau va faire exprès de se perdre avec Emile dans la forêt pour passer outre la didactique, et lui faire apprendre par la nécessité de s’en sortir et de rentrer chez lui, les points cardinaux. Volontairement il le perd ; volontairement, il l’affame. Quand Emile pleure, il ne le console pas. Bien au contraire, il s’adresse à lui d’un ton froid et rationnel. C’est parce qu’Emile meurt de faim qu’il lui faut s’orienter et retrouver le château. Ainsi Jean-Jacques affame, assoiffe l’enfant, l’épuise, le fait pleurer, le terrorise et le laisse terrorisé. Voilà les « leçons de choses » et, selon Rousseau, « soyez sûr qu’il n’oubliera pas de sa vie la leçon de la journée ; au lieu que, si je n’avais fait que lui supposer tout cela dans sa chambre, mon discours eût été oublié dès le lendemain. » E, p. 235.

• Robert le Jardinier

Rousseau cherche à donner à Emile l’idée de la propriété relative au premier occupant qui transforme la terre. Il pousse Emile à semer des graines de fèves dans le jardin du voisin Robert (car Emile n’a pas de jardin), là où Robert avait précisément semé des melons. Rousseau conditionne l’enfant en insistant bien sur le fait que ces plantes sont les siennes, qu’il a mis son travail, son temps, son être dans cette culture. Un matin, il retrouve ses plantations arrachées et saccagées. L’enfant est en larmes ; et, après discussion avec Robert, ce dernier énonce la loi : « Personne ne touche au jardin de son voisin ; chacun respecte le travail des autres, afin que le sien soit en sûreté. » E, p. 121. Ici, Emile apprend en réalité, par une manipulation sadique, qu’il doit respecter le travail d’un autre, mais que le sien est sans valeur et qu’on lui a menti. Il apprend à ne plus faire confiance à personne.

• Le canard aimanté

Rousseau veut faire découvrir les lois du magnétisme à travers un tour de foire fait par un joueur de gobelets qui semble commander à un canard en cire. En public, Emile montre à la foule que lui aussi, grâce à un aimant dans sa main, peut attirer le canard. En effet, croyant avoir découvert le « truc » du joueur de gobelet, il retourne à la foire le lendemain. Mais le dispositif du tour a changé. Rousseau veut apprendre à Emile à ne pas se vanter, à être réservé et timide. Pour cela, il lui fait subir l’humiliation publique (il est hué par les gens qui le regardent) et la honte. Il voulait une nouvelle fois briller en société et il se retrouve la risée de tous, car il ne parvient plus à faire ce qu’il faisait la veille.

• Le petit mutin

Rousseau narre un peu plus loin une anecdote vraie et non plus une fiction pédagogique. Il raconte ce qui est arrivé à un enfant dont il eut à s’occuper pendant quelques semaines, un enfant qui n’en faisait qu’à sa tête et avait l’habitude de faire tourner en bourrique son entourage. La mère explique à Rousseau (qui lui a fait passer une nuit dans un cagibi49) qu’il est un enfant fragile qu’il faut ménager. L’enfant veut sortir au moment où son gouverneur est le plus affairé à autre chose. Il décide alors de sortir seul. Rousseau ne le retient pas, et met dans le scénario le laquais, les voisins, un ami qui va suivre l’enfant. « Tout était préparé d’avance comme s’il s’agissait d’une espèce de scène publique. » E, p. 155. Seul dans la rue, il rencontre des garnements qui lui font peur, il perd de son assurance quand l’ami (un inconnu pour lui) le ramène chez lui en lui montrant toute « l’imprudence de son équipée ». Le père entre en scène comme par hasard et tance vertement son fils, au grand contentement de Rousseau qui voit que « l’enfant eût voulu être cent pieds sous terre ». L’humiliation et le retrait d’amour sont bien des méthodes d’éducation prônées par Rousseau50.

