Ah ! – si Rousseau m’était conté.

Tout au long des Confessions, Jean Jacques Rousseau passe peu de temps avec sa famille.
On peut voir dans les premiers livres le début de sa vie où sa famille a joué un rôle important. Elle l’a éduqué, inspiré pour le reste de sa vie. Elle a formé sa sensibilité : « De tous les dons que le Ciel leur avait départis, un cœur sensible est le seul qu’ils me laissèrent mais il avait fait leur bonheur et fit tous les malheurs de ma vie  ».
Jean Jacques Rousseau respecte sa famille et se dit toujours de bonne éducation : « Si jamais enfant reçut une éducation raisonnable et saine, ça été moi. Je n’avais reçu que des leçons de sagesse et des exemples d’honneur de tous mes parents  ».
Mais on peut voir que sa famille est peu à peu remplacée par Mme de Warens, éducatrice à tous les niveaux.

Arbre généalogique des familles Rousseau et Bernard.


Isaac Rousseau.

Présentation de la famille de Jean Jacques Rousseau.

Le père :

Jean Jacques Rousseau est né à Genève en 1712 dans une famille protestante française. Son père, Isaac Rousseau, est artisan horloger et citoyen de Genève (il a le droit d’entrer au Conseil Général détenant le pouvoir législatif). Il vit avec sa femme Suzanne Bernard un amour tendre et sincère jusqu’à ce qu’elle meure à la naissance de Jean Jacques Rousseau.
Rousseau vit donc avec son père jusqu’à l’âge de 11 ans ; après, il partira chez son oncle Bernard, son père ayant été expulsé de Genève pour une histoire de vengeance entre M Gautier, capitaine de France, et lui. Rousseau, une fois adulte, ne verra son père que lors de rares visites entre deux voyages à pied.

La mère :

Suzanne Bernard, fille du ministre Bernard selon Jean Jacques Rousseau, mais elle est en fait la nièce du pasteur Bernard. Elle possède une assez modeste richesse. Elle meurt à la naissance de Jean Jacques Rousseau. Ce dernier ne la connaîtra donc pas.

Gabriel Bernard ou oncle Bernard :

C’est le frère de la mère de Jean Jacques Rousseau. Il se mariera avec une des sœurs du père de Jean Jacques Rousseau : la tante Bernard. C’est un ingénieur qui prendra soin de Jean Jacques Rousseau à partir de l’âge de 11 ans. Il l’enverra en pension à Bossey avec son cousin, puis il lui fera faire un apprentissage. Jean Jacques Rousseau le qualifie comme « un homme de plaisir ».

Son cousin :

Il est du même âge que lui et Rousseau passera avec son cousin une bonne partie de sa jeunesse à Bossey et en apprentissage. Après la fuite de son lieu d’apprentissage, Jean Jacques Rousseau ne verra plus jamais son cousin.

Tante Suzanne :

C’est une des sœurs de son père qui s’occupera beaucoup de Jean Jacques Rousseau et suscitera chez lui le goût pour la musique.

Son frère :

Il est plus âgé que lui de sept ans. Il a suivi un apprentissage d’horloger (comme son père). Il est négligé par rapport à Jean Jacques Rousseau. Ce dernier n’a pas beaucoup de rapports avec lui, ne le connaît pas trop, cependant il l’aime. Ce frère connaît le libertinage et s’enfuit en Allemagne. Jean Jacques Rousseau ne le reverra jamais.

La mie Jacqueline :

Domestique qui était là durant toute la jeunesse de Rousseau. Elle symbolise la gentillesse et l’amour donnés.

Belle-mère :

C’est la seconde femme de son père. Rousseau ne semble pas l’apprécier. Il la trouve hypocrite.

Mme de Warens :

C’est l’éducatrice à tous les niveaux de la vie. Elle s’occupe de Rousseau à partir de 16 ans ; ce dernier tombe directement sous son charme et la considérera toute sa vie comme sa seconde mère.

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Le quartier Saint Gervais de Genève au XVIIIe siècle.

Analyse des personnages et leurs rapports avec Jean Jacques Rousseau.

