Jean Jacques Rousseau à Venise raconté par lui même

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JEAN-JACQUES ROUSSEAU A VENISE 

(1743- 1744) 

RACONTE PAR LUI-MEME

Édition enrichie de divers portraits de l’auteur, de vues de Venise et d’une composition en couleurs par Bachmann PARIS (v) MAURICE GLOMEAU, ÉDITEUR 21, RUE PIERRK- NICOLE 1920

JEAN-JACQUES ROUSSEAU A VENISE

M. le comte de Montaigu, capitaine aux gardes,
venoit d’être nommé ambassadeur à Venise. C’était
un ambassadeur de la façon de Barjac, auquel il
faisoit assidûment sa cour. Son frère, le chevalier de
Montaigu, gentilhomme de la manche de monseigneur
le Dauphin, étoit de la connoissance de ces deux da-
mes, et de celle de l’abbé Alary, de l’Académie fran-
çaise, que je voyais aussi quelquefois. M^e de Bro-
glie, sachant que l’ambassadeur cherchoit un secré-
taire, me proposa. Nous entrâmes en pourparlers. Je
demandois cinquante louis d’appointement, ce qui
étoit b^’en peu dans une place où l’on est obligé de
figurer. Il ne vouloit me donner que cent pistoies et
que je fisse le voyage à mes irais. La proposition étoit
ridicule. Nous ne pûmes nous accorder. M. de Fran-

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cueil, qui taisoit ses efforts pour me retenir, l’emporta.
Je restai, et M. de Montaigu partit, emmenant un
autre secrétaire appelé M. Follau, qu’on lui avoit
donné au bureau des Affaires étrangères. A peine
furent-ils arrivés à Venise qu’ils se brouillèrent. Fol-
lau, voyant qu’il avoit affaire à un fou, le planta là ;
et M. de Montaigu, n’ayant qu’un jeune abbé appelé
M. de Binis, qui écrivoit sous le secrétaire et n’étoit
pas en état d’en remplir la place, eut recours à moi.
Le chevalier son frère, homme d’esprit, me tourna si
bien, me faisant entendre qu’il y avoit des droits
attachés à la place de secrétaire, qu’il me fit accepter
les mille francs. J’eus vingt louis pour mon voyage,
et je partis.

A Lyon j’aurois bien voulu prendre la route du
mont Cenis, pour voir en passant ma pauvre maman;
mais je descendis le Rhône et fus m’embarquer à
Toulon, tant à cause de la guerre et par raison d’éco-
nomie que pour prendre un passeport de M. de Mire-
poix, qui commandoit alors en Provence, et à qui
j’étois adressé. M. de Montaigu, ne pouvant se passer
de moi, m’écrivoit lettres sur lettres pour presser
mon voyage. Un incident le retarda.

C’étoit le temps de la peste de Messine. La flotte
angloise y avoit mouillé, et visita la felouque sur la-
quelle j’étois. Cela nous assujettit en arrivant à Gênes,
après une longue et pénible travei’sée, à une quaran-

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taine de vingt et un jours. On donna le choix aux
passagers de la faire à bord ou au lazaret, dans lequel
on nous prévint que nous ne trouverions que les qua-
tre murs, parce qu’on n’avoit pas encore eu le temps
de le meubler. Tous choisirent la felouque. L’insup-
portable chaleur, l’espace étroit, l’impossibilité d’y
marcher, la vermine, me firent préférer le lazaret, à
tout risque. Je fus conduit dans un grand bâtiment
à deux étages absolument nu, où je ne trouvai ni fenê-
tre, ni table, ni lit, ni chaise, pas même un escabeau
pour m’asseoir, ni une botte de paille pour me cou-
cher. On m’apporta mon manteau, mon sac de nuit,
mes deux malles ; on ferma sur moi de grosses serrures
et je restai là, maître de me promener à mon aise de
chambre en chambre et d’étage en étage, trouvant
partout la même solitude et la même nudité.

Tout cela ne me fit pas repentir d’avoir choisi le
lazaret plutôt que la felouque ; et, comme un nouveau
Robinson, je me mis à m’arranger pour mes vingt
et un jours comme j’aurois fait pour toute ma vie.
J’eus d’abord l’amusement d’aller à la chasse aux
poux que j’avois gagnés dans la felouque. Quand, à
force de changer de linge et de hardes, je me fus enfin
rendu net, je procédai à l’ameublement de la chambre
que je m’étois choisie. Je me fis un bon matelas de
mes vestes et de mes chemises, des draps, de plusieurs
serviettes que je cousis, une couverture de ma robe de

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chambre, un oreiller de mon manteau roulé. Je me fis
un siège d’une malle posée à plat, et une table de
l’autre posée de champ. Je tirai du papier, une écri-
toire ; j’arrangeai en manière de bibliothèque une
douzaine de livres que j’avois. Bref, je m’accommo-
dai si bien qu’à l’exception des rideaux et des fenê-
tres, j’étois presque aussi commodément à ce lazaret
absolument nu qu’à mon jeu de paume de la rue
Verdelet. Mes repas étoient servis avec beaucoup de
pompe ; deux grenadiers, la baïonnette au bout du
fusil, les escortoient ; l’escalier étoit ma salle à man-
ger, le palier me servoit de table, la marche inférieure
me servoit de siège ; et, quand mon dîner étoit servi,
l’on sonnoit en se retirant une clochette, pour m’aver-
tir de me mettre à table. Entre mes repas, quand je
ne lisois ni n’écrivois, ou que je ne travaillois pas à
mon ameublement, j’allois me promener dans le cime-
tière des protestans qui me servoit de cour, ou je
montois dans une lanterne qui donnoit sur le port, et
d’où je pouvois voir entrer et sortir les navires. Je
passai de la sorte quatorze jours ; et j’y aurois passé
la vingtaine entière sans m’ennuyer un moment, si
M. de Jonville, envoyé de France, à qui je fis parve-
nir une lettre vinaigrée, parfumée et demi-brûlée,
n’eût fait abréger mon temps de huit jours : je les allai
passer chez lui, et je me trouvai mieux, je l’avoue, du
gîte de sa maison que de celui du lazaret. Il me fit

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force caresses. Dupont, son secrétaire, étoit un bon
garçon, qui me mena, tant à Gênes qu’à la campagne,
dans plusieurs maisons où l’on s’amusoit assez ; et
je liai avec lui connoissance et correspondance, que
nous entretînmes fort longtemps. Je poursuivis agréa-
blement ma route à travers la Lombardie. Je vis
Milan, Vérone, Bresse, Padoue, et j’arrivai enfin à
Venise, impatiemment attendu par monsieur l’ambas-
sadeur.

Je trouvai des tas de dépêches, tant de la cour que
des autres ambassadeurs, dont il n’avoit pu lire ce
qui étoit chiffré, quoiqu’il eût tous les chiffres néces-
saires pour cela. N’aj^ant jamais travaillé dans aucun
bureau ni vu de ma vie un chiffre de ministre, je crai-
gnis d’abord être embarrassé ; mais je trouvai que
rien n’étoit plus simple, et en moins de huit jours
j’eus déchiffré le tout, qui assurément n’en valoit pas
la peine ; car, outre que l’ambassade de \^enise est
toujours assez oisive, ce n’étoit pas à un pareil homme
qu’on eût voulu confier la moindre négociation. Il
s’étoit trouvé dans un grand embarras jusqu’à mon
arrivée, ne sachant ni dicter, ni écrire lisiblement.
Je lui étois très utile ; il le sentoit, et me traita bien.
Un autre motif l’y portoit encore. Depuis M. de
Froulay, son prédécesseur, dont la tête s’étoit dé-
rangée, le consul de France, appelé M. Le Blond, étoit
resté chargé des affaires de l’ambassade ; et, depuis

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l’arrivée de M. de Montaigu, il continuoit de les faire
jusqu’à ce qu’il l’eût mis au fait. M. de Montaigu,
jaloux qu’un autre fît son métier, quoique lui-même
en fût incapable, prit en guignon le consul ; et, sitôt
que je fus arrivé, il lui ôta les fonctions de secrétaire
d’ambassade pour me les donner. Elles étoient insé-
parables du titre ; il me dit de le prendre. Tant que
je restai près de lui, jamais il n’envoya que moi sous
ce titre au sénat et à son confèrent ; et dans le fond
il étoit fort naturel qu’il aimât mieux avoir pour
secrétaire d’ambassade un homme à lui qu’un consul
ou un commis des bureaux nommé par la cour.

Cela rendit ma situation assez agréable, et empêcha
ses gentilshommes, qui étoient Italiens ainsi que ses
pages et la plupart de ses gens, de me disputer la pri-
mauté dans sa maison. Je me servis avec succès de
l’autorité qui y étoit attachée pour maintenir son
droit de liste, c’est-à-dire la franchise de son quartier
contre les tentatives qu’on fit plusieurs fois pour
l’enfreindre, et auxquelles ses officiers vénitiens
n’avoient garde de résister. Mais aussi je ne souffris
jamais qu’il s’y réfugiât des bandits, quoiqu’il m’en
eût pu revenir des avantages dont Son Excellence
n’auroit pas dédaigné sa part.