• La rencontre et la liaison avec Sophie

Cette manipulation concerne presque tout le livre V. Le précepteur connaît Sophie, et la famille de cette dernière. Mais Emile ne la connaît pas. Il va forger l’imaginaire de son élève en lui parlant d’une « Sophie », ils vont aller la chercher à Paris, puis à la campagne, alors que Rousseau sait très bien où elle est. Rousseau balade proprement son élève, jusqu’à les faire se rencontrer par un faux hasard et les marier. L’Emile se termine par l’annonce que Sophie est enceinte. Le précepteur abdique alors son pouvoir. Enfin, son rôle est terminé ?… Pas pour longtemps ! Emile court lui annoncer que Sophie attend un enfant et lui demande, après avoir élevé le père, de bien vouloir élever le fils… « Conseillez-nous, gouvernez-nous, nous serons dociles : tant que je vivrai. » E, p. 629. Curieuse éducation à la liberté qui fait qu’Émile, aussitôt adulte, se décharge de ses devoirs de père et se voit incapable d’élever cet enfant…

Le mensonge

Le précepteur, le seul être que fréquente Emile, passe son temps à le tromper « pour son bien ». Michel Favre résume bien cet aspect des choses : « Fais-moi confiance, je vais te piéger, je ne vais cesser de te tromper ! Mais c’est pour ton bien, c’est pour que tu apprennes. Avec moi, tu ne sauras jamais vraiment de quoi il s’agit. Tu croiras faire ce que tu veux alors même que tu n’agiras que selon ma volonté. Tu croiras jouer alors que tu seras en train d’apprendre. Tu penseras découvrir la vie avec moi alors que j’aurais fait pour toi un monde tout exprès, tout artificiel51. » Rousseau manipule Emile, le trompe et lui ment à longueur de temps, soit quand il lui dit qu’il ne sait pas, pour que l’enfant recherche la solution par lui-même, soit quand il ourdit ses plans éducatifs. Et pourtant, à propos du mensonge des enfants, Rousseau a une tout autre vision. Pour beaucoup d’auteurs, la question du mensonge et de la façon d’apprendre aux enfants à ne pas mentir est une pierre de touche – ne point mentir fait partie des commandements divins. Rousseau ne la traite pas différemment. Il y a dans sa vie et dans sa philosophie une obsession de la vérité (qui d’ailleurs n’est pas exempte de mensonge non plus…). Le projet des Confessions est bien celui de tout dire sans rien cacher, avouer ses fautes, mais aussi clamer la vérité et son innocence d’homme ou d’enfant.

Le mensonge apparaît pour beaucoup d’auteurs (Locke, Montaigne, Kant) comme une faute grave. Rousseau en fait lui aussi une faute grave, mais décide de le traiter autrement. Pour lui, le mensonge d’un enfant est la faute du maître. Pour qu’un enfant ne mente pas, il faut éviter de faire naître en lui les conditions qui le pousseront à mentir. Les châtiments corporels et la peur qu’ils engendrent en font partie. Ne pas punir est donc un moyen d’éviter le mensonge. Le pédagogue, chez Rousseau, est un être omniprésent, mais qui doit se faire oublier : l’enfant ne le voyant pas comme un maître, encore moins comme un père Fouettard, n’a aucune raison de mentir et lui confie tout. Ce que préconise Rousseau pour éviter le mensonge est simplement la conséquence de sa position démiurgique et fusionnelle vis-à-vis de l’enfant. Le maître et l’enfant ne font souvent qu’un, l’un se présente comme un double de l’autre et l’on ne peut pas mentir à son double.

Les châtiments préconisés par Rousseau dans l’Emile

Il est courant de dire que Rousseau est contre les punitions et les châtiments corporels en raison de ce qu’il appelle l’éducation négative : on ne doit rien commander ; on ne doit rien instruire. Il demande une éducation pour la liberté, c’est-à-dire, et c’est là un apport certain de Rousseau, que l’on respecte l’enfant et que l’on avance à son rythme. « On ne connaît point l’enfance ; sur les fausses idées qu’on en a, plus on va, plus on s’égare. Les plus sages […] cherchent toujours l’homme dans l’enfant, sans penser à ce qu’il est avant que d’être homme. » On pourrait même ajouter, surtout à propos de Rousseau, qu’enfant, il le reste !