Le père :

A la mort de sa mère, Jean Jacques Rousseau est seul avec son père jusqu’à l’âge de 11 ans. Son père vivait un amour passionné avec sa femme et la regrettera tout au long de sa vie. Il projettera sur Jean- Jacques l’amour qu’il avait pour elle ; son fils est sa consolation : « Il croyait la revoir en moi sans pouvoir oublier que je la lui avais ôtée ; jamais il ne m’embrassa que je ne sentisse à ses soupirs, à ses convulsivants étreintes, quelque regret amer se mêlait à ses caresses  ». Isaac Rousseau est un homme rêveur, qui semble faire vivre son fils dans une sorte de temple où sa mère est adulée : « Rends-la moi, console moi d’elle, remplis le vide qu’elle a laissé dans mon âme. T’aimerais-je ainsi si tu n’étais que mon fils ?  »
Rousseau lit très jeune toute la bibliothèque de sa mère en compagnie de son père. Cela formera son immense sensibilité. Ce père semble idolâtrer son fils et n’avoir que peu d’autorité sur lui. Pourtant, Jean Jacques Rousseau voit son père comme « Un homme d’honneur d’une probité sûre, et il avait une de ces âmes fortes qui font les grandes vertus  ». C’était un bon père, juste et attentionné selon Jean Jacques Rousseau. C’est pour cela que ce dernier va, durant toute sa vie, lui rendre visite.
Isaac Rousseau est mort quarante ans après avoir perdu sa femme. Il fit un second mariage, mais n’oublia jamais sa première épouse : « Il est mort dans les bras d’une seconde femme, mais le nom de la première à la bouche, et son image au fond du cœur.  »

Oncle Bernard :

C’est un homme que Jean Jacques Rousseau respecte. Il le prend sous sa garde lorsque son père doit partir et il le considère alors comme son deuxième fils. Rousseau définit son oncle comme un « homme de plaisir » mais qui ne sait pas s’occuper des enfants. Il le compare à son père et de ce fait le trouve inférieur.
Son cousin et lui ont, selon Jean Jacques Rousseau, trop de liberté, et il se sent délaissé par son oncle Bernard et sa tante qu’il qualifie de « dévote un peu piétiste ».

Tante Suzanne :

« C’était une fille aimable et sage ». Elle s’occupe énormément de Jean Jacques Rousseau et le sauve de la mort à sa naissance : « Chère tante, je vous pardonne de m’avoir fait vivre, et je m’afflige de ne pouvoir vous rendre à la fin de vos jours les tendres soins que vous m’avez prodigués au commencement des miens  »
Jean Jacques passe beaucoup de temps avec elle. Elle chante souvent et c’est, selon Rousseau, grâce à cela qu’il prend goût à la musique. Il la décrit comme une « excellente fille » : « Son enjouement, sa douceur, sa figure agréable m’ont laissé de si fortes impressions que je vois encore son air, son regard, son attitude  ».

Son frère :

Délaissé par la famille, car tout le monde ne s’occupe que de Jean Jacques survivant. Jean Jacques Rousseau ne passe pas beaucoup de temps avec lui et de ce fait ne le connaît pas très bien ; mais il ne nie pas qu’il l’aime tendrement puisque c’était son frère : « Je ne le voyais presque point, à peine puis-je dire avoir fait connaissance avec lui mais je laissais pas de l’aimer tendrement et il m’aimait autant qu’un polisson peut aimer quelque chose  ».
Il est assez désobéissant et s’enfuit souvent ; lorsque son père veut le frapper Jean Jacques le défend toujours. C’est, selon Rousseau, un vrai libertin et un jour il s’enfuit en Allemagne. On ne le reverra jamais. Rousseau dit : « voilà comment je suis demeuré fils unique ».


Mme de Warens

Mme de Warens :

Louise Eléonore de Warens est la femme qui prit soin de Rousseau à partir de ses 16 ans, en 1728. Dès la première rencontre, Jean Jacques est sous le charme de cette femme et elle ne quittera jamais son cœur jusqu’à la fin de sa vie.
Il retrouve dans Mme de Warens sa mère et sa tante, en un mot sa famille. C’est ce qui le lie énormément à elle. il l’appelle « Maman », la considère donc comme sa seconde mère et il est considéré comme son fils. En fait, Rousseau veut retrouver un amour maternel chez Mme de Warens.

Conclusion :

Tout au long de sa vie, Jean Jacques éprouva un manque affectif, ayant perdu sa mère, et il tenta de la retrouver auprès de différentes personnes. Mais il ne faut pas oublier que même s’il n’a pas beaucoup de rapports avec sa famille, il lui rend hommage constamment : « comment serais-je devenu méchant quand je n’avais sous les yeux que des exemples de douceur et autour de moi que les meilleures gens du monde  ».