Elle osa même la réclamer sur les droits du secré-
tariat qu’on appeloit la chancellerie. On étoit en
guerre ; il ne laissoit pas d’y avoir bien des expédi-

A VENISE. 7

lions de passeports. Chacun de ces passeports payoit
un sequin au secrétaire qui l’expédioit et le contre-
signoit. Tous mes prédécesseurs s’étoient lait payer
indistinctement ce seqmn tant des François que des
étrangers. Je trouvai cet usage injuste, et, sans être
François, je l’abrogeai pour les François ; mais j’exi-
geai si rigoureusement mon droit de tout autre que
le marquis Scotti, frère du favori de ia reine d’Es-
pagne, m ‘ayant fait demander un passeport sans
m’envoyer le sequin, je le lui fis demander ; hardiesse
que le vindicatif Italien n’oublia pas. Dès qu’on sut
la réforme que j’avois faite dans la taxe des passe-
ports, il ne se présenta plus, pour en avoir, que des
foules de prétendus François, qui, dans des bara-
gouins abominables, se disoient l’un Provençal, l’au-
tre Picard, l’autre Bourguignon. Comme j’ai l’oreille
assez fine, je n’en fus guère la dupe, et je doute qu’un
seul Italien m’ait soufflé mon sequin, et qu’un seul
François l’ait payé. J’eus la bêtise de dire à M. de
Montaigu, qui ne savoit rien de rien, ce que j’avois
fait. Ce mot de sequin lui fit ou\Tir les oreilles ; et,
sans me dire son avis sur la suppression de ceux des
François, il prétendit que j’entrasse en compte avec
lui sur les autres, me promettant des avantages équi-
valons. Plus indigné de cette bassesse qu’affecté par
mon propre intérêt, je rejetai hautement sa propo-
sition. Il insista, je m’échauffai. « Non, Monsieur, lui

8 JEAN-JACQUES ROUSSEAU

dis-je très vivement ; que Votre Excellence garde ce
qui est à elle, et me laisse ce qui est à moi ; je ne lui
céderai jamais un sou. » Voyant qu’il ne gagnoit rien
par cette voie, il en prit une autre, et n’eut pas honte
de me dire que puisque j’avois les profits de sa chan-
cellerie, il étoit juste que j’en fisse les frais. Je ne
voulus pas chicaner sur cet article ; et depuis lors j’ai
fourni de mon argent encre, papier, cire, bougie, non
pareille, jusqu’au sceau, que je fis refaire, sans qu’il
m’en ait remboursé jamais un iiard. Cela ne m’em-
pêcha pas de faire une petite part du produit des pas-
seports à l’abbé de Binis, bon garçon, et bien éloigné
de prétendre à rien de semblable. S’il étoit complai-
sant envers moi, je n’étois pas moins honnête envers
lui, et nous avons toujours bien vécu ensemble.

Sur l’essai de ma besogne, je la trouvai moins em-
barrassante que je n’avois craint pour un homme
sans expérience, auprès d’un ambassadeur qui n’en
avoit pas davantage, et dont, pour surcroît, l’igno-
rance et l’entêtement contrarioient comme à plaisir
tout ce que le bon sens et quelques lumières m’ins-
piroient de bien pour son service et celui du roi. Ce
qu’il fit de plus raisonnable fut de se lier avec le mar-
quis de Mari, ambassadeur d’Espagne, honuTie adroit
et fin, qui l’eût mené par le nez s’il l’eût voulu mais
qui, vu l’union d’intérêt des deux couronnes, le con-
seilloit d’ordinaire assez bien, si l’autre n’eût gâté ses

A VENISE. 9

conseils en fourrant toujours du sien dans leur exé-
cution. La seule chose qu’ils eussent à faire de concert
étoit d’engager les Vénitiens à maintenir la neutra-
lité. Ceux-ci ne manquoient pas de protester de leur
fidélité à l’observer, tandis qu’ils foumissoient publi-
quement des munitions aux troupes autrichiennes,
et même des recrues sous prétexte de désertion. M. de
Montaigu, qui, je croîs, vouloit plaire à la république,
ne manquoit pas aussi, malgré mes représentations,
de me faire assurer dans toutes ses dépêches qu’elle
n’enfreindrcit jamais la neutralité. L’entêtement et
la stupidité de ce pauvre homme me faisoient écrire
et faire à tout moment des extravagances dont j’étois
bien forcé d’être l’agent puisqu’il le vouloit, mais qui
me rendoient quelquefois mon métier insupportable
et même presque impraticable. Il vouloit absolument,
par exemple, que la plus grande partie de sa dépêche
au roi et de celle au ministre fût en chiffres, quoique
l’une et l’autre ne contînt absolument rien qui de-
mandât cette précaution. Je lui représentai qu’entre
le vendredi qu’arrivoient les dépêches de la cour et le
samedi que partoient les nôtres, il n’y avoit pas assez
de temps pour l’employer à tant de chiffres, et à la
forte correspondance dont j’étois chargé pour le
même courrier. Il trouva à cela un expédient admi-
rable : ce fut de faire dès le jeudi la réponse aux dépê-

lO JEAN-JACQUES ROUSSEAU

ches qui dévoient arriver le lendemain. Cette idée lui
parut même si heureusement trouvée, quoi que je
pusse lui dire sur l’impossibilité, sur l’absurdité de
son exécution, qu’il en fallut passer par là ; et, tout
le temps que j’ai demeuré chez lui, après avoir tenu
note de quelques mots qu’il me disoit dans la semaine
à la volée, et de quelques nouvelles triviales que j’ai-
lois écumant par-ci par-là, muni de ces uniques maté-
riaux, je ne manquois jamais le jeudi matin de lui
porter le brouillon des dépêches qui dévoient partir
le samedi, sauf quelques additions ou corrections que
je faisois à la hâte sur celles qui dévoient venir le
vendredi, et auxquelles les nôtres servoient de ré-
ponse. Il avoit un autre tic fort plaisant, et qui don-
noit à sa correspondance un ridicule difficile à ima-
giner : c’étoit de renvoyer chaque nouvelle à sa source,
au lieu de lui faire suivre son cours. Il marquoit à
M. Ameîot les nouvelles de la cour, à i\I. de Maurepas
celles de Paris, à M. d’Havrincourt celles de Suède, à
M. de La Chetardie celles de Pétersbourg, et quel-
quefois à chacun celles qui venoient de lui-même, et
que j’habillois en termes un peu différens. Comme de
tout ce que je lui portois à signer il ne parcouroit que
les dépêches de la cour, et signoit celles des autres
ambassadeurs sans les lire, cela me rendoit un peu
plus le maitre de tourner ces dernières à ma mode,
et j’y fis au moins croiser les nouvelles. I\Iais il me fut

A VENISE. 11

impossible de donner un tour raisonnable aux dépê-
ches essentielles : heureux encore quand il ne s’avisoit
pas d’y larder impromptu quelques lignes de son
estoc, qui me forçoient de retourner transcrire en
hâte toute la dépêche ornée de cette nouvelle imperti-
nence, à laquelle il falloit donner l’honneur du chif-
fre, sans quoi il ne l’auroit pas signée. Je fus tenté
vingt fois, pour l’amour de sa gloire, de chiffrer autre
chose que ce qu’il avoit dit ; mais, sentant que rien ne
pou voit autoriser une pareille infidélité, je le laissai
délirer à ses risques, content de lui parler avec fran-
chise, et de remplir aux miens mon devoir auprès
de lui.

C’est ce que je fis toujours avec une droiture, un
zèle et un courage qui méritoient de sa part une autre
récompense que celle que j’en reçus à la fin. Il étoit
temps que je fusse une fois ce que le Ciel, qui m’avoit
doué d’un heureux naturel, ce que l’éducation que
j’avois reçue de la meilleure des femmes, ce que celle
que je m’étois donnée à moi-même, m’avoit fait être;
je le fus. Livré à moi seul, sans amis, sans conseil,
sans expérience, en pays étranger, servant une nation
étrangère, au milieu d’une foule de fripons qui, pour
leur intérêt et pour écarter le scandale du bon exem-
ple, m’excitoient à les imiter; loin d’en rien faire, je
servis bien la France, à qui je ne devois rien, et mieux
l’ambassadeur, comme il étoit juste, en tout ce qui

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dépendoit de moi. Irréprochable dans un poste assez
en vue, je méritai, j’obtins l’estime de la République,
celle de tous les ambassadeurs avec qui nous étions
en correspondance, et l’affection de tous les François
établis à Venise, sans en excepter le consul même,
que je supplantois à regret dans les fonctions que je
savois lui être dues et qui me donnoient plus d’embar-
ras que de plaisir.

