Le Problème Politique

LE PROBLEME POLITIQUE

Sommaire

1. L’origine des sociétés

1.1. Définition : état de nature et contrat social
1.1.1. L’état de nature
1.1.2. Le contrat social
1.2. L’Etat de nature selon Rousseau
1.2.1. L’idée de nature
1.2.2. L’état de nature selon Rousseau
1.3. Passage de l’état de nature à l’état social
1.4. Conséquences du passage de l’état de nature à l’état social
1.4.1. Le développement de nos facultés : réflexion et amour propre
1.4.2. L’établissement de la propriété

2. La démocratie

2.1 . La fin de l’état, c’est la liberté
2.1.1. L’individu et la liberté
2.1.2. Le peuple et la souveraineté
2.2. La loi, le contrat social et la volonté générale
2.2.1. La loi
2.2.2. Le pacte social
2.2.2.1 Est-ce au plus fort de dicter la loi ?
2.2.2.2. L’association
2.2.3. La volonté générale
2.3. Liberté civile et liberté morale
2.3.1 Liberté civile
2.3.2 Liberté morale

Le problème politique comporte deux questions essentielles:

-Une question de faits : c’est le problème de l’origine des sociétés. « Quels sont les problèmes qui ont poussés les hommes a renoncer a leur indépendance naturelle pour se soumettre a une communauté commune, politique? »

-Une question de droit : c’est le problème du fondement de l’autorité politique : Quel est l’acte ou la convention qui rend cette autorité légitime ?

1. L’origine des sociétés

Le problème consiste à se demander comment les hommes ont pu passer d’un état nul de société à des rapports sociaux organisés et comment ils firent ce pas. La formulation du problème peut paraître étrange : ne doit-on pas dire que l’existence humaine suppose un minimum d’existence sociale ? L’homme n’est-il pas, comme le disait Aristote un animal politique ou n’est-il pas immédiatement engagé dans des liens sociaux comme l’abeille dans la ruche ? La logique de cette problématique est pourtant profonde, en effet, pour montrer l’origine radicale de la société, il faut prendre les hommes avant la société, à l’état naissant, cet état naissant c’est ce qu’on appelle : l’état de nature.

1.1. Définition : état de nature et contrat social

Ce qui est en commun à tous les théoricien politiques des XVII et XVIII siècle c’est de poser le même problème : quel est l’origine de la société, et de la résoudre par les mêmes moyens : l’état de nature et le contrat social.

1.1.1. L’état de nature

C’est l’état dans lequel trouve les hommes lorsqu’ils ne sont soumis a aucune autorité politique, c’est donc un état pré-social, pré-légal. Dans cet état, les hommes sont pleinement libres, nul n’est par nature soumis à l’autorité. Les hommes sont égaux et ce principe d’une égalité naturelle des hommes est commun à tous les penseurs de l’école du droit naturel.

1.1.2. Le contrat social

L’hypothèse de l’état de nature est étroitement liée au contrat social, en effet, si nul n’est par nature soumis à l’autorité d’un autre, il est évident que le droit de commander ne peut naître d’un contrat ou d’une convention par lesquelles les individus se dépouillent en faveur d’un homme ou d’une assemblée du droit naturel qu’ils ont de disposer pleinement de leurs libertés.