Cependant, quand on lit l’Emile, on ne peut s’empêcher de voir que cet enfant est terriblement contraint, et s’il n’est pas puni par Rousseau lui-même (quoique…), il est toujours sous le joug des artifices que son éducateur produit selon ce qu’il veut faire de lui. Si Rousseau veut contrer la culture, ce n’est pas non plus pour livrer Emile au caprice et à la fantaisie. Si punitions il doit y avoir, elles sont en général données par « la nature » et par les conséquences de l’action. Tel enfant ne fait pas attention, chute et se fait mal, voilà la punition. Rousseau remplace la soumission au maître par l’obéissance à la nature. Malgré tout, cette sanction par la nature mérite bien le nom de sanction et évite peut-être au pédagogue d’avoir à l’infliger lui-même.

Rousseau recommande les punitions que sont les mises à l’écart, l’humiliation, le chantage affectif, le retrait d’amour. Dans l’exemple de « l’enfant dyscole », il montre quoi faire quand un enfant fait des bêtises, touche à tout, casse des objets… Le premier conseil de bon sens est d’écarter de lui tout ce qu’il peut casser. Mais s’il casse, il faut lui faire sentir le préjudice de la privation. Ne pas lui racheter d’autres meubles s’il les casse, ni d’autres jouets. S’il brise un carreau, ne réparez pas le carreau de sa chambre mais laissez l’enfant exposé au froid, « nuit et jour, sans vous soucier des rhumes » E, p. 112. Puis on lui fait réparer le carreau de sa chambre, sans parole, sans jugement. Il recasse le carreau ? Changez de méthode ! « Dites-lui sèchement mais sans colère : Les fenêtres sont à moi. Elles ont été mises là par mes soins. Je veux les garantir. Puis vous l’enfermez à l’obscurité dans un lieu sans fenêtre. » Là encore, on remarque que toute émotion est bannie dans la façon d’admonester l’enfant. La punition est toujours infligée dans le calme le plus froid. L’enfant proteste, crie, pleure, on l’ignore. Il se lasse et change de ton : il gémit et supplie. Vient un domestique. Doit-il le délivrer ? Non : le domestique lui dit seulement : « J’ai aussi des vitres à conserver. » Et s’en va !… Laisser longtemps l’enfant dans le noir ainsi, plusieurs heures, assez longtemps pour qu’il s’y ennuie et se souvienne, puis passer avec lui le contrat suivant : je te rends ta liberté si tu ne casses plus de vitre ! Voilà ce que Rousseau appelle n’avoir pour punition que la conséquence de ses actes52. Pourtant, ce n’est rien d’autre qu’au mieux du chantage, mais surtout de la maltraitance.

Toujours dans l’épisode vrai du « petit mutin », raconté par Rousseau avec la grande satisfaction d’avoir brisé sa volonté, il nous explique que l’enfant, dont il a la garde aussi la nuit, le réveille plusieurs fois, le provoque et se met à jouer. Une nuit, après avoir tenté de garder son calme, il mène l’enfant sans dire un mot dans « un cabinet dont les volets étaient bien fermés, et où il n’y avait rien à casser : je l’y laisse sans lumière ; puis, fermant sur lui la porte à la clef, je retourne me coucher sans lui avoir dit un seul mot. Il ne faut pas demander si d’abord il y eut du vacarme, je m’y étais attendu : je ne m’en émus point. Enfin le bruit s’apaise ; j’écoute, je l’entends s’arranger, je me tranquillise. Le lendemain, j’entre au jour dans le cabinet ; je trouve mon petit mutin couché sur un lit de repos, et dormant d’un profond sommeil, dont, après tant de fatigue, il devait avoir grand besoin. » E, pp. 152-153.

L’éducation des filles

En matière d’éducation, ce qui vaut pour Emile (c’est à dire pour les garçons) ne vaut pas du tout pour Sophie (pour les filles en général). Lorsqu’il aborde le thème de l’éducation des filles, Rousseau est franchement misogyne, sexiste et réactionnaire. Les filles ne doivent pas du tout être éduquées de façon libre et naturelle. L’éducation qui leur convient est celle qui leur vient de leur nature. Il suffit de regarder comment elles se comportent pour savoir ce qui leur convient. Les filles passent leur temps à minauder, à se faire belles, à s’occuper de futilités. Et c’est pour cela qu’elles sont faites. Alors que, chez Rousseau, l’être prime toujours sur le paraître, c’est tout le contraire pour les filles. Non seulement elles doivent être vertueuses, fidèles, mais il faut que cela se sache : « Leur honneur n’est pas seulement dans leur conduite mais dans leur réputation. » E, p. 475. Elles doivent s’occuper de leur apparence, de leur toilette, de leur coiffure, être propres (« Il n’y a pas au monde un objet plus dégoûtant qu’une femme malpropre » !!!) pour plaire à leur mari. E, p. 518. « Toute l’éducation des filles doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, se faire aimer et honorer d’eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable est douce : voilà les devoirs des femmes, dans tous les temps. » E, p. 475. Il faut leur apprendre la douceur, la patience, la modestie, la dévotion totale à leur époux quel qu’il soit, avec tous ses défauts et ses violences – et, serait-on tenté d’ajouter, sa fragilité, car c’est bien là la femme que Rousseau souhaite pour lui-même.