M. de Montaigu, livré sans réserve au marquis Mari,
qui n’entroit pas dans le détail de ses devoirs, les
négligeoit à tel point que sans moi les François qui
étoient à Venise ne se seroient pas aperçus qu’il y eût
un ambassadeur de leur nation. Toujours éconduits
sans qu’il voulût les entendie lorsqu’ils avoient besoin
de sa protection, ils se rebutèrent, et l’on n’en voyoit
plus aucun ni à sa suite ni à sa table, où il ne les invita
jamais. Je fis souvent de mon chef ce qu’il auroit dû
faire : je rendis aux François qui avoient recours à lui
ou à moi tous les services qui étoient en mon pouvoir.
En tout autre pays j’aurois fait davantage ; mais, ne
pouvant voir personne en place à cause de la mienne,
j’étois forcé de recourir souvent au consul, et le consul
établi dans le pays où il avoit sa famille, avoit des
ménagemens à garder qui l’empêchoient de faire ce
qu’il auroit voulu. Quelquefois cependant, le voyant
mollir et n’oser parler, je m’aventurois à des démar-
ches hasardeuses dont plusieurs m’ont réussi. Je

A VENISE. l3

m’en rappelle une dont le souvenir me fait encore
rire : on ne se douteroit guère que c’est à moi que les
amateurs du spectacle à Paris ont dû Coralline et sa
sœur Camille ; rien cependant n’est plus vrai. Véro-
nèse, leur père, s’étoit engagé avec ses enfants pour
la troupe italienne ; et, après avoir reçu deux mille
francs pour son voj’age, au lieu de partir, il s’étoit
tranquillement mis à Venise au théâtre de Saint-Luc,
où Coralline, tout enfant qu’elle étoit encore, attiroit
beaucoup de monde. M. le duc de Gesvres, comme
premier gentilhomme de la chambre, écrivit à l’am-
bassadeur pour réclamer le père et la fille. M. de Mon-
taigu, me donnant la lettre, me dit pour toute ins-
truction : « Voyez cela. » J’allai chez M. Le Blond le
prier de parler au praticien à qui appartenoit le théâ-
tre de Saint-Luc, et qui étoit, je crois, un Zustiniari,
afin qu’il renvoyât Véronèse, qui étoit engagé au
service du roi. Le Blond, qui ne se soucioit pas trop
de la commission, la fit mal. Zustiniani battit la cam-
pagne, et Véronèse ne fut point renvoyé. J’étois
piqué. L’on étoit en carnaval : ayant pris la bahute et
le masque, je me ûs mener au palais Zustiniani. Tous
ceux qui virent entrer ma gondole avec la livrée de
l’ambassadeur furent frappés ; Venise n’avoit jamais
vu pareille chose. J’entre, je me fais annoncer sous le
nom d’ima siora maschera. Sitôt que je fus introduit,
j’ôte mon masque et je me nomme. Le sénateur pâlit

14 JEAN’-JACgUES ROUSSEAU

et reste stupéfait. « Monsieur, lui dis-je en vénitien,
c’est à regret que j’importune Votre Excellence de
ma visite ; mais vous avez à votre théâtre de Saint-
Luc un homme, nommé Véronèse, qui est engagé au
service du roi, et qu’on vous a fait demander inuti-
lement : je viens le réclamer au nom de Sa Majesté. •>
Ma courte harangue fit effet. A peine étois-je parti
que mon homme courut rendre compte de son aven-
ture aux inquisiteurs d’État, qui lui lavèrent la tête.
Véronèse fut congédié le jour même. Je lui fis dire
que, s’il ne partoit dans la huitaine, je le ferois arrê-
ter ; et il partit.

Dans une autre occasion je tirai de peine un capi-
taine de vaisseau marchand, par moi seul et presque
sans le concours de personne. Il s’appeloit le capi-
taine Olivet, de Marseille ; j’ai oublié le nom du vais-
seau. Son équipage avoit pris querelle avec des Escla-
vons au service de la république ; il y avoit eu des
voies de fait, et le vaisseau avoit été mis aux arrêts
avec une telle sévérité que personne, excepté le seul
capitaine, n’y pouvoit aborder ni en sortir sans per-
mission. Il eut recours à l’ambassadeur, qui l’envoya
promener ; il fut au consul, qui lui dit que ce n’étoit
pas une affaire de commerce, et qu’il ne pouvoit s’en
mêler. Ne sachant plus que faire, il revint à moi. Je
représentai à M. de Montaigu qu’il devoit me per-
mettre de donner sur cette affaire un mémoire au

A VENISE. l5

Sénat. Je ne me rappelle pas s’il y consentit et si je
présentai le mémoire : mais je me rappelle bien que,
mes démarches n’aboutissant à rien et l’embargo
durant toujours, je pris un parti qui me réussit. J’in-
sérai la relation de cette affaire dans une dépêche
à M. de Maurepas, et j’eus même assez de peine à faire
consentir M. de Montaigu à passer cet article. Je
savois que nos dépêches, sans valoir trop la peine
d’être ouvertes, l’étoient à Venise ; j’en avois la
preuve dans les articles que j’en trouvois mot pour
mot dans la gazette : infidélité dont j ‘avois inuti-
lement voulu porter l’ambassadeur à se plaindre.
Mon objet, en parlant de cette vexation dans la dépê-
che, étoit de tirer parti de leur curiosité pour leur
faire peur et les engager à délivrer le vaisseau : car,
s’il eût fallu attendre pour cela la réponse de la cour,
le capitaine étoit ruiné avant qu’elle fût venue. Je fis
plus, je me rendis au vaisseau pour interroger l’équi-
page. Je pris avec moi l’abbé Patizel, chancelier du
consulat, qui ne vint qu’à contre-cœur ; tant tous ces
pauvres gens craignoient de déplaire au sénat. Xe
pouvant monter à bord à cause de la défense, je
restai dans ma gondole, et j’y dressai mon verbal,
interrogeant à haute voix et successivement tous les
gens de l’équipage, et dirigeant mes questions de
manière à tirer des réponses qui leur fussent avanta-
geuses. Je voulus engager Patizel à faire les interro-

l6 JEAN-JACQUES ROUSSEAU

galions et le verbal lui-même, ce qui en effet étoit
plus de son métier que du mien. Il n’y voulut jamais
consentir, ne dit pas un seul mot, et voulut à peine
signer le verbal après moi. Cette démarche un peu
hardie eut cependant un heureux succès, et le vais-
seau fut délivré longtemps avant la réponse du mi-
nistre. Le capitaine voulut me faire un présent. Sans
me fâcher, je lui dis, en lui frappant sur l’épaule :
« Capitame Olivet, crois-tu que celui qui ne reçoit pas-
des François un droit de passeport qu’il trouve établi
soit homme à leur vendre la protection du roi? » Il
voulut au moins me donner sur son bord un dîner,
que j’acceptai, et où je menai le secrétaire d’ambas-
sade d’Espagne, nommé Carrio, homme d’esprit et
très aimable, qu’on a vu depuis secrétaire d’ambas-
sade à Paris et chargé des affaires, avec lequel je
m’étois intimement lié, à l’exemple de nos ambas-
sadeurs.

Heureux si, lorsque je faisois avec le plus parfait
désintéressement tout le bien que je pouvois faire,
j’avois su mettre assez d’ordre et d’attention dans
tous ces menus détails pour n’en pas être la dupe et
servir les autres à mes dépens ! Mais dans les places
comme celle que j’occupois, où les moindres fautes
ne sont point sans conséquence, j’épuisois toute mon
attention pour n’en point faire contre mon service.
Je fus jusqu’à la fin du plus grand ordre et de la plus

A VENISE. 17

grande exactitude en tout ce qui regardoit mon devoir
essentiel. Hors quelques erreurs qu’une précipitation
forcée me fit faire en chiffrant, et dont les commis
de M. Ame^ot se plaignirent une fois, ni l’ambas-
sadeur ni personne n’eut jamais à me reprocher une
seule négligence dans aucune de mes fonctions, ce
■qui est à noter pour un homme aussi négligent et
aussi étourdi que moi ; mais je manquois parfois de
mémoire et de soin dans les affaires particulières
dont je me chargeois ; et l’amour de la justice m’en a
toujours fait supporter le préjudice de mon propre
mouvement, avant que personne songeât à se plain-
dre. Je n’en citerai qu’un seul trait, qui se rapporte
à mon départ de Venise, et dont j’ai senti le contre-
coup dans la suite à Paris.

Notre cuisinier, appelé Rousselot, avoit apporté de
France un ancien billet de deux cents francs qu’un
perruquier de ses amis avoit d’un noble vénitien
appelé Zanetto Nani, pour fourniture de perruques,
Rousselot m’apporta ce billet, en me priant de tâcher
d’en tirer quelque chose par accommodement. Je
savois, il savoit aussi que l’usage constant des nobles
vénitiens est de ne jamais payer, de retour dans leur
patrie, les dettes qu’ils ont contractées en pays étran-
ger ; quand on les y veut contraindre, ils consument
en tant de longueurs et de frais le malheureux créan-
cier qu’il se rebute et finit par tout abandonner, ou

î8 JEAN-JACOUES ROUSSEAU

s’accommoder presque pour rien. Je priai M. Le
Blond de parler à Zanetto. Celui-ci convint du billet,
non du payement. A foi ce de batailler il promit enfin
trois sequins. Quand Le Blond lui porta le billet, les
trois sequins ne se trouvèrent pas prêts ; il fallut
attendre. Durant cette attente, survint ma querelle
avec l’ambassadeur, et ma sortie de chez lui. Je laissai
les papiers de l’ambassade dans le plus grand ordre,
mais le billet de Rousselot ne se trouva point. M. Le
Blond m’assura me l’avoir rendu. Je le connoissois
trop honnête homme pour en douter ; mais il me fut
impossible de me rappeler ce qu’étoit devenu ce billet.
Comme Zanetto avoit avoué la dette, je priai M. Le
Blond de tâcher de tirer les trois sequins sur un reçu,
ou de l’engager à renouveler le billet par duplicata.
Zanetto, sachant le billet perdu, ne voulut faire ni
l’un ni l’autre. J’offris à Rousselot les trois sequins
de ma bourse pour l’acquit du billet. Il les refusa, et
me dit que je m’accommoderois à Paris avec le créan-
cier, dont il me donna l’adresse. Le perruquier, sa-
chant ce qui s’étoit passé, voulut son billet ou son
argent en entier. Que n’aurois-je point donné, dan?
mon indignation, pour retrouver ce maudit billet !
Je payai les deux cents francs, et cela dans ma plus
grande détresse. Voilà comment la perte du billet
valut au créancier lejpayement de la somme entière,
tandis que, si, malheureusement pour lui, ce billet se

A VENISE. 19

fût retrouvé, il en auroit difficilement tiré les dix écus
promis par son Excellence Zanetto Xani.