1.2. L’Etat de nature selon Rousseau

1.2.1. L’idée de nature

On peut dire de Rousseau qu’il est le penseur naturaliste par excellence. En effet, l’idée de nature est au centre même de l’oeuvre de Rousseau. Qu’est ce qui est naturel ? En un sens, est naturel tout ce qui est, mais on distingue dans la nature ce qui lui est propre et ce que l’artifice y introduit. Bref, on définira avec Rousseau le naturel par opposition avec l’artificiel. L’homme semble être dans la nature un élément perturbateur. Dans la nature tout est ordre. L’homme connaît le mal, l’artifice, etc… « Tout est bien sortant des main de la Nature, tout dégénère dans les mains de l’homme. » « L’état de réflexion est un état contre nature, et l’homme qui médite est un animal dépravé. » (Discours sur l’origine de l’inégalité entre les races de Rousseau : DI) C’est en ce sens qu’on oppose nature et art, nature et histoire. Le mot naturel a chez Rousseau, deux sens :
-il désigne ce qui est originel ou primitif à la nature humaine. C’est là sont sens « historique » dans le DI, Rousseau veut remonter à l’homme primitif, naturel, sauvage, l’homme vivant en dehors de toute sociétés et veut expliquer pourquoi et comment il est entré en société.
-il désigne d’autre part ce qui est essentiel ou authentique à la nature humaine dans son livre Émile ou de l’éducation, Rousseau découvre la nature dans l’enfant. Chez l’enfant, la nature parle immédiatement : lorsque nous étions enfant, nous étions naturels, puis l’éducation a déformé nos âmes. Dans ses écrits autobiographiques (les Confessions) le modèle de l’homme est trouvé par Rousseau dans son propre coeur. Rousseau est persuadé que la nature est restée en lui intacte, inaltéré et à cet égard, il ressemble à un exemple privilégié: « Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de sa nature et cet homme ce sera moi. » Rousseau a écrit les Confessions pour se montrer en exemple face à une société totalement pervertie. Rousseau voit donc dans la spontanéité et la simplicité de l’homme sauvage ainsi que dans l’authenticité de l’homme naturel vivant en société, la bonté naturelle de l’homme. L’homme naturel, c’est la référence par rapport à laquelle le présent est jugé. Il y a donc pour Rousseau une vérité de la nature, de l’originel, que l’on pourrait appeler le primitivisme de Rousseau.

1.2.2. L’état de nature selon Rousseau

Aux yeux de Rousseau, l’état de nature est comme un état de dispersion. L’homme est seul, il se passe entièrement du secours de ses semblables, l’homme n’est donc pas social par nature, il n’est pas naturellement porté à s’unir avec ses semblables, en tout cas, pas durablement.Mais si l’homme primitif est asocial, il n’est pas pour autant antisocial. Bref, l’homme primitif est tout simplement indépendant, les hommes n’ont presque pas de relations entre eux, l’inégalité entre les hommes est presque nulle. Le Discours sur l’origine des inégalités se divise en deux parties : -La première partie est consacrée à la description de l’homme naturel, -La seconde à l’origine de la société Première partie : Rousseau envisage l’homme naturel sous trois aspects : -L’aspect physique (p 170 à 182 ) : l’homme naturel est un animal très bien organisé . -L’aspect métaphysique ( P 182 à 209 ) : Rousseau s’interroge sur la différence essentielle entre l’homme et l’animal, ce n’est certainement pas l’intelligence, c’est : -sa qualité d’agent libre -sa perfectibilité -L’aspect moral ( p209 à 218 ) : l’homme naturel a avant tout le soucis de sa propre conservation, il connaît « l’amour de soi », autrement dit un égoïsme instinctif et innocent. Enfin, il connaît un sentiment qui est antérieur à la réflexion qui est une répugnance innée de voir souffrir ses semblables : la pitié. Conclusion de la première partie ( p 218 à 222 ) : après avoir prouvé que l’inégalité est a peine sensible dans l’état de nature et que son influence y est presque nulle, Rousseau se propose de montrer son origine et ses progrès dans le développement progressif de l’esprit.