Pour elles, point n’est besoin de culture, elles n’ont pas vraiment besoin de penser. « Elles doivent savoir beaucoup de choses, mais seulement celles qu’il leur convient de savoir53. » E, p. 474. Le monde d’une femme se résume aux tâches domestiques, s’occuper de son intérieur, du bien-être de ses père et mère quand elle n’a point d’époux, puis de son propre foyer. La nature les a voulues mères et n’a pas fait les hommes capables de cela, leur destination est donc la maternité. Certes, il y a des femmes qui font peu d’enfants, d’autres qui n’en font pas du tout, surtout dans les villes. Mais, contre ces mauvaises femmes, ces « dames » qui ne remplissent pas leur rôle, il en existe heureusement d’autres, des campagnardes essentiellement, qui s’en chargent, sans quoi l’humanité risquerait de disparaître54 !

Si Rousseau s’oppose la plupart du temps aux châtiments corporels chez les garçons (mais non, on l’a vu, aux châtiments en général), au contraire, les filles, nées pour obéir à leur père puis à leur mari, doivent apprendre l’obéissance de bonne heure : « Elles seront toute leur vie asservies à la gêne la plus continuelle et la plus sévère, qui est celle des bienséances. Il faut les exercer d’abord à la contrainte, afin qu’elle ne leur coûte jamais rien ; à dompter toutes leurs fantaisies, pour les soumettre aux volontés d’autrui. » E, p. 481. Cette assignation sexiste permet d’user sur elles de châtiments corporels. Cela est même recommandé. Il faut la discipline la plus ferme pour éviter qu’elles n’abusent de leur charme sur les hommes, et pour leur enseigner leur condition servile. « Justifiez toujours les soins que vous imposez aux jeunes filles, mais imposez-leur-en toujours. » E, p. 481. Il faut faire attention à ce que leur nature charmeuse ne devienne pas un piège pour l’homme. Bien que l’Emile soit condamné par l’Église, Rousseau se situe ici dans la droite ligne d’une vision chrétienne très traditionnelle de la femme. D’une part, c’est toujours elle la séductrice, la tentatrice. D’autre part, puisque Ève a été punie pour avoir tenté Adam, et que cette punition est que ses désirs la porteront vers son mari et qu’il la dominera, voilà justifiée l’absolue domination de la femme par l’homme, dont Rousseau se fait un digne successeur. Il faut donc impérativement apprendre aux filles à se contrôler, leur apprendre la patience, la douceur, la modestie, à supporter sans faillir leur époux. Ce portrait de Sophie, la femme idéale selon Rousseau, n’est pas sans rappeler Thérèse Levasseur et le rôle qu’il lui fit jouer : un rôle de maman, d’infirmière, de consolatrice, fille simple et assez inculte, n’ayant pour toute ambition que de servir Rousseau, de le suivre partout, de lui être fidèle et dévouée jusqu’à la mort. Si Rousseau fut à bien des égards révolutionnaire, on peut dire qu’il alla totalement à contre-courant de l’émancipation des femmes des classes favorisées qu’il avait sous les yeux. C’est d’ailleurs en partie en refusant la maternité que ces femmes qu’il rencontrait dans les salons espéraient, par la culture de l’esprit, accéder à leur émancipation.
Dans mes études de philosophie, la fréquentation de Rousseau et de ses écrits ne m’avait jamais amenée à me pencher sur sa vie (les Confessions étant considérées comme un ouvrage de littérature et non de philosophie.) J’ignorais, par exemple, à quel point il était malade. Le structuralisme qui a cours depuis plusieurs années tente d’expliquer la philosophie d’un auteur indépendamment de sa vie, car les idées vaudraient indépendamment de celui qui les écrit. Je me demande aujourd’hui comment on peut passer des années à étudier la philosophie sans jamais aborder ce sujet. On connaît bien la maladie de Nietzsche, sa crise de folie à Turin qui marque la fin de sa vie psychique et le début de sa vie végétative. Mais on laisse de côté le fait que lui aussi passa toute sa vie dans des souffrances difficilement supportables55. De même, dans la philosophie, l’enfance comme thème de réflexion, ou celle de nos auteurs, est la plupart du temps passée sous silence, comme si cette période était soit inintéressante, soit problématique, comme le regrette Descartes qui aurait aimé naître déjà adulte. Pierre Paul Clément, en affirmant dans son ouvrage : « Rousseau, comme tout enfant, a forcément subi, dans ses premières années, des déterminations objectives sur lesquelles son pouvoir d’action était à peu près nul56 », montre que l’éducation de l’enfance n’est au mieux qu’une longue suite de remontrances et de contraintes, dans le but de faire plier l’enfant et de limiter ou de diriger sa liberté, chose qu’il semble trouver normale. Pour lui, ce n’est pas si grave, puisque Rousseau aurait réussi à s’affranchir de ses déterminismes pour se consacrer à l’étude et rattraper par lui-même ses lacunes intellectuelles et, d’enfant orphelin abandonné, apprenti graveur, devenir l’exceptionnel intellectuel qui a tant marqué notre histoire. De plus, il n’aurait pas manqué d’amour ! « Rousseau a donc reçu, dans ses premières années, beaucoup de tendresse “maternelle”. Son enfance fut heureuse et il n’y a pas lieu de récuser son témoignage sur ce point57. » Nous sommes donc quittes !