Le talent que je me crus sentir pour mon emploi
me le fit remplir avec goût : et, hors la société de mon
ami Carrio, celle du vertueux Altuna, dont j’aurai
bientôt à parler, hors les récréations bien innocentes
de la place Saint-Marc, du spectacle, et de quelques
visites que nous faisions presque toujours ensemble,
je fis mes seuls plaisirs de mes devoirs. Quoique mon
travail ne fût pas fort pénible, surtout avec l’aide de
l’abbé de Binis, comme la con’espondance étoit très
étendue et qu’on étoit en temps de guerre, je ne lais-
sois pas d’être occupé raisonnablement. Je travaillois
tous les jours une bonne partie de la matinée, et les
jours de courrier quelquefois jusqu’à minuit. Je
consacrois le reste du temps à l’étude du métier que
je commençois, et dans lequel je comptois bien, par
le succès de mon début, être employé plus avanta-
geusement dans la suite. En effet, il n’y avoit qu’une
voix sur mon compte, à commencer par celle de
l’ambassadeur, qui se louoit hautement de mon ser-
vice, qui ne s’en est jamais plaint, et dont toute la
fureur ne vint dans la suite que de ce que, m’étant
plaint inutilement moi-même, je voulus enfin avoir
mon congé. Les ambassadeurs et ministres du roi,
avec qui nous étions en correspondance, lui faisoient,
sur le mérite de son secrétaire, des complimens qui

20 JEAN-JACQUES ROUSSEAU

dévoient le flatter, et qui, dans sa mauvaise tête^
produisoient un effet tout contraire. Il en reçut un
surtout dans une circonstance essentielle, qu’il ne
m’a jamais pardonné. Ceci vaut la peine d’être ex-
pliqué.

Il pou voit si peu se gêner que le samedi même,,
jour de presque tous les courriers, il ne pou voit atten-
dre pour sortir que le travail fût achevé ; et, me
talonnant sans cesse pour expédier les dépêches du
roi et des ministres, il les signoit en hâte, et puis-
couroit je ne sais où, laissant la plupart des autres
lettres sans signature : ce qui me forçoit, quand ce
n’étoient que des nouvelles, de les tourner en bul-
letin ; mais, lorsqu’il s’agissoit d’affaires qui regar-
doient le service du roi, il falloit bien que quelqu’un
signât, et je signois. J’en usai ainsi pour un avis
important que nous venions de recevoir de M. Vin-
cent, chargé des affaires du roi à Vienne. C’étoit dans
le temps que le prince de Lobkowitz marchoit à Na-
ples, et que le comte de Gages fit cette mémorable
retraite, la plus belle manœuvre de guerre de tout le
siècle, et dont l’Europe a trop peu parlé. L’avis por-
toit qu’un homme, dont M. Vincent nous envoyoit
le signalement, partoit de Vienne et devoit passer
à Venise, allant furtivement dans l’Abruzze, chargé
d’y faire soulever le peuple à l’approche des Autri-
chiens. En l’absence de M. le comte de Montaigu,

A VENISE. 21

qui ne s’intéressoit à rien, je fis passer à M. le marquis
de l’Hôpital cet avis si à propos que c’est peut-être
à ce pauvre Jean- Jacques si bafoué que la maison
de Bourbon doit la conservation du royaume de
Naples.

Le marquis de l’Hôpital, en remerciant son col-
lègue comme il étoit juste, lui parla de son secrétaire
et du service qu’il venoit de rendre à la cause com-
mune. Le comte de Montaigu, qui avoit à se repro-
cher sa négligence dans cette aftaire, crut entrevoir
dans ce compliment un reproche, et m’en parla avec
humeur. J’avois été dans le cas d’en user avec le
comte de Castellane, ambassadeur à Constantinople,
comme avec le marquis de l’Hôpital, quoiqu’en chose
moins importante. Comme il n’y avoit point d’autre
poste pour Constantinople que les courriers que le
sénat envoyoit de temps en tempi à son bayle, on
donnoit avis du départ de ces courriers à l’ambas-
sadeur de France pour qu’il pût écrire par cette voie
à son collègue,, s’ il le jugeoit à propos. Cet avis venoit
d’ordinaire un jour ou deux à l’avance ; mais on
faisoit si peu de cas de M. de Montaigu qu’on se
contentoit d’envoyer chez lui, pour la forme, une
heure ou deux avant le départ du courrier, ce qui me
mit plusieurs fois dans le cas de faire la dépêche en
son absence. M. de Castellane, en y répondant, faisoit
mention de moi en termes honnêtes ; autant en

22 JEAN-JACQUES ROUSSEAU

foisoit à Gênes M. de Jonville : autant de nouveaux
griefs.

J’avoue que je ne fuyois pas l’occasion de me faire
connoître mais je ne la cherchois pas non plus hors de
propos ; et il me paroissoit fort juste, en servant bien,
d’aspirer au prix naturel des bons services, qui est
l’estime de ceux qui sont en état d’en juger et de les
récompenser. Je ne dirai pas si mon exactitude à
remplir mes fonctions étoit de la part de l’ambas-
sadeur un légitime sujet de plainte ; mais je dirai bien
que c’est le seul qu’il ait articulé jusqu’au jour de
notre réparation.

Sa maison, qu’il n’avoit jamais mise sur un bon
pied, se remplissoit de canaille : les François y étoient
maltraités, les Italiens y prenoient l’ascendant ; et
même parmi eux les bons serviteurs attachés depuis
longtemps à l’ambassade furent tous malhonnê-
tement chassés, entre autres son premier gentil-
homme, qui l’avoit été du comte de Froulay, et qu’on
appeloit, je crois, le comte Peati, ou d’un nom très
approchant. Le second gentilhomme, du choix de
M. de Montaigu, étoit un bandit de Mantoue, appelé
Dominique Vitali, à qui l’ambassadeur confia le soin
de sa maison, et qui, à force de patelinage et de basse
lésine, obtint sa confiance et devint son favori, au
grand préjudice du peu d’honnêtes gens qui y étoient
encore, et du secrétaire qui étoit à leur tête. L’œdl

A VENISE. 23

intègre d’un honnête homme est toujours inquiétant
pour les fripons. Il n’en auroit pas faUu davantage
pour que celui-ci me prît en haine ; mais cette haine
avoit une autre cause encore qui la rendit bien plus
cruelle. Il faut dire cette cause, afin qu’on me con-
damne si j’avois tort.

L’ambassadeur avoit, selon l’usage, une loge à
chacun des cinq spectacles. Tous les jours à dîner
il nommoit le théâtre où il vouloit aller ce jour-là ;
je choisissois après lui, et les gentilshommes dispo-
soient des autres loges. Je prenois en sortant la clef
de la loge que j’avois choisie. Un jour, Vitali n’étant
pas là, je chargeai le valet de pied qui me servoit de
m’apporter la mienne dans une maison que je lui
indiquai. Vitali, au heu de m’envoyer ma clef^ dit
qu’il en avoit disposé. J’étois d’autant plus outré que
le valet de pied m’avoit rendu compte de ma com-
mission devant tout le monde. Le soir, Vitali voulut
me dire quelques mots d’excuse que je ne reçus
point : « Demain, ^lonsieur, lui dis-je, vous viendrez
me les faire à telle heure dans la maison où j’ai reçu
l’affront, et devant les gens qui en ont été les témoins,
ou après-demain, quoi qu’il arrive, je vous déclare
que vous ou moi sortirons d’ici. » Ce ton décidé
lui en imposa. Il nnt au lieu et à l’heure me faire des
excuses publiques avec une bassesse digne de lui ;
mais il prit à loisir ses mesures, et, tout en me fai-

24 JEAN-JACQUES ROUSSEAU

sant de grandes courbettes, il travaillai tellement à
l’italienne que, ne pouvant porter l’ambassadeur à
me donner mon congé, il me mit dans la nécessité
de le prendre.