1.3. Passage de l’état de nature à l’état social

L’homme primitif connaît un bonheur, sa vie est équilibrée et puiqu’il a un vie asociale, il n’aurait jamais par lui-même quitté l’état de nature, l’équilibre de son existance a été rompu par le concours fortuit de plusieurs causes étrangères qui aurait pu ne jamais naître et sans lesquelles il fut demeuré éternellement dans sa condition primitive : p 221 . Quelle est la cause fondamentale qui a fait passer l’homme d’un état d’indépendance a un état social ? « C’est la nature qui subitement est devenu inhospitalière : elle a poussé les hommes a s’unir pour lutter contre les dangers « . Rousseau, dans sa seconde partie du discours, traite donc de l’origine de la société, on peut donc distinguer deux sections dans cette deuxième partie: La société naturelle ( le second état de nature ). Cette société naturelle est marquée par trois étapes : -les commencements : les hommes pressés par un nature devenu hostile commencent a s’associer momentanément et font les premières inventions techniques ( ils connaissent le feu ). -« la société naissante », les hommes, sans être soumis à des lois, ne sont plus dispersés, ils construisent des abris, ce qui permet l’établissement des familles. Ce fut là « l’époque la plus heureuse et la plus durable ». -« l’état de guerre », la découverte de la métallurgie et de l’agriculture fit apparaître la division du travail, de la culture des terres, s’en suivit leur partage, et de ce partage l’inégalité. « La société naissante fit place au plus horrible état de guerre ». La société civile : l’état de guerre rendit nécessaire l’établissement des lois ; le riche ayant le plus a perdre, proposa aux autres des règlements de justice : les hommes vont être dupés, mystifiés, ils vont accepter le pacte d’association, les lois et le gouvernement. Tout cela va consacrer trois degrés d’inégalités : 1-Ce qui est de la loi et du droit de propriété : il s’agit de l’inégalité riches/pauvres, 2-Pour ce qui s’agit de l’institution de la justice : il s’agit de l’inégalité puissant/faibles. 3-Pour ce qu’il s’agit du pouvoir : il s’agit de l’inégalité maître/esclave.

Conclusion du livre : Rousseau conclut en opposant de façon radicale l’homme sauvage qui connaissait parfois un bonheur parfais à l’homme civilisé qui vit dans un véritable enfer. « Ils diffèrent tellement par le fond du coeur et des inclinations que ce qui fait le bonheur suprême de l’un réduirait l’autre au désespoir ».

1.4. Conséquences du passage de l’état de nature à l’état social

1.4.1. Le développement de nos facultés : réflexion et amour propre

La réflexion : dans l’état de nature, l’Homme ne possède la raison qu’en puissance et il n’en fera usage que lorsqu’il sera devenu sociable. L’Homme ne fait aucun usage de cette potentialité qu’est la raison car il n’a besoin que de l’instinct. Ce qui caractérise l’Homme naturel, c’est un parfait équilibre entre ses besoins et les ressources dont il dispose. L’Homme naturel a tout ce qu’il désire car il ne désire que ce qu’il a. Mais lorsqu’il fut forcé de vivre avec les autres, il actualisa sa raison et pour Rousseau, cette culture de la raison est le début de la fin. Si la vie de l’Homme primitif était heureuse, c’est parce que ses désirs étaient très modérés, or ce bonheur, cet équilibre sera rompu par l’activité de l’intelligence. Aux besoins naturels de l’Homme vont s’ajouter des passions factices dont la plus redoutable est le désir de surpasser les autres et l’ambition de les « écraser ». La racine du mal social, c’est pour Rousseau l’amour propre. « N’ayant regardé jusqu’à présent que lui-même, le premier regard qu’il jette sur ses semblables le porte à se comparer à eux, le premier sentiment qu’excite en lui cette comparaison est de désirer la première place. Voilà, continue Rousseau, le point où l’amour de soi se change en amour propre et où commencent à naître toutes les passions qui tiennent de celle-là.  » Toutes les passions sociales trouvent donc leur origine dans l’amour propre : c’est la vanité, c’est à dire la présomption. Etre vaniteux, c’est désirer les choses non pas pour elle même mais pour le prestige qui s’y rattache. Les besoins naturels sont en fait très peu nombreux, les autres désirs sont produits par la société dite de consommation, ils viennent de ce que l’Homme se compare à ses voisins et qu’il se sent frustré s’il n’a pas ce qu’ils ont. Bref tous les désirs factices viennent de la société et tous les malheurs de l’Homme viennent de ce que ces désirs sont infiniment élastiques. Pris au piège de la consommation, l’Homme en veut toujours plus, il tombe dans ce que les grecs appelait la « pleonexia » et les latins « avaricia », c’est à dire cette volonté d’en vouloir toujours plus, ce plus étant entendu dans un sens quantitatif (voir Désir sensible chez Platon), bref la cupidité. La science et la technique engendrent un cycle sans fin de désirs, à chaque désir satisfait correspond un nouveau désir à satisfaire et ainsi l’Homme n’est jamais heureux… Rousseau donne l’exemple d’un collectionneur qui est plus malheureux des trous de sa collection que de tout ce qu’il possède.  » Le sauvage vit en lui même, l’Homme sociable toujours hors de lui ne sait vivre que dans l’opinion des autres et c’est pour ainsi dire de leur seul sentiment qu’il tire le sentiment de sa propre existence. » Vivre hors de soi : aliénation en philosophie ou mieux hétéronomie, autrement dit l’amour propre ou la vanité, c’est l’aliénation du paraître. L’Homme donne l’image de lui même et ne vit que pour cette image, il vit donc dans l’imaginaire du paraître. Le paraître prend la place ou mieux usurpe l’être. « Tous cherchent le bonheur dans l’apparence, nul ne se souci de la réalité. Tous mettent leur être dans le paraître ; tous, esclaves, et dupes de l’amour propre ne vivent point pour vivre mais pour faire croire qu’ils ont vécu.  » Rousseau, pour ce qui est des critiques des passions sociales, se trouve ici un maître : Lucrêce (poète latin du premier siècle qui n’a écrit qu’un seul livre : De la Nature) « Laisse les sur le sang à s’épuiser dans leurs vaines luttes sur l’étroit chemin de l’ambition puisqu’ils n’ont de goûts que par les bouches d’autrui et règlent leurs préférences sur les opinions reçues plus que sur leur propre sentiment, c’est donc la société qui se substitue à la personnalité réelle, un  » Moi  » artificiel. » L’Homme ne vit plus de façon originale, il est perdu dans ce que Heidegaer appelle « le monde anonyme du on « .