Enfin, c’est également aller bien vite en besogne que de ne voir dans la pédagogie de Rousseau qu’une philosophie de l’absence de contrainte, du laisser aller, du respect de la nature enfantine. Oui, son Emile constitue une œuvre majeure et un tournant dans l’histoire des idées en ce qui concerne la vision de l’homme et de l’enfant, mais on aurait tort de réduire la pédagogie de Rousseau à ces deux expressions : « éducation naturelle et libre » et « éducation négative ». Alice Miller écrit que, dans la pédagogie noire, « les moyens d’oppression sont les suivants : pièges, mensonges, ruse, dissimulation, intimidation, privation d’amour, isolement, méfiance, humiliation, mépris, honte, utilisation de la violence jusqu’à la torture58. » A part ce dernier critère (on ne peut que s’en réjouir !), dans la pédagogie de Rousseau, tout y est.

Emile, Livre II, p. 172 : « J’étais à la campagne en pension chez un ministre appelé M. Lambercier. J’avais pour camarade un cousin plus riche que moi, et qu’on traitait en héritier, tandis que, éloigné de mon père, je n’étais qu’un pauvre orphelin. Mon grand cousin Bernard était singulièrement poltron, surtout la nuit. Je me moquai tant de sa frayeur, que M. Lambercier, ennuyé de mes vanteries, voulut mettre mon courage à l’épreuve. Un soir d’automne qu’il faisait très obscur, il me donna la clef du temple, et me dit d’aller chercher dans la chaire la Bible qu’on y avait laissée. Il ajouta, pour me piquer d’honneur, quelques mots qui me mirent dans l’impuissance de reculer. Je partis sans lumière ; si j’en avais eu, ç’aurait peut-être été pis encore. Il fallait passer par le cimetière : je le traversai gaillardement ; car, tant que je me sentais en plein air, je n’eus jamais de frayeurs nocturnes. En ouvrant la porte, j’entendis à la voûte un certain retentissement que je crus ressembler à des voix, et qui commença d’ébranler ma fermeté romaine. La porte ouverte, je voulus entrer ; mais à peine eus-je fait quelques pas, que je m’arrêtai. En apercevant l’obscurité profonde qui régnait dans ce vaste lieu, je fus saisi d’une terreur qui me fit dresser les cheveux: je rétrograde, je sors, je me mets à fuir tout tremblant. Je trouvai dans la cour un petit chien nommé Sultan, dont les caresses me rassurèrent. Honteux de ma frayeur, je revins sur mes pas, tâchant pourtant d’emmener avec moi Sultan, qui ne voulut pas me suivre. Je franchis brusquement la porte, j’entre dans l’église. A peine y fus-je rentré, que la frayeur me reprit, mais si fortement, que je perdis la tête ; et, quoique la chaire fût à droite, et que je le susse très bien, ayant tourné sans m’en apercevoir, je la cherchai longtemps à gauche, je m’embarrassai dans les bancs, je ne savais plus où j’étais, et, ne pouvant trouver ni la chaire ni la porte, je tombai dans un bouleversement inexprimable. Enfin, j’aperçois la porte, je viens à bout de sortir du temple, et je m’en éloigne comme la première fois, bien résolu de n’y jamais rentrer seul qu’en plein jour. Je reviens jusqu’à la maison. Prêt à entrer, je distingue la voix de M. Lambercier à de grands éclats de rire. Je les prends pour moi d’avance, et, confus de m’y voir exposé, j’hésite à ouvrir la porte. Dans cet intervalle, j’entends Mlle Lambercier s’inquiéter de moi, dire à la servante de prendre la lanterne, et M. Lambercier se disposer à me venir chercher, escorté de mon intrépide cousin, auquel ensuite on n’aurait pas manqué de faire tout l’honneur de l’expédition. A l’instant toutes mes frayeurs cessent, et ne me laissent que celle d’être surpris dans ma fuite : je cours, je vole au temple ; sans m’égarer, sans tâtonner, j’arrive à la chaire ; j’y monte, je prends la Bible, je m’élance en bas ; dans trois sauts je suis hors du temple, dont j’oubliai même de fermer la porte ; j’entre dans la chambre, hors d’haleine, je jette la Bible sur la table, effaré, mais palpitant d’aise d’avoir prévenu le secours qui m’était destiné. »