Un pareil misérable n’étoit assurément pas fait
pour me connoître ; mais il connoissoit de moi ce qui
servoit à ses vues ; il me connoissoit bon et doux à
l’excès pour supporter des torts involontaires, fier et
peu endurant pour des offenses préméditées, aimant
la décence et la dignité dans les choses convenables,
et non moins exigeant pour l’honneur qui m’étoit
dû qu’attentif à rendre celui que je devois aux autres.
C’est par là qu’il entreprit et vint à bout de me re-
buter. Il mit la maison sens dessus dessous ; il en ôta
ce que j’avois tâché d’y maintenir de règle, de subor-
dination, de propreté, d’ordre. Une maison sans
femme a besoin d’une discipline un peu sévère, pour
y faire régner la modestie inséparable de la dignité.
Il fit bientôt de la nôtre un lieu de crapule et de li-
cence, un repaire de fripons et de débauchés. Il donna
pour second gentilhomme à Son Excellence, à la
place de celui qu’il avoit fait chasser, un autre maque-
reau comme lui, qui tenoit bordel public à la Croix-
de-Malte ; et ces deux coquins bien d’accord étoient
d’une indécence égale à leur insolence. Hors la
seule chambre de l’ambassadeur, qui même n’étoit
pas trop en règle, il n’y avoit pas un seul coin

A VENISE. 25

dans la maison souffrable pour un honnête homme.
Comme Son Excellence ne soupoit pas, nous avions
le soir, les gentilshommes et moi, une table particu-
lière, où mangeoient aussi l’abbé de Binis et les pages.
Dans la plus vilaine gargote on est servi plus propre-
ment, plus décemment, en linge moins sale, et l’on a
mieux à manger. On nous donnoit une seule petite
chandelle bien noire, des assiettes d’étain, des four-
chettes de fer. Passe encore pour ce qui se faisoit en
secret ; mais on m’ôta ma gondole ; seul de tous les
secrétaires d’ambassadeur, j’étois forcé d’en louer
une, ou d’aller à pied ; et je n’avois plus la livrée de
Son Excellence que quand j’allois au sénat. D’ail-
leurs, rien de ce qui se passoit au dedans n’étoit ignoré
dans la ville. Tous les officiers de l’ambassadeur
jetoient les hauts cris. Dominique, la seule cause de
tout, crioit le plus haut, sachant bien que l’indécence
avec laquelle nous étions traités m’étoit plus sensible
qu’à tous les autres. Seul de la maison, je ne disois rien
au dehors ; mais je me plaignois vivement à l’ambas-
sadeur et du reste et de lui-même, qui, secrètement
excité par son âme damnée, me faisoit chaque jour
quelque nouvel affront. Forcé de dépenser beaucoup
pour me tenir au pair avec mes confrères et conve-
nablement à mon poste, je ne pouvois arracher un sou
de mes appointemens ; et, quand je lui demandois
de l’argent, il me parloit de son estime et de sa con-

 

26 JEAN-JACQUES ROUSSEAU

fiance, comme si elle eût dû remplir ma bourse et
pourvoir à tout.

Ces deux bandits finirent par faire tourner tout à
fait la tête à leur maître, qui ne l’avoit déjà pas trop
droite, et le ruinoient dans un brocantage continuel
par des marchés de dupe, qu’ils lui persuadoient être
des marchés d’escroc. Ils lui firent louer, sur la
Brenta, un palazzo le double de sa valeur, dont ils
partagèrent le surplus avec le propriétaire. Les
appartemens en étoient incrustés en mosaïque, et
garnis de colonnes et de pilastres de très beaux mar-
bres à la mode du pays. M. de Montaigu fit super-
bement masquer tout cela d’une boiserie de sapin,
par l’unique raison qu’à Paris les appartemens sont
ainsi boisés. Ce fut par une raison semblable que,
seul de tous les ambassadeurs qui étoient à Venise,
il ôta l’épée à ses pages et la canne à ses valets de
pied. Voilà quel étoit l’homme qui, toujours par le
même motif peut-être, me prit en grippe, uniquement
sur ce qiie je le servois fidèlement.

J’endurai patiemment ses dédains, sa brutalité, ses
mauvais traitemens, tant qu’en y voyant de l’hu-
meur je crus n’y pas voir de la haine ; mais, dès que
je vis le dessein formé de me priver de l’honneur que
je méritois par mon bon service, je résolus d’y re-
noncer. La première marque que je reçus de sa mau-
vaise volonté fut à l’occasion d’un dîner qu’il devoit

A VENISE. 27

donner à M. le duc de Modène et à sa famille qui
étoient à Venise, et dans lequel il me signifia que je
n’aurois pas place à sa table. Je lui répondis, piqué,
mais sans me fâcher, qu’ayant l’honneur d’y dîner
journellement, si M. le duc de Modène exigeoit que
je m’en abstinsse quand il y viendroit, il étoit de la
dignité de Son Excellence et de mon devoir de n’y
pas consentir. « Comment! dit-il avec emportement;
mon secrétaire, qui même n’est pas gentilhomme,
prétend dîner avec un souverain, quand mes gen-
tilshommes n’y dînent pas ! — Oui, Monsieur, lui
répliquai-je, le poste dont m’a honoré Votre Excel-
lence m’ennoblit si bien, tant que je le remplis, que
j’ai même le pas sur vos gentilshommes ou soi-disant
tels, et suis admis où ils ne peuvent l’être. Vous
n’ignorez pas que, le jour que vous ferez votre entrée
publique, je suis appelé par l’étiquette, et par un
usage immémorial, à vous y suivre en habit de céré-
monie, et à l’honneur d’y dîner avec vous au palais
de Saint-Marc ; et je ne vois pas pourquoi un homme
qui peut et doit manger en public avec le doge et le
sénat de Venise ne pourroit pas manger en parti-
culier avec M. le duc de Modène. » Quoique l’argu-
ment fût sans réplique, l’ambassadeur ne s’y rendit
point ; mais nous n’eûmes pas occasion de renou-
veler la dispute, M. le duc de Modène n’étant point
venu dîner chez lui.

28 JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Dès lors il ne cessa de me donner des désagrémens,
de me faire des passe-droits, s’efforçant de m’ôter
les petites prérogatives attachées à mon poste, pour
les transmettre à son cher Vitali ; et je suis sûr que,
s’il eût osé l’envoyer au sénat à ma place, il l’auroit
fait. Il employoit ordinairement l’abbé de Binis pour
écrire dans son cabinet ses lettres particulières : il se
ser\’it de lui pour écrire à M. de Maurepas une rela-
tion de l’affaire du capitaine Olivet, dans laquelle,
loin de lui faire aucune mention de moi, qui seul m’en
étois mêlé, il m’ôtoit même l’honneur du verbal, dont
il lui envoyoit un double, pour l’attribuer à Patizel,
qui n’avoit pas dit un seul mot. Il vouloit me mor-
tifier et complaire à son favori, mais non pas se dé-
faire de moi. Il sentoit qu’il ne lui seroit plus aussi
aisé de me trouver un successeur qu’à M. Follau, qui
l’avoit déjà fait connoître. Il lui falloit absolument
un secrétaire qui sût l’italien, à cause des réponses du
sénat ; qui fît toutes ses dépêches, toutes ses affaires,
sans qu’il se mêlât de rien ; qui joignît au mérite de
bien sers-ir, la bassesse d’être le complaisant de mes-
sieurs ses faquins de gentilshommes. Il vouloit donc
me garder et me mater en me tenant loin de mon
paj’s et du sien, sans argent pour y retourner ; et il
auroit réussi peut-être, s’il s’y fût pris modérément.
Mais Vitali, qui avoit d’autres vues, et qui vouloit
me forcer de prendre mon parti, en vint à bout. Dès

A VENISE. 29

que je vis que je perdois toutes mes peines, que l’am-
bassadeur me faisoit des crimes de mes services au
lieu de m’en savoir gré, que je n’avois plus à espérer
chez lui que désagrémens au dedans, injustice au
dehors, et que, dans le décri général où il s’étoit mis,
ses mauvais offices pouvoient me nuire sans que les
bons pussent me servir, je pris mon parti et lui de-
mandai mon congé, lui laissant le temps de se pour-
voir d’un secrétaire. Sans me dire ni oui ni non, il
alla toujours son train. Voyant que rien n’alloit mieux
et qu’il ne se mettoit en devoir de chercher personne,
j’écrivis à son frère, et, lui détaillant mes motifs, je
le priai d’obtenir mon congé de Son Excellence,
ajoutant que de manière ou d’autre il m’étoit impos-
sible de rester. J’attendis longtemps et n’eus point
de réponse. Je commençois d’être fort embarrassé ;
mais l’ambassadeur reçut enfin une lettre de son
frère. Il falloit qu’elle fût vive, car, quoiqu’il fût
sujet à des emportemens très féroces, je ne lui en vis
jamais un pareil. Après des torrens d’injures abomi-
nables, ne sachant plus que dire, il m’accusa d’avoir
vendu ses chiffres. Je me mis à rire, et lui demandai
d’un ton moqueur s’il croyoit qu’il y eût dans tout
Venise un homme assez sot pour en donner un écu.
Cette réponse le fit écumer de rage. Il fit mine d’ap-
peler ses gens pour me faire, dit-il, jeter par la fenêtre.
Jusque-là j’avois été fort tranquille ; mais à cette

30 JEAN-JACQUES ROUSSEAU

menace, la colère et l’indignation me transportèrent
à mon tour. Je m’élançai vers la porte ; et, après
avoir tiré le bouton qui la fermoit en dedans : « Non
pas, Monsieur le comte, lui dis-je en revenant à lui
d’un pas grave, vos gens ne se mêleront pas de cette
affaire ; trouvez bon qu’elle se passe entre nous. »
Mon action, mon air, le calmèrent à l’instant même ;
la surprise et l’effroi se marquèrent dans son main-
tien. Quand je le vis revenu de sa furie, je lui fib mes
adieux en peu de mots ; puis, sans attendre sa ré-
ponse, j’allai rouvrir la porte, je sortis et passai posé-
ment dans l’antichambre au milieu de ses gens, qui
se levèrent à l’ordinaire, et qui, je crois, m’auroient
plutôt prêté main-forte contre lui qu’à lui contre
moi. Sans remonter chez moi, je descendis l’escalier
tout de suite, et sortis sur-le-champ du palais pour
n’y plus rentrer.