1.4.2. L’établissement de la propriété

L’institution de la propriété augmente en des proportions gigantesques l’inégalité mais elle permet le développement de l’agriculture et le progrès de la civilisation. Cet exemple montre l’ensemble contradictoire que forme le progrès scientifico-économico-technique et l’inégalité et la corruption sociale. Progrès et servitude, richesse et oppression sont donc solidaires. La vie sociale est pour l’Homme à la fois la condition de son progrès technique et l’occasion de sa déchéance morale. Rousseau conclut son discours en disant que la société viole la Loi de la Nature et instaure la misère et l’oppression. La question se pose alors de savoir s’il en est ainsi de toute société ? On a souvent prêté à Rousseau un pessimisme radical, la perfection était dans l’état de nature et maintenant elle n’est plus possible mais en fait on peut trouver dans l’œuvre de Rousseau la raison d’espérer : – La perfectibilité qui distingue l’Homme de l’animal qui sommeille dans l’Homme naturel -L’état civil contient en germe quelque chose qui n’existe pas dans l’état de nature : la moralité.

Comment la société peut-elle être organisée de façon à assurer la liberté de l’Homme ? C’est ce que le livre de Rousseau (le Contrat Social) a pour mission de révéler. Le problème politique posé par le Contrat Social est le suivant : l’Homme peut-il, dans l’état civil, retrouver sous forme de liberté politique, la liberté ou l’indépendance qu’il connaissait à l’état de nature ?

2. La démocratie

2.1 . La fin de l’état, c’est la liberté

La doctrine politique de Rousseau a pour idéal la liberté. Tous les prédécesseurs de Rousseau se demandaient à quelles conditions une autorité politique pourrait être instituée. Ils répondaient : par l’aliénation de la liberté naturelle. Autrement dit, l’institution du gouvernement civil se faisait donc pour eux au prix de la liberté naturelle. Chaque individu sacrifiait une partie de sa liberté naturelle pour mieux assurer sa sécurité. La grande originalité de Rousseau consiste à poser le problème ainsi : comment les Hommes peuvent-ils s’unir en un corps politique sans pour cela renoncer à leur liberté ? L’essentiel pour Rousseau , c’est de trouver « une forme d’association pour laquelle chacun s’unissant à tous n’obéissait pourtant qu’à lui même et reste aussi libre qu’auparavant. L’essence du corps politique est dans l’accord de l’obéissance de la liberté »(I-6).