1. Dictionnaire de Ferdinand Buisson, article Rousseau.
2. Alice Miller, C’est pour ton bien, trad. Jeanne Etoré, Aubier, 1984, p. 118.
3. Jean-Jacques Rousseau, Confessions, Garnier-Flammarion, Paris, 2002, t. I, p. 62. Désormais abrégé C, I ou C, II.
4. Œuvres complètes de J.-J. Rousseau : Dialogues. Correspondance, A M. de Saint-Germain, p. 805.
5. Jean Antoine Martin, Journal de Genève, 13 décembre 1788, cité in Madeleine Anjubault Simons, Amitié et Passion, Rousseau et Sauttersheim, p. 91.
6. Rousseau, Emile, Œuvres Complètes, Pléiade, IV, p. 96.
7. Rousseau, Emile, GF Flammarion, Paris, 1966, p. 48. Désormais abrégé E.
8. “Jean-Jacques, who was in time to abandon all his own children by sending them at birth to an orphanage, had the good grace not to blame his father for deserting him at the age of ten.” Maurice Cranston, The EarlyLife and Work of Jean-Jacques Rousseau, The University of Chicago Press, 1984, p. 28.
9. Voir en fin d’article la citation complète de ce passage d’Emile.
10. Œuvres Complètes, éditions de la Pléiade, I, p. 1155-1158.
11. Rousseau, Confessions, Manuscrit de Neuchâtel, OC, Pléiade, t. I, p. 22.
12. Olivier Maurel, Oui, la nature humaine est bonne !, Laffont, 2009, p. 245.
13. Pierre Paul Clément, Jean-Jacques Rousseau, de l’éros coupable à l’éros glorieux, éditions Stalkine, 1998, p. 98.
14. Tom Johnson, The Sexual Dangers of Spanking Children, article traduit par Marc-André Cotton : Les dangers sexuels de la fessée.
15. Ibid.
16. Selon l’usage, explique Alain Grosrichard dans sa note (C, I, p. 342), les apprentis n’avaient pas droit au dessert. Je crois cependant savoir que « le tiers du repas » se trouve bien avant le dessert…
17. Rousseau, jusqu’à l’âge adulte, ne se sent guère concerné par la sexualité. Il raconte dans les Confessions que le fait d’avoir vu des chiens copuler à l’adolescence l’a dégoûté. D’autre part, à l’âge de 17 ans, un homme lui avait fait des propositions claires et, devant son refus, s’était masturbé devant lui. Jean-Jacques affirme alors ne pas savoir ce que cet homme était en train de faire et ce que cela signifiait. Ici, face à la proposition de Mme de Warens, il dévoile une fois de plus toute sa naïveté : d’une part, il ignore ce que Mme de Warens a pu faire par le passé, d’autre part, il ne semble pas s’apercevoir que l’acte de Mme de Warens est non seulement une trahison, mais un véritable viol.
18. Cité par Olivier Marty, op. cit., p. 139.
19. Claude Anet était l’intendant et l’amant de Mme de Warens en même temps que Rousseau. Ce ménage à trois prit fin à la mort de Claude Anet, âgé de 29 ans, qui, très probablement, se suicida.
20. C, I, p. 295.
21. Olivier Marty, Rousseau, de l’enfance à quarante ans, Nouvelles Editions Debresse, 1975, p. 163.
22. Correspondance générale, DP, XVII, p. 3-4.
23. Jules Lemaître, Jean-Jacques Rousseau, Calmann-Lévy, 1925, pp. 23-24.
24. Rousseau, Projet pour l’éducation de Monsieur de Sainte-Marie, La Pléiade, t. IV, 1853, pp. 33-51.
25. Id.
26. Voir l’article John Locke et la violence éducative.
27. Françoise Bocquentin, Jean-Jacques Rousseau, femme sans enfants ?, L’Harmattan, 2003, Introduction.