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Les personnes qui ont influencé Jean Jacques Rousseau.

La tante Suzon :

C’est elle qui l’a initié aux joies de la musique. Il avoue que cette passion s’est développée beaucoup plus tard. Elle lui chantait de nombreuses chansons. Il se rappelle même de sa voix : « elle chantait avec un filet de voix douce ». Ceci lui évoque des souvenirs très agréables : « un charme que je ne puis exprimer ». Ces souvenirs sont très émouvants car ils lui rappellent une période de bonheur. Il parle même d’une chanson que lui chantait sa tante. Il ne se souvient que de l’air et des rimes. Il veut faire partager au lecteur ses souvenirs et son émotion. Il s’agit d’un caprice « morceau instrumental de forme libre et de caractère folklorique ». Cette chanson lui était si chère qu’il avait même projeté d’écrire à Paris pour avoir le reste des paroles. Cette chanson constitue le lien qui l’unit à sa tante. Il n’aurait pu apprécier qu’une autre femme la chante. On peut remarquer l’importance du sentiment affectif. Sa tante est la première femme avec laquelle il a eu un lien affectif, maternel, source de toute cette émotion. « Il m’est de toute impossibilité de la chanter jusqu’à la fin sans être arrêté par mes larmes ». Il n’est attaché à cette chanson que par un lien de tendresse et d’amour car il dit que sinon « il n’y comprend rien ». On peut voir que Rousseau a été inspiré par des chansons légères et enfantines.


Mme de Warens jouant du clavecin.

Mme de Warens :

Il est normal que ce soit une autre femme toute aussi enchanteresse qui renoue avec l’origine. Mme de Warens un peu musicienne organise chez elle des soirées musicales, lui donnant ainsi quelques leçons de chant et  lui prête un livre de musique. « Au séminaire j’y portai un seul livre que j’avais prié maman de me prêter et qui fut d’une grande ressource. On ne devinera pas quel livre c’était : un livre de musique ». Dans cette phrase, Rousseau montre toute son admiration pour cet art. Parmi les talents que Mme de Warens a cultivés, la musique n’a pas été oubliée. Elle a de la voix, chante passablement et joue un peu de clavecin : « elle avait eu la complaisance de me donner quelques leçons de chant, il fallut commencer de loin : à peine savais-je la musique de nos psaumes ». On peut voir que Rousseau apporte un jugement assez critique sur lui-même.

M d’Aubonne :

Il a une petite influence qui naît d’un désir de revanche. M d’Aubonne est un parent de Mme de Warens, pour se venger d’un de ses amis, M Coursi, il écrit une comédie qu’il envoie à Mme de Warens. Rousseau voit la partition et il lui vient à l’idée d’en composer une. Rousseau veut ainsi se venger de ce que M d’Aubonne avait dit de lui : « le jeune homme est borné à tous égards. » C’est ce qui devient plus tard l’Amant de lui-même.

Le Musicien Le Maître :

Lorsque Rousseau revient du séminaire, il ramène son livre de musique. Ainsi Mme de Warens a l’idée d’en faire un musicien. Or lors des réunions musicales de Mme de Warens, il fait la connaissance du musicien Le Maître.
Ainsi il se fait enseigner la musique à la maîtrise pendant tout l’hiver. La vie à la maîtrise lui plait beaucoup plus que la vie au séminaire. Monsieur Le Maître est un bon compositeur qui compose toujours avec un violoncelle, un papier, son « pot et son verre », c’est un bon homme, un bon vivant mais Rousseau dit qu’il ne possède pas beaucoup d’esprit. Rousseau s’attache rapidement à lui. On a l’impression que Rousseau se replonge totalement dans l’univers de la maîtrise. Il a envie de retrouver ce bonheur calme et joyeux. De là toute cette précision réaliste. A la maîtrise, Rousseau a une place modeste mais il en est très fier : il y joue de la flûte à bec. Le Maître lui écrit exprès des morceaux. Rousseau abandonne lâchement le musicien Le Maître après l’avoir accompagné jusqu’à Lyon où il est victime d’une crise d’épilepsie en pleine rue : C’est un aveu difficile pour Rousseau. Il avouera quand même plus tard que la formation du Maître ne lui fut pas suffisante : « Quand les six mois que j’avais passé avec Le Maître m’auraient profité, jamais ils n’auraient pu me suffire ».