2.1.1. L’individu et la liberté

« Renoncer à sa liberté, c‘est renoncer à sa qualité d’Homme » (I-4) La liberté est un droit non aliénable et naturel à l’Homme et il est de l’essence de ce droit d’être non aliénable. Qu’est ce que l’aliénation ? Dans son sens philosophique, l’aliénation équivaut à l’hétéronomie de la raison (hétéro(autre)nomie(loi) : condition d’une personne qui reçoit d’autrui la condition à laquelle elle se soumet). Etre hétéronome est en termes kantien être mineur, c’est à dire penser par autrui, préjuger. « La minorité, c’est l’incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui » (Kant). L’hétéronomie représente les ténèbres de l’ignorance que doivent illuminer les clartés de la raison, c’est à dire les lumières du rationalisme critiquedont la devise est « aît le courage de te servir de ton propre entendement ». Le contraire de l’hétéronomie, c’est l’autonomie : condition d’une personne qui détermine elle-même la loi à laquelle elle se soumet, autrement dit, l’autonomie c’est l’acte de penser par soi-même. Etre autonome, c’est se donner à soi même des principes d’actions et de pensées. Dans son sens politique, un Homme qui s’aliène devient l’esclave d’un autre, or, si on peut vendre ou céder un bien matériel à une autre personne, il est hors de question de pouvoir aliéner sa liberté qui est un droit incommunicable, imprescriptible, « le droit de propriété n’étant que de convention et d’institution humaine, tout Homme peut à son grès disposer de ce qu’il possède mais il n’en est pas de même pour des dons essentiels de la nature tels que la vie et la liberté dont il est permis à chacun de jouir et dont on n’a pas le droit de se dépouiller. En sautant l’une, on dégrade son être , en sautant l’autre, on l’anéantit ; et comme nul bien temporel ne peut dédommager de l’une et de l’autre, ce serait offenser à la fois la nature et la raison d’y renoncer à quelque prix que ce fut ». Dans son livre intitulé Fondement de la métaphysique et des moeurs, Kant distingue ce qui a un prix et la dignité ; ce qui a un prix marchand peut être remplacé par quelque chose d’autre à titre d’équivalent, au contraire ce qui est supérieur à tout prix n’admet aucun équivalent, c’est précisément ce qui a une dignité. Dignité : principe énonçant que la persone humaine ne doit jamais être traitée seulement comme un moyen mais toujours comme une fin en soi,  » Agit de telle sorte que tu traite l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours comme une fin et jamais seulement comme un moyen ». Dans tout usage de sa personne, l’Homme a le droit et le devoir de rester libre, s’il sert ou s’il est servi ce doit être sans être asservis et sans tenter d’asservir.

2.1.2. Le peuple et la souveraineté

Un peuple qui aliène sa souveraineté perd sa qualité de peuple et se dissout par cet acte. De même un individu n’a pas le droit d’aliéner sa liberté, de même un peuple n’a pas le droit d’aliéner sa souveraineté. Ce sont là des droits que l’on possède sans avoir la faculté de les aliéner. Si un peuple aliène sa souveraineté, il se transforme en un troupeau d’esclave soumis au bon plaisir d’un maître, d’un despote. L’obéissance n’est légitime qu’autant qu’elle ne détruit pas la liberté individuelle. C’est la fameuse souveraineté du peuple qui constitue dans la société civile l’unique garantie de la liberté individuelle. On pourrait imaginer un peuple qui aliène sa souveraineté, mais c’est alors dit Rousseau « un peuple de fous, la folie ne fait pas droit ». Ce peuple devient une multitude d’hommes épars sans unité, sans cohésion. Le peuple n’est cohérent que par « la vertu républicaine » (Montesquieu), sans cette liberté, ce n’est qu’une foule soumise à un maître. La liberté ne saurait être cédé par un pacte car il n’y a rien au monde qui puisse pour un Homme compenser la perte de sa liberté. L’Etat a donc pour fin, pour but essentiel la liberté de tous les citoyens. Comment la vie sociale pourrait elle être organisée de sorte que règne liberté et égalité ? Comment l’Homme civil pourrait il retrouver sous forme de liberté civile l’indépendance qu’il connaissait dans l’état de nature ; autremant dit comment assurer la liberté en même temps que l’égalité de tous les citoyens ? Tel est le problème dont le Contrat Social donne la solution.