J’allai droit chez M. Le Blond lui conter l’aven-
ture. Il en fut peu surpris ; il connoissoit l’homme.
Il me retint à dîner. Ce dîner, quoique impromptu,
fut brillant ; tous les François de considération qui
étoient à Venise s’y trouvèrent : l’ambassadeur n’eut
pas un chat. Le consul conta mon cas à la compagnie.
A ce récit il n’y eut qu’un cri, qui ne fut pas en faveur
de Son Excellence. Elle n’avoit point réglé mon
compte, ne m’avoit pas donné un sou, et, réduit pour
toute ressource à quelques louis que j’avois sur moi.

A VENISE. 31

i’étois dans l’embarras pour mon retour. Toutes les
bourses me furent ouvertes. Je pris une vingtaine
de sequins dans celle de M. Le Blond, autant dans
celle de M. de Saint-Cyr, avec lequel, après lui, j’avois
le plus de liaison. Je remerciai tous les autres ; et, en
attendant mon départ, j’allai loger chez le chancelier
du consulat, pour bien prouver au public que la
nation n’étoit pas complice des injustices de l’ambas-
sadeur. Celui-ci, furieux de me voir fêté dans mon
infortune, et lui délaissé, tout ambassadeur qu’il
étoit, perdit tout à fait la tête et se comporta comme
un forcené. Il s’oublia jusqu’à présenter un mémoire
au sénat pour me faire arrêter. Sur l’avis que m’en
donna l’abbé de Binis, je résolus de rester encore
quinze jours, au lieu de partir le surlendemain comme
j’avois compté. On avoit vu et approuvé ma conduite;
i’étois universellement estimé. La seigneurie ne dai-
gna pas même répondre à l’extravagant mémoire de
l’ambassadeur, et me fit dire par le consul que je
pouvois rester à Venise aussi longtemps qu’il me
plairoit sans m’inquiéter des démarches d’un fou. Je
continuai de voir mes amis ; j’allai prendre congé de
monsieur l’ambassadeur d’Espagne, qui me reçut
très bien, et du comte de Finochietti, ministre de
Naples, que je ne trouvai pas, mais à qui j’écrivis, et
qui me répondit la lettre du monde la plus obligeante.
Je partis enfin, ne laissant, malgré mes embarras,

32 JEAN-JACQUES ROUSSEAU

d’autres dettes que les empnuits dont je viens de
pailer, et une cinquantaine d’écus cher un marchand,
nommé Morandi, que Carrio se chargea de payer, et
que je ne lui ai jamais rendus, quoique nous nous
soj’ons souvent revus depuis ce temps-là ; mais, quant
aux deux emprunts dont j’ai parlé, je les remboursai
très exactement sitôt que la chose me fut possible.
Ne quittons pas Venise sans dire un mot des célè-
bres amusemens de cette ville, ou du moins de la
très petite part que j’y pris durant mon séjour. On a
vu dans le cours de ma jeunesse combien peu j’ai
couru les plaisirs de cet âge, ou du moins ceux qu’on
nomme ainsi. Je ne changeai pas de goût à Venise ;
mais mes occupations, qui d’ailleurs m’en auroient
empêché, rendirent plus piquantes les récréations
simples que je me pennettois. La première et la plus
douce étoit la société des gens de mérite, MM. Le
Blond, de Saint-Cyr, Carrio, Altuna, et un gentil-
homme forlan, dont j’ai grand regret d’avoir oublié
le nom, et dont je ne me rappelle point sans émotion
l’aimable souvenir : c’étoit, de tous les hommes que
j’ai connus dans ma vie, celui dont le cœur ressem-
bloit le plus au mien. Nous étions liés aussi avec deux
ou trois Anglois pleins d’esprit et de connoissances,
passionnés de la musique ainsi que nous. Tous ces
messieurs avoient leurs femmes, ou leurs amies, ou
leurs maîtresses ; ces dernières presque toutes filles à

A VENISE. 33

talens, chez lesquelles on faisoit de la musique ou des
bals. On y jouoit aussi, mais très peu ; les goûts vifs,
les talens, les spectacles, nous rendoient cet amu-
sement insipide. Le jeu n’est que la ressource des
gens ennuj’és. J’avois apporté de Paris le préjugé
qu’on a dans ce pays-là contre la musique italienne;
mais j’avois aussi reçu de la nature cette sensibilité
de tact contre laquelle les préjugés ne tiennent pas.
J’eus bientôt pour cette musique la passion qu’elle
inspire à ceux qui sont faits pour en juger. En écou-
tant des barcaiolles, je trouvois que je n’avois pas
oui chanter jusqu’alors ; et bientôt je m’engouai tel-
lement de l’opéra qu’ennuyé de babiller, manger et
jouer dans les loges, quand je n’aurois voulu qu’écou-
ter, je me dérobois souvent à la compagnie pour aller
d’un autre côté. Là, tout seul, enfermé dans ma loge,
je me livrois, malgré la longueur du spectacle, au
plaisir d’en jouir à mon aise jusqu’à la fin. Un jour,
au théâtre de Saint-Chrysostome, je m’endormis, et
bien plus profondément que je n’aurois fait dans
mon lit. Les airs bruyans et brillans ne me réveil-
lèrent point ; mais qui pourroit exprimer la sensation
délicieuse que me firent la douce harmonie et les
chants angéliques de celui qui me réveilla ! Quel
réveil, quels ravissemens, quelle extase, quand j’ou-
vris au même instant les oreilles et les yeux ! Ma pre-
mière idée fut de me croire en paradis. Ce morceau

 

34 JEAN-JACQUES ROUSSEAU

raidssant, que je me rappelle encore et que je n’ou-
blierai de ma vie, commençoit ainsi :

Conservaiui la bella
Clie sim’accende il cor.

Je voulus avoir ce morceau : je l’eus, et je l’ai gardé
longtemps ; mais il n’étoit pas sur mon papier comme
dans ma mémoire. C’étoit bien la même note, mais
ce n’étoit pas la même chose. Jamais cet air divin ne
peut être exécuté que dans ma tête, comme il le fut
en effet le jour qu’il me réveilla.

Une musique, à mon gré, bien supérieure à celle des
opéras, et qui n’a pas sa semblable en Italie, ni dans
le reste du monde, est celle des scuole. Les scuole sont
des maisons de charité établies pour donner l’édu-
cation à de jeunes filles sans bien, et que la répu-
blique dote ensuite soit pour le mariage, soit pour le
cloître. Parmi les talens qu’on cultive dans ces jeunes
filles, la musique est au premier rang. Tous les diman-
ches, à l’église de chacune de ces quatre scuole, on a
durant les vêpres des motets à grand chœur et en
grand orchestre, composés et dirigés par les plus
grands maîtres de l’Italie, exécutés dans des tribunes
grillées, uniquement par des filles dont la plus vieille
n’a pas vingt ans. Je n’ai l’idée de rien d’aussi volup-
tueux, d’aussi touchant que cette musique : les ri-
chesses de l’art, le goût exquis des chants, la beauté

A VENISE. 35

des voix, la justesse de l’exécution, tout dans ces
délicieux concerts concourt à produire une impres-
sion qui n’est assurément pas du bon costume, mais
dont je doute qu’aucun cœur d’homme soit à l’abri.
Jamais Carrio ni moi ne manquions ces vêpres aux
Mendicanti, et nous n’étions pas les seuls. L’église
étoit toujours pleine d’amateurs ; les acteurs mêmes
de l’Opéra venoient se former au vrai goût du chant
sur ces excellens modèles. Ce qui me désoloit étoit
ces maudites grilles, qui ne laissoient passer que des
sons, et me cachoient les anges de beauté dont ils
étoient dignes. Je ne parlois d’autre chose. Un jour
que j’en parlois chez M. Le Blond : « Si vous êtes si
curieux, me dit-il, de voir ces petites filles, il est aisé
de vous contenter. Je suis un des administrateurs de
la maison ; je veux vous y donner à goûter avec elles. »
Je ne le laissai pas en repos qu’il ne m’eût tenu parole.
En entrant dans le salon qui renfermoit ces beautés
si convoitées, je sentis un frémissement d’amour que
je n’avois jamais éprouvé. M. Le Blond me présenta
l’une après l’autre ces chanteuses célèbres dont la
voix et le nom étoient tout ce qui m’étoit connu.
(( Venez, Sophie… « Elle étoit horrible. « Venez, Cat-
tina… » Elle étoit borgne. « Venez, Bettina… i> La
petite vérole l’avoit défigurée. Presque pas une n’étoit
sans quelque notable défaut. Le bourreau doit de ma
cruelle surprise. Deux ou trois cependant me paru-

36 JEAN-JACQUES ROUSSEAU

rent passables : elles ne chantoient que dans les
chœurs. J’étois désolé. Durant le goûter on les agaça,
elles s’égayèrent. La laideur n’exclut pas les grâces,
je leur en trouvai. Je me disois : « On ne chante pas
ainsi sans âme ; elles en ont. » Enfin ma façon de les
voir changea si bien que je sortis presque amoureux
de toutes ces laiderons. J’osois à peine retourner à
leurs vêpres. J’eus de quoi me rassurer. Je continuai
de trouver leurs chants délicieux, et leurs voix far-
doient si bien leurs visages que tant qu’elles chan-
toient je m’obstinois, en dépit de mes yeux, à les
trouver belles.