Venture de Villeneuve :

Il arrive un soir au mois de février. Il est tout de suite très à l’aise. Il se fait passer pour un musicien français en quête d’argent. A voir ses vêtements cet homme n’est pas pauvre « chemise très fine », « de belles manchettes », par contre ses vêtements sont usés ce qui laisse sous entendre une vie assez aventurière. Il est très à l’aise « il parlait très peu modestement ». Il est assez érudit dans le domaine musical . Rousseau croit immédiatement en lui, c’est pour cela qu’il a peur lorsqu’on le fit chanter à la cathédrale. Finalement il est rapidement soulagé : « il chanta ses deux récits avec toute la justesse et le goût inimaginable et qui plus est, une très jolie voix ». Après s’être engoué pour Bâcle, il s’engoue pour Venture, en effet la musique étant sa passion il ne peut être qu’en admiration devant un homme possédant toute les qualités musicales. De plus, c’est un homme très à l’aise dans le monde. Rousseau apprécie beaucoup sa présence, mais Venture ne plait pas à Mme de Warens qui le trouve libertin et interdit à Rousseau de le lui ramener. Elle craint que Jean Jacques, facilement influençable, fréquente un tel individu. Ainsi ils sont rapidement séparés, Rousseau a un tel engouement pour Venture que plus tard, à Lausanne, il s’appellera Vaussore de Villeneuve.

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A la recherche de ses enfants.

Cette lettre de M de la Millière à M de Girardin montre que ses amis, après la mort de Jean Jacques Rousseau, ont tenté de retrouver la trace de ses enfants. Cependant cette lettre prouve que même des proches ignorent alors jusqu’au nom de famille de l’épouse de Jean Jacques Rousseau.

Transcription :

M de la Millière a l’honneur de faire mille compliments à Monsieur de Girardin et de le prévenir que les recherches faites jusqu’à ces moments des enfants de Jean Jacques n’ont eu aucun succès; on vient de lui marquer qu’on désiroit scavoir 1° le nom de fille de sa femme, 2° l’endroit ou elle est accouchée 3° les logements précis qu’elle occupoit alors; si Monsieur de Girardin peut se procurer ces renseignements en tout ou partie il voudra bien les faire passer à M de la Millière qui mettra tout en œuvre pour seconder ses vües bienfaisantes.

Ce 28 avril 1781

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Début d’une lettre de Thérèse à Jean Jacques.
Il écrit : « elle n’a jamais bien su lire, quoiqu’elle écrive passablement. »
Cette lettre éclaire la signification de « écrire passablement »…
Ceu Merquedies a quat eur du matin au vintrois juin mileu soisante e deus
Mon cher ami quele goie que gei ues deu reu ceuvoir deu voes cher nouvele jeu vous a jurre…
Ce mercredi à quatre heures du matin le vingt-trois juin 1762
Mon cher ami quelle joie de recevoir de vos chères nouvelles, je vous jure…