2.2. La loi, le contrat social et la volonté générale

2.2.1. La loi

« Le grand problème politique, c’est de trouver une forme de gouvernement qui mette la loi au-dessus de l’homme » (Rousseau). La loi, qui est la même pour tous, est donc une puissance impersonnelle qui doit tout régler. La force nouvelle née de la combinaison des individus en société n’est pas individualisée (accaparée par des particuliers), mais en tant que loi, elle plane au-dessus des particuliers qui sont tous égaux par rapport à elle. Rousseau conçoit l’Etat juste comme l’Etat où chacun aura conscience d’être libre parce qu’il ne doit obéir à aucun homme mais seulement à la loi. Dans l’Etat social, les relations d’hommes à hommes sont soumises à la violence, à l’arbitraire car chacun cherche à tirer un maximum de profits aux dépends d’autrui. Dès lors pour Rousseau, il n’y a qu’une solution au problème politique : « il faut substituer aux relations d’hommes à hommes (qui sont violentes) la relation du citoyen à la loi « , autrement dit, pour mettre un terme à la violence, il faut substituer la loi à l’homme. Mais à qui confiera-t-on le soin de faire les lois, à qui revient le droit de légiférer ?

2.2.2. Le pacte social

2.2.2.1 Est-ce au plus fort de dicter la loi ?

Dans le chapitre 3 du livre I du Contrat Social : Du droit du plus fort, Rousseau critique un auteur : Grotius, un juriste hollandais qui avait essayé de fonder logiquement le droit du plus fort. L’autorité du plus fort ne sera durable que si elle est reconnue comme un droit, or il n’y a rien dans la force, qui est simplement une puissance physique, qui puisse donner naissance à un droit, une obligation. « La force est une puissance physique, je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté; c’est tout au plus un acte de prudence… Convenons donc que la force ne fait pas droit et qu’on n’est obligé d’obéir qu’aux puissances légitimes » (Rousseau), autrement dit, le droit du plus fort ne saurait servir de base à la société, une foule asservie à un chef, ce n’est pas une société (corps politique). « Il y aura toujours une différence entre soumettre une multitude et régir une société. Que des hommes épars soient successivement asservis à un seul, je ne vois là qu’un maître et des esclaves, je n’y vois point un peuple et son chef ; c’est si l’on veut une agrégation (gregus : troupeau) mais non pas une association; il n’y a là ni bien public, ni corps politique. »

2.2.2.2. L’association

Pour qu’il y ait un peuple, il faut avant tout que les individus se sentent unis entre eux (par la vertu républicaine : Montesquieu) de manière à former un tout dont l’unité soit interne, autrement dit ne dépende d’aucune cause extérieure. Il faut donc d’abord que le peuple soit pour qu’il puisse ensuite déterminer la manière dont il veut être gouverné: « Avant que d’examiner l’acte par lequel un peuple élit un roi, il serait bon d’examiner l’acte par lequel un peuple est un peuple car cet acte, étant nécessairement antérieur à l’autre est le vrai fondement de la société ». Cet acte est une association, cette association résulte d’un contrat en vertu duquel chaque associé s’aliène lui-même avec tous ses droits à la société. Les clauses bien entendues de ce contrat « se réduisent toutes à une seule : à savoir l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la société ». Le pacte social se réduit aux termes suivants : « chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la supême direction de la volonté générale ; et nous recevons encore chaque membre comme partie indivisible du tout ».