La musique en Italie coûte si peu de chose que ce
n’est pas la peine de s’en faire faute quand on a du
goût pour elle. Je louai un clavecin, et pour un petit
écu j’avois chez moi quatre ou cinq symphonistes,
avec lesquels je m’exerçois une fois la semaine à exé-
cuter les morceaux qui m’avoient fait le plus de plaisir
à l’Opéra. J’y fis essayer aussi quelques symphonies
de mes Muses galantes. Soit qu’elles plussent, ou
qu’on me voulût cajoler, le maître des ballets de
Saint- Jean Chrysostome m’en fit demander deux,
que j’eus le plaisir d’entendre exécuter par cet admi-
rable orchestre, et qui furent dansées par une petite
Bettina, jolie et surtout aimable fille, entretenue par
un Espagnol de nos amis, appelé Fagoaga, et chez
laquelle nous allions passer la soirée assez souvent.

A VENISE. 37

Mais, à propos de filles, ce n’est pas dans une ville
comme Venise qu’on s’en abstient : n’avez-vous rien,
pourroit-on me dire, à confesser sur cet article? Oui,
j’ai quelque chose à dire en effet, et je vais procéder
à cette confession avec la même naiveté que j’ai mise
à toutes les autres.

J’ai toujours eu du dégoût pour les filles publiques,
et je n’avois pas à Venise autre chose à ma portée,
l’entrée de la plupart des maisons du pays m’étant
interdite à cause de ma place. Les filles de M. Le
Blond étoient très aimables, mais d’un difficile abord;
et je considérois trop le père et la mère pour penser
même à les convoiter.

J’aurois eu plus de goût pour une jeune personne
appelée Mlle de Catanéo, fille de l’agent du roi de
Prusse ; mais Carrio étoit amoureux d’elle, il a même
été question de mariage. Il étoit à son aise, et je
n’avois rien ; il avoit cent louis d’appointemens, je
n’avois que cent pistoles ; et, outre que je ne voulois
pas aller sur les brisées d’un ami, je sa vois que par-
tout, et surtout à Venise, avec une bourse aussi mal
garnie on ne doit pas se mêler de faire le galant. Je
n’avois pas perdu la funeste habitude de donner le
change à mes besoins, et, trop occupé pour sentir
vivement ceux que le climat donne, je vécus près
d’un an dans cette \dlle, aussi sage que j’avois fait
à Paris, et j’en suis reparti au bout de dix-huit mois

38 JEAN-JACQUES ROUSSEAU

sans avoir approché du sexe que deux seules fois,
par les singulières occasions que je vais dire.

La première me fut procurée par l’honnête gen-
tilhomme Vitali, quelque temps après l’excuse que
je l’obligeai de me demander dans toutes les formes.
On parloit à table des amusemens de Venise. Ces
messieurs me reprochoient mon indifférence pour le
plus piquant de tous, vantant la gentillesse des cour-
tisanes vénitiennes, et disant qu’il n’y en avoit point
au monde qui les valussent. Dominique dit qu’il
falloit que je fisse connoissance avec la plus a niable
de toutes ; qu’il vouloit m’y mener, et que j’en serois
content. Je me mis à rire de cette offre obligeante ;
et le comte Peati, homme déjà vieux et vénérable,
dit, avec plus de franchise que je n’en aurois attendu
d’un Italien, qu’il me croyoit trop sage pour me
laisser mener chez des filles par mon ennemi. Je n’en
avois en effet ni l’intention ni la tentation ; et, malgré
cela, par une de ces inconséquences que j’ai peine
à comprendre moi-même, je finis par me laisser en-
traîner, contre mon goût, mon cœur, ma raison, ma
volonté même, uniquement par foiblesse, par honte
de marquer de la défiance, et, comme on dit dans ce
pays-là, fer non parer troppo coglione. La padoana
chez qui nous allâmes étoit d’une assez jolie figure,
belle même, mais non pas d’une beauté qui me plût.
Dominique me laissa chez elle. Je fis venir des sor-

A VENISE. 39

betti, je la fis chanter, et au bout d’une demi-heure
je voulus m’en aller, en laissant sur la table un ducat;
mais elle eut le singulier scrupule de n’en vouloir
point qu’elle ne l’eût gagné, et moi la singuhère bêtise
de lever son scrupule. Je m’en revins au palais si
persuadé que j’étois poivré que la première chose que
je fis en arrivant fut d’envoyer chercher le chirurgien
pour lui demander des tisanes. Rien ne peut égaler le
malaise d’esprit que je souffris durant trois semaines,
sans qu’aucune incommodité réelle, aucun signe
apparent le justifiât. Je ne pouvois concevoir qu’on
pût sortir impunément des bras de la padoana. Le
chirurgien lui-même eut toute la peine imaignable à
me rassurer. Il n’en put venir à bout qu’en me per-
suadant que j’étois conformé d’une façon particu-
lière à ne pouvoir pas aisément être infecté ; et,
quoique je me sois moins exposé peut-être qu’aucun
autre homme à cette expérience, ma santé de ce côté
n’ayant jamais reçu d’atteinte m’est une preuve que
le chirurgien avoit raison. Cette opinion cependant ne
m’a jamais rendu téméraire ; et, si je tiens en effet cet
avantage de la nature, je puis dire que je n’en ai pas
abusé.

Mon autre aventure, quoique avec une fille aussi,
lut d’une espèce bien différente, et quant à son ori-
gine, et quant à ses effets. J’ai dit que le capitaine
Olivet m’avoit donné à dîner sur son bord, et que j’y

40 JEAN-JACQUES ROUSSEAU

avois mené le secrétaire d’Espagne. Je m’attendois
au salut du canon. L’équipage nous reçut en haie,
mais il n’y eut pas une amorce brûlée, ce qui me mor-
tifia beaucoup à cause de Carrio, que je vis en être
un peu piqué ; et il étoit vrai que sur les vaisseaux
marchands on accordoit le salut du canon à des gens
qui ne nous valoient certainement pas ; d’ailleurs je
cioyois avoir mérité quelque distinction du capitaine.
Je ne pus me déguiser, parce que cela m’est toujours
impossible ; et, quoique le dîner fût très bon et
qu’Olivet en fit très bien les honneurs, je le commen-
çai de mauvaise humeur, mangeant peu et parlant
encore moins.

A la première santé, du moins, j’attendois une
salve : rien. Carrio, qui me lisoit dans l’âme, rioit de
me voir grogner comme un enfant. Au tiers du dîner,
je vois approcher une gondole. « Ma foi. Monsieur,
me dit le capitaine, prenez garde à vous, voici l’en-
nemi. » Je lui demande ce qu’il veut dire ; il répond
en plaisantant. La gondole aborde, et j’en vois sortir
une jeune personne éblouissante, fort coquettement
mise et fort leste, qui dans trois sauts fut dans la
chambre ; et je la vis établie à côté de moi avant que
j’eusse aperçu qu’on y avoït mis un couvert. Elle étoit
aussi charmante que vive, une brunette de vingt ans
au plus. Elle ne parloit qu’italien; son accent seul
eût suffi pour me tourner la tête. Tout en mangeant.

A VENISE. 41

tout en causant, elle me regarde, me fixe un moment^
puis s’écriant : « Bonne Vierge ! ah ! mon cher Bré-
mond, qu’il y a de temps que je ne t’ai vu ! » se jette
entre mes bras, colle sa bouche contre la mienne, et
me serre à m’étouffer. Ses grands yeux noirs à l’orien-
tale lançoient dans mon cœur des traits de feu ; et,
quoique la surprise fît d’abord quelque diversion, la
volupté me gagna très rapidement, au point que,
malgré les spectateurs, il fallut bientôt que cette
belle me contînt elle-même, car j’étois ivre, ou plutôt
furieux. Quand elle me vît au point où elle me
vouloit, elle mit plus de modération dans ses ca-
resses, mais non dans sa vivacité ; et, quand il lui
plut de nous expliquer la cause vraie ou fausse de
toute cette pétulance, elle nous dit que je ressemblois
à s’y tromper à M. de Brémond, directeur des
douanes de Toscane ; qu’elle avoit raffolé de ce
M. de Brémond ; qu’elle en raffoloit encore ;
qu’elle l’avoit quitté parce qu’elle étoit une
sotte; qu’elle me prenoit à sa place ; qu’elle vou-
loit m’aimer parce que cela lui convenoit ; qu’il
falloit, par la même raison, que je l’aimasse tant que
cela lui conviendroit ; et que, quand elle me plan-
teroit là, je prendrois patience comme avoit fait son
cher Brémond. Ce qui fut dit fut fait. Elle prit pos-
session de moi comme d’un homme à elle, me donnoit
à garder ses gants, son éventail, son cinda, sa coiffe ;

 

42 JEAN-JACQUES ROUSSEAU

m’ordonnoit d’aller ici ou là, de faire ceci ou cela, et
j’obéissois. Elle me dit d’aller renvoyer sa gondole,
parce qu’elle vouloit se servir de la mienne, et j’y
fus ; elle me dit de m’ôter de ma place et de prier
Carrio de s’y mettre, parce qu’elle avoit à lui parler,
et je le fis. Ils causèrent très longtemps ensemble et
tout bas ; je les laissai faire. Elle m’appela, je revins.
« Ecoute, Zanetto, me dit-elle, je ne veux point être
aimée à la françoise, et même il n’y feroit pas bon ;
au premier moment d’ennui, va-t’en. Mais ne reste
pas à demi, je t’en avertis. » Nous allâmes après le
dîner voir la verrerie à Murano. Elle acheta beaucoup
de petites breloques, qu’elle nous laissa payer sans
façon ; mais elle donna partout des tringueltes beau-
coup plus forts que tout ce que nous avions dépensé.
Par l’indifférence avec laquelle elle jetoit son argent
et nous laissoit jeter le nôtre, on voyoit qu’il n’étoit
d’aucun piix pour elle. Quand elle se faisoit payer,
je crois que c’étoit par vanité plus que par avarice :
elle s’applaudissoit du prix qu’on mettoit à ses fa-
veurs.