Ce que Jean Jacques dit de sa femme…

Thérèse Levasseur (Orléans, 1721 – Le Plessis-Belleville, 1801).
Durant l’hiver 1744-1745, Rousseau rencontre Thérèse à l’Hôtel Saint-Quentin, où il réside. Elle y est servante-lingère. Vers la fin du livre VII des Confessions, Rousseau raconte sa première rencontre avec Thérèse : « Nous avions une nouvelle hôtesse qui était d’Orléans. Elle prit pour travailler en linge une fille de son pays, d’environ vingt-deux à vingt-trois ans, qui mangeait avec nous ainsi que l’hôtesse. Cette fille, appelée Thérèse I.e Vasseur était de bonne famille ; son père était officier de la Monnaie d’Orléans ; sa mère était marchande. »
La relation devient rapidement plus intime.
Thérèse n’est plus vierge lors de leur premier rapport, Rousseau  craint qu’elle ne soit atteinte d’une maladie vénérienne, il est heureux de la trouver « sage et saine » : « Je n’avais cherché d’abord qu’à me donner un amusement. Je vis que j’avais plus fait, et que je m’étais donné une compagne. Un peu d’habitude avec cette excellente fille, un peu de réflexion sur ma situation, me firent sentir qu’en ne songeant qu’à mes plaisirs, j’avais beaucoup fait pour mon bonheur. Il me fallait à la place de l’ambition éteinte un sentiment vif qui remplît mon cœur. Il fallait, pour tout dire, un successeur à Maman : puisque je ne devais plus vivre avec elle, il me fallait quelqu’un qui vécût avec son élève, et en qui je trouvasse la simplicité, la docilité de cœur qu’elle avait trouvée en moi. Il fallait que la douceur de la vie privée et domestique me dédommageât du sort brillant auquel je renonçais. Quand j’étais absolument seul, mon cœur était vide ; mais il n’en fallait qu’un pour le remplir. Le sort m’avait ôté, m’avait aliéné, du moins en partie, celui pour lequel la nature m’avait fait. Dès lors j’étais seul ; car il n’y eut jamais pour moi d’intermédiaire entre tout et rien. Je trouvai dans Thérèse le supplément dont j’avais besoin ; par elle je vécus heureux autant que je pouvais l’être selon le cours des événements. »
Thérèse est vraiment très frustre : « Je voulus d’abord former son esprit. J’y perdis ma peine. Son esprit est ce que l’a fait la nature ; la culture et les soins n’y prennent pas. Je ne rougis point d’avouer qu’elle n’a jamais bien su lire, quoiqu’elle écrive passablement. » Plus loin dans  le même paragraphe : « Elle n’a jamais pu suivre 1’ordre des douze mois de l’année, et ne connaît pas un seul chiffre » ou encore dans ne note au début du livre VII : « Elle est il est vrai plus bornée et plus facile à tromper que je ne l’aurai cru ; mais pour ce qui est de son caractère […] il est digne de toute mon estime ».
Au livre XII, il essaye de trouver quelque reproche à lui faire. Qu’a-t-il à reprocher à Thérèse ? Rien, il lui reproche d’être une femme : « Il faut dire tout : je n’ai dissimulé ni les vices de ma pauvre Maman, ni les miens ; je ne dois pas faire plus de grâce à Thérèse, et, quelque plaisir que je prenne à rendre honneur à une personne qui m’est si chère, je ne veux pas non plus déguiser ses torts, si tant est même qu’un changement involontaire dans les affections du cœur soit un vrai tort. Depuis longtemps je m’apercevais de l’attiédissement du sien. Je sentais qu’elle n’était plus pour moi ce qu’elle fut dans nos belles années, et je le sentais d’autant mieux que j’étais le même pour elle toujours. Je retombai dans le même inconvénient dont j’avais sentit l’effet auprès de Maman et cet effet fut le même auprès de Thérèse : n’allons pas chercher des perfections hors de la nature ; il serait le même auprès de quelque femme que ce fût. »

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Sa femme, Thérèse Levasseur, qui lui donna cinq enfants et qui durant la Révolution deviendra la « Veuve Rousseau » et sera honorée comme telle.

…et de ses enfants.

L’attitude de Rousseau à l’égard de ses enfants a été vivement critiquée.
Parfois la critique est directe comme le fait Voltaire dans une lettre à M, de Chabanon en 1766 : « Voyez Jean Jacques Rousseau, il traîne avec lui la belle demoiselle Levasseur, sa blanchisseuse, âgée de cinquante ans, à laquelle il a fait trois enfants, qu’il a pourtant abandonnés pour s’attacher à l’éducation du seigneur Émile, et pour en faire un bon menuisier. » Jean Jacques Rousseau quant-à lui avoue avoir abandonné cinq enfants et non trois comme le dit Voltaire. En 1766, Rousseau a 54 ans et Thérèse en a 45.

Parfois  la critique est indirecte ; V. Hugo dans Les Misérables souligne d’abord l’ambiguïté du cas Rousseau : « …le hasard faisait que Marius passait rue Jean Jacques Rousseau entre Enjolras et Courfeyrac. Courfeyrac lui prenait le bras.
– Faites attention. Ceci est la rue Plâtrière, nommée aujourd’hui rue Jean Jacques Rousseau, à cause d’un ménage singulier qui l’habitait il y a une soixantaine d’années. C’étaient Jean Jacques et Thérèse. De temps en temps, il naissait là de petits êtres. Thérèse les enfantait, Jean Jacques les enfantrouvait.
Et Enjolras rudoyait Courfeyrac.
– Silence devant Jean Jacques ! Cet homme, je l’admire. Il a renié ses enfants, soit ; mais il a adopté le peuple
 » (Les Misérables 3ème partie, Livre IV, Chapitre 3).