2.2.3. La volonté générale

Terminologie : l’acte d’association produit un corps moral et collectif qui prend le nom de république ou de corps politique, ce corps politique est appelé Etat lorsqu’il est passif, souverain lorsqu’il est actif , puissance lorsqu’on le compare à ses semblables et enfin les associés prennent collectivement le nom de peuple et s’appellent : -citoyens en tant qu’ils participent à l’autorité souveraine, -sujets en tant qu’ils sont soumis aux lois de l’Etat. Par suite du contrat, du pacte que nous avons analysé, chaque volonté individuelle est absorbée dans la volonté collective, autrement dit, les intérêts particuliers (égoïste) s’effacent devant l’intérêt général. Cette absorption n’ôte pourtant rien à la liberté de chacun car, en se donnant à tous on ne se donne à personne. Cette volonté générale n’asservit donc en aucune façon, mais au contraire, elle seule garantit contre la servitude. Comment? Le contrat social est un pacte que les particuliers ont conclu entre eux et qui comporte pour tous les associés l’obligation de soumettre la volonté particulière qu’ils ont en tant qu’homme à la volonté générale qu’ils ont en tant que citoyens. Ce contrat est le fondement juridique de la loi, il instaure l’égalité et la liberté des citoyens : L’égalité : La loi protège chaque associé contre l’arbitraire (égoïsme des volontés particulières). Chaque associé doit renoncer à mettre autrui sous sa dépendance. Les associés reçoivent donc par le contrat social, l’assurance qu’ils seront protégés contre les empiétements individuels d’autrui et cela « de toute la force publique ». Imaginons qu’un individu refuse d’être raisonnable en acceptant le contrat social. « Quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps: ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera d’être libre. Car telle est la condition qui, donnant chaque citoyen à la patrie le garanti de toute dépendance personnelle ». L’égalité reste aussi entière qu’à l’état de nature mais sous une forme nouvelle. Dans l’état de nature, l’égalité venait de ce que chacun formait une unité absolue. A présent, dans l’état civil, l’unité vient de ce que « chacun se donnant également, la condition est égale pour tous ». Cette égalité est structurellement comparable à l’état de paix dans l’état de nature. La liberté : Chaque associé est libre parce qu’il s’est engagé de son propre aveu à obéir aux lois dont il est l’auteur. « La liberté est l’obéissance à la loi que l’on s’est prescrite ». La loi part de tous et s’applique à tous. Ce sont les mêmes hommes qui sont à la fois souverains (c’est eux-mêmes qui font la loi) et soumis aux lois (ils sont sujets). Il n’y a pour Rousseau aucun milieu entre la violence (la tyrannie) et le droit (la démocratie). Nous nous trouvons devant un dilemme, devant une alternative: -ou bien les individus obéissent aux lois par contrainte en vertu d’un acte de violence perpétré par les plus forts sur les plus faibles, et alors ces individus ne sont pas obligés à obéir à la loi, -ou bien leur obéissance à la loi est née d’un engagement librement consenti par chacun d’eux, et alors leur obéissance à la loi repose sur une obligation légitime.

2.3. Liberté civile et liberté morale :

2.3.1 Liberté civile

Le citoyen par la soumission aux lois retrouve sous forme de libertés politiques l’indépendance naturelle. Une des idées fondamentale de toute la théorie politique de Rousseau est la suivante : l’homme doit, une fois qu’il vit en société, reconquérir par le bon usage de la raison, les biens dont il jouissait à l’état de nature. La liberté est reconquise à travers la soumission aux lois.

2.3.2 Liberté morale

Par surcroît, l’homme en vivant en société connaît la justice, la moralité et la vertu. Ce sont des biens que l’homme naturel ignore, ce ne sont pas des dons de la nature, mais l’homme doit s’efforcer de les acquérir. Pour Rousseau, il ne fait aucun doute que le bonheur soit plus grand dans l’etat de nature. Si l’homme peut et doit se féliciter de vivre en société, c’est que la vie sociale peut l’élever à la vertu. Comme l’écrivait Kant « moralité et vertu sont des biens précieux que le bonheur lui-même », l’homme sauvage les ignore, l’homme sauvage ne les connaît pas. C’est seulement en se soumettant à des lois que l’homme peut les mériter. « La morale est une science qui enseigne non pas la façon dont nous devons devenir heureux mais la façon dont nous devons devenir digne de ce bonheur »


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Dernière modification :vendredi 6 mars 1998
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