Le soir nous la ramenâmes chez elle. Tout en cau-
sant, je vis deux pistolets sur sa toilette. « Ah ! ah !
dis-je en en prenant un, voici une boîte à mouches de
nouvelle fabrique ; pourroit-on savoir quel en est
l’usage? Je vous connois d’autres armes qui font feu
mieux que celles-là. » Après quelques plaisanteries

A VENISE. 43

sur le même ton, elle nous dit, avec une naïve fierté
qui la rendoit encore plus charmante : « Quand j’ai
des bontés pour des gens que je n’aime point, je leur
fais payer l’ennui qu’ils me donnent ; rien n’est plus
juste ; mais, en endurant leurs caresses, je ne veux
pas endurer leurs insultes, et je ne manquerai pas le
premier qui me manquera. »

En la quittant j’avois pris son heure pour le len-
demain. Je ne la fis pas attendre. Je la trouvai in
vestito di confidcnza, dans un déshabillé plus que
galant, qu’on ne connoit que dans les pays méridio-
naux, et que je ne m’amuserai pas à décrire, quoique
je me le rappelle trop bien. Je dirai seulement que
ses manchettes et son tour de gorge étoient bordés
d’un fil de soie garni de pompons couleur de rose.
Cela me parut animer une fort belle peau. Je vis
ensuite que c’étoit la mode à Venise ; et l’effet en est
si charmant que je suis surpris que cette mode n’ait
jamais passé en France. Je n’avois point d’idée des
voluptés qui m’attendoient. J’ai parlé de Mme de
Lamage, dans les transports que son souvenir me
rend quelquefois encore ; mais quelle étoit vieille, et
laide, et froide, auprès de ma Zulietta ! Ne tâchez
pas d’imaginer les charmes et les grâces de cette fille
enchanteresse, vous resteriez trop loin de la vérité ;
les jeunes vierges des cloîtres sont moins fraîches,
les beautés du sérail sont moins vives, les houris du

44 JEAN-JACQUES ROUSSEAU

paradis sont moins piquantes. Jamais si douce jouis-
sance ne s’offrit au cœur et aux sens d’un mortel.
Ah ! du moins, si je l’avois su goûter pleine et entière
un seul moment !… Je la goûtai, mais sans charme;
j’en émoussai toutes les déhces ; je les tuai comme à
plaisir. Non, la nature ne m’a point fait pour jouir. Elle
a mis dans ma mauvaise tête le poison de ce bonheur
ineffable, dont elle a mis l’appétit dans mon cœur.

S’il est une circonstance de ma vie qui peigne bien
mon naturel, c’est celle que je vais raconter. La force
avec laquelle je me rappelle en ce moment l’objet de
mon livre me fera mépriser ici la fausse bienséance
qui m’empêcheroit de le remplir. Qui que vous soyez
qui voulez connoître un homme, osez lire les deux ou
trois pages suivantes : vous allez connoître à plein
Jean- Jacques Rousseau.

J’entrai dans la chambre d’une courtisane comme
dans le sanctuaire de l’amour et de la beauté ; j’en
crus voir la divinité dans sa personne. Je n’aurois
jamais cru que, sans respect et sans estime, on pût
rien sentir de pareil à ce qu’elle me fit éprouver. A
peine eus-je connu, dans les premières familiarités,
le prix de ses charmes et de ses caresses, que, de peur
d’en perdre le fruit d’avance, je voulus me hâter de le
cueillir. Tout à coup, au lieu des flammes qui me
dévoroient, je sens un froid mortel couler dans mes
veines ; les jambes me flageolent, et, prêt à me trou-

A VENISE. 45

ver mal, je m’assieds, et je pleure comme un
enfant.

Qui pourroit deviner la cause de mes larmes, et ce
qui me passoit par la tête en ce moment? Je me
disois : « Cet objet dont je dispose est le chef-d’œuvre
de la nature et de l’amour ; l’esprit, le corps, tout en
est parfait ; elle est aussi bonne et généreuse qu’elle
est aimable et belle ; les grands, les princes, devroient
être ses esclaves ; les sceptres devroient être à ses
pieds. Cependant la voilà, misérable coureuse, livrée
au public, un capitaine de vaisseau marchand dis-
pose d’elle ; elle vient se jeter à ma tête, à moi qu’elle
sait qui n’ai rien, à moi dont le mérite, qu’elle ne
peut connoitre, doit être nul à ses yeux. Il y a là
quelque chose d’inconcevable. Ou mon cœur me
trompe, fascine mes sens et me rend la dupe d’une
indigne salope, ou il faut que quelque défaut secret
que j’ignore détruise l’effet de ses charmes et la rende
odieuse à ceux qui devroient se la disputer. Je me
mis à chercher ce défaut avec une contention d’esprit
singulière, et il ne me vint pas même à l’esprit que

la V pût y avoir part. La fraîcheur de ses chairs,

l’éclat de son coloris, la blancheur de ses dents, la
douceur de son haleine, l’air de propreté répandu sur
toute sa personne, éloignoient de moi si parfaitement
cette idée qu’en doute encore sur mon état depuis la
Padoana, je me faisois plutôt un scrupule de n’être

46 JEAN- JACQUES ROUSSEAU

pas assez sain pour elle ; et je suis très persuadé qu’en
cela ma confiance ne me trompoit pas.

Ces réflexions, si bien placées, m’agitèrent au point

d’en pleurer. Zulietta, pour qui cela faisoit sûrement

un spectacle tout nouveau dans la circonstance, fut

un moment interdite ; mais, ayant fait un tour de

chambre et passé devant son miroir, elle comprit, et

me» yeux lui confirmèrent que le dégoût n’avoit

point de part à ce rut. Il ne lui fut pas difficile de

m’en guérir et d’effacer cette petite honte ; mais, au

moment que j ‘et ois prêt à me pâmer sur une gorge

qui sembloit pour la première fois souffrir la bouche

et la main d’un homme, je m’aperçus qu’elle avoit

un téton borgne. Je me frappe, j’examine, je crois

voir que ce téton n’est pas conformé comme l’autre.

Me voilà cherchant dans ma tête comment on peut

avoir un téton borgne ; et, persuadé que cela tenoit

à quelque notable vice naturel, à force de tourner et

de retourner cette idée, je vis clair comme le jour que,

dans la plus charmante personne dont je pusse’ me

foiTner l’image, je ne tenois dans mes bras qu’une

espèce de monstre, le rebut de la nature, des hommes

et de l’amour. Je poussai la stupidité jusqu’à lui

parler de ce téton borgne. Elle prit d’abord la chose

en plaisantant, et, dans son humeur folâtre, dit et fit

des choses à me fgire mourir d’amour ; mais, gardant

un fond d’inquiétude que je ne pus lui cacher, je la vis

A VENISE. 47

enfin rougir, se rajuster, se redresser, et, sans dire
un seul mot. s’aller mettre à sa fenêtre. Je voulus m’y
mettre à côté d’elle ; elle s’en ôta, fut s’asseoir sur
un lit de repos, se leva le moment d’après, et, se pro-
menant par la chambre en s’éventant, me dit d’un
ton froid et dédaigneux : « Zanetto, lascia le donne, e
studia la matematica. »

Avant de la quitter, je lui demandai pour le lende-
main un autre rendez-vous, qu’elle remit au troi-
sième jour, en ajoutant, avec un sourire ironique,
que je devois avoir besoin de repos. Je passai ce temps
mal à mon aise, le cœur plein de ses charmes et de ses
grâces, sentant mon extravagance, me la reprochant,
regrettant les momens si mal employés, qu’il n’avoit
tenu qu’à moi de rendre les plus doux de ma vie ;
attendant avec la plus vive impatience celui d’en
réparer la perte, et néanmoins inquiet encore, malgré
que j’en eusse, de concilier les perfections de cette
adorable fille avec l’indignité de son état. Je courus,
je volai chez elle à l’heure dite. Je ne sais si son tem-
pérament ardent eût été plus content de cette visite;
son orgueil l’eût été du moins, et je me faisois d’avan-
ce une jouissance déUcieuse de lui montrer de toutes
manières comment je savois réparer mes torts. Elle
m’épargna cette épreuve