Victor Hugo est plus sévère quelques chapitres plus loin en donnant la parole au père Thénardier, parâtre et bourreau d’enfants : « …, la Thénardier avait eu, ou fait semblant d’avoir, un scrupule. Elle avait dit à son mari :
– Mais c’est abandonner ses enfants, cela !
Thénardier, magistral et flegmatique, cautérisa le scrupule avec ce mot :
– Jean Jacques Rousseau a fait mieux.
 » (Les Misérables 4ème partie, Livre VI, Chapitre 1)

Jean Jacques Rousseau dans Les Confessions est plutôt bref sur ce sujet, et reste très évasif. Il évoque l’abandon de ses deux premiers enfants en ces termes  : « l’enfant […] fut déposé par la sage-femme au bureau des enfants trouvés dans la forme ordinaire. L’année suivante même inconvénient et même expédient […] Pas plus de réflexion de ma part, pas plus d’approbation de celle de la mère ; elle obéit en gémissant. » Après la naissance d’un troisième enfant Rousseau explique, par un très beau sophisme, qu’il ne pouvait pas mieux faire que d’abandonner ses enfants. S’il ne l’avait pas fait, leur sort aurait pu être encore pire : « Si je disais mes raisons, j’en dirais trop. Puisqu’elles ont pu me séduire elles en séduiraient bien d’autres : je ne veux pas exposer les jeunes gens qui pourraient me lire à se laisser abuser par la même erreur. Je me contenterai de dire qu’elle fut telle qu’en livrant mes enfants à l’éducation publique faute de pouvoir les élever moi-même ; en les destinant à devenir ouvriers et paysans plutôt qu’aventuriers et coureurs de fortune, je crus faire un acte de citoyen et de père, et je me regardai comme un membre de la République de Platon. […] j’ai souvent béni le Ciel de les avoir garantis par-là du sort de leur père, et de celui qui les menaçait quand j’aurais été forcé de les abandonner. Si je les avais laissés à Mme d’Épinay ou à Mmede Luxembourg, qui, soit par amitié, soit par générosité, soit par quelque autre motif, ont voulu s’en charger dans la suite, auraient-ils été plus heureux, auraient-ils été élevés du moins en honnêtes gens ? Je l’ignore ; mais je suis sûr qu’on les aurait portés à haïr, peut-être à trahir leurs parents : il vaut mieux cent fois qu’ils ne les aient point connus. »
Au livre IX, on a une « bonne raison » de cet abandon : ne pouvant pas se charger lui-même de l’éducation de ses enfants, Rousseau ne voulait pas confier cette éducation à Thérèse et surtout à la mère de celle-ci  : « Je frémis de les livrer à cette famille mal élevée pour en être élevés encore plus mal. Les risques de l’éducation des enfants trouvés étaient beaucoup moindres. Cette raison du parti que je pris, plus forte que toutes celles que j’énonçai dans ma lettre à Mme de Francueil fut pourtant la seule que je n’osai lui dire. »
A la fin du livre XII, dans un paragraphe où il parle surtout de Thérèse, il parle de ses enfants. Il prétend avoir bien raisonné le problème, mais on ne saura pas quelles sont les « bonnes raisons » qui lui ont fait abandonner ses enfants, tout cela reste bien allusif. Pour d’autres fautes bien moins graves on avait droit à plus de détails : « Le parti que j’avais pris à l’égard de mes enfants, quelque bien raisonné qu’il m’eût paru, ne m’avait pas toujours laissé le cœur tranquille. En méditant mon Traité de l’Éducation, je sentis que j’avais négligé des devoirs dont rien ne pouvait me dispenser.  » Dans la phrase qui suit il n’est déjà plus question de ses enfants mais de lui-même et de son ego : « Le remords enfin devint si vif, qu’il m’arracha presque l’aveu public de ma faute au commencement de l’Émile, et le trait même est si clair, qu’après un tel passage il est surprenant qu’on ait eu le courage de me la reprocher. » Il avoue s’être mal conduit envers ses enfants, mais parce qu’il avoue il ne faut pas lui en faire le reproche : J’avoue, donc je suis innocent !

Des témoins à décharge laissent entendre que Jean Jacques aurait été stérile, ou que Thérèse aurait été infidèle, et que Rousseau ne se considérait pas comme le véritable père de ces enfants. Dans ce cas qu’est-ce qui l’empêche de l’écrire dans ces Confessions, alors qu’il y raconte ses propres infidélités, et les amours multiples et simultanées de Mme de Warens ?

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