28. « La mortalité fut de 69 % en 1741, de 70 % en 1751 […]. Le taux global de mortalité avant l’âge d’un an dans l’Europe du dix-huitième siècle est évalué par les historiens à 750 pour 1 000 naissances vivantes. » Olivier Marty, Rousseau, de la naissance à quarante ans, op. cit., p. 263.
29. En 1772, 42 % des enfants étaient abandonnés (id.).
30. Françoise Bocquentin, op. cit., p. 307.
31. C’est ce que redoute Rousseau à propos de Mme de Warens. Il ne veut pas d’elle pour amante. Il veut une mère et il a peur par-dessus tout qu’elle l’abandonne.
32. Olivier Marty, Rousseau, de la naissance à quarante ans, op. cit., p. 257.
33. C’est l’idée que développe Elisabeth Badinter : « Ce n’est pas parce que les enfants mouraient comme des mouches que les mères ne s’intéressaient pas à eux. Mais c’est en grande partie parce qu’elles ne s’intéressaient pas à eux qu’ils mouraient en si grand nombre. » L’Amour en plus, Le Livre de poche, Flammarion, 1980, p. 87.
34. Rousseau refuse à l’enfant toute conscience de soi avant l’âge de trois ans, mais aussi tout sentiment de soi. Si Kant est d’accord avec lui pour refuser la conscience à l’enfant tant qu’il ne dit pas « je », il lui accorde la sensation de soi : « Il semble que pour lui une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je ; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l’autre de parler. Auparavant, il ne faisait que se sentir ; maintenant, il se pense. » Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique, I, 1.
35. « Nous naissons stupides, nous avons besoin de jugements. » Emile, p. 37.
36. Plutarque est certainement le premier connu. Érasme le recommande aussi.
37. Elisabeth Badinter indique plusieurs facteurs pouvant expliquer ce refus d’allaiter et de s’occuper des enfants : la mise en nourrice prouve que l’on appartient à la classe aisée, effet de mode qui gagne les couches inférieures de la société ; les femmes sont trop sensibles aux cris ; elles sont de faible constitution ; allaiter déforme la poitrine. Les pères ne sont pas en reste puisque les médecins de l’époque déconseillent très fortement les relations sexuelles pendant la grossesse et pendant toute la durée de l’allaitement, pensant que le sperme gâte le lait et le rend impropre à la consommation du bébé ! Cf. L’amour en plus, op. cit., pp. 95-97.
38. La mère de Talleyrand mit en nourrice son fils non loin de chez elle dès sa naissance et ne prit aucune nouvelle de lui ni de la nourrice pendant plus de quatre années. Elle ne s’inquiéta jamais de l’accident survenu à son fils qui le laissa infirme à vie avec un pied bot. Cf. L’amour en plus, pp. 93-94.
29. Rousseau, Lettre à Mme Dupin de Francueil (20 avril 1751).
40. En ceci il s’écarte de John Locke, qui recommandait des bains froids aux enfants dès la naissance.
41. Ce contre quoi s’insurge Mme de Sévigné : « Si votre fils est bien fort, l’éducation rustaude est bonne ; mais, s’il est délicat, je pense qu’en voulant le faire robuste on le fait mort. »
42. C’est ce que Kant appelle la « punition naturelle ». (Cela ressemble énormément à la « frustration nécessaire » des pédagogues modernes inspirés par la psychanalyse. Note C.B.)
43. Cette idée est présente chez Montaigne : « J’ai vu des hommes, des femmes et des enfants, ainsi nays qu’une bastonnade leur est moins qu’à moi une chiquenaude, qui ne remuent ni langue, ni sourcil aux coups qu’on leur donne. » (Essais, livre 1, chap. XXV.)
44. Evangile selon saint Luc, chap. XIV : « Et le maître dit au serviteur : “Va-t’en par les chemins et aux clôtures, et contrains [les gens] à entrer, afin que ma maison soit remplie.” »
45. Platon, Gorgias, Garnier-Flammarion, 1993, pp. 169-170.
46. Expression passée telle quelle chez Kant : « Il n’y a personne en effet qui se donne volontiers une peine inutile. » Kant, Réflexions sur l’éducation, trad. Alexis Philonenko, Paris, Vrin, 1966, p. 128.
47. Lettre à Christophe de Beaumont, Editions La Pléiade, tome IV, pp. 925-1007.
48. Alexis Philonenko, Jean-Jacques Rousseau et la pensée du malheur, Vrin, 1984, p. 111.
49. Voir un peu plus loin les châtiments préconisés par Rousseau.
50. On appréciera le commentaire de Jules Lemaître à propos de cette pédagogie perverse : « Que d’artifices, Seigneur! où il ne fallait qu’une taloche ! » Jules Lemaître, Jean-Jacques Rousseau, Calmann Lévy, 1925, p. 225.
51. Michel Fabre, Portrait du précepteur en renard, Éducation et didactique, vol 2 – n°1/2008, mis en ligne le 1er juin 2010, http://educationdidactique.revues.org/270.
52. Cette forme de punition par les « conséquences logiques » a été récemment remise à la mode comme alternative aux punitions, mais, comme l’explique Alfie Kohn (dans son livre Punished by Rewards et dans des articles comme Beyond Discipline, The Risk of Rewards ou Discipline Is the Problem – Not the Solution), ce n’est qu’une forme de punition déguisée. Ainsi, l’accusation de « rousseauisme » souvent portée contre Alice Miller (à cause de sa dénonciation de l’éducation et de la manière dont, effectivement, elle pervertit l’enfant) serait bien plus légitimement adressée aux méthodes de manipulation du comportement qui fleurissent aujourd’hui… (Note C.B.)
53. On croit entendre le bonhomme Chrysale dans Les Femmes savantes ! (« Il n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes / Qu’une femme étudie et sache tant de choses… », acte II, scène VII.) (Note C.B.)
54. « Que deviendraient nos villes, si les campagnes éloignées, où les femmes vivent plus simplement et plus chastement, ne réparaient la stérilité des dames ? » Note de bas de page : « Sans cela l’espèce humaine périrait nécessairement. » (E, p. 471.) Cet argument est encore utilisé de nos jours à propos de l’homosexualité pour affirmer que c’est une pratique contre-nature, perverse et fautive, puisque, si tout le monde était homosexuel, l’humanité s’éteindrait : preuve donc que la nature (ou Dieu) ne veut pas de l’homosexualité…
55. Alice Miller (dans son livre La Souffrance muette de l’enfant, éd. Aubier, Paris, 1990) étudie en détail l’enfance de Nietzsche et ses maladies tout en les liant aux concepts de sa philosophie.
56. Pierre Paul Clément, Jean-Jacques Rousseau : de l’éros coupable à l’éros glorieux, op. cit., p. 10.
57. Ibid., p. 24.
58. Alice Miller, C’est pour ton bien, chap. « La pédagogie noire », op. cit., pp. 77-78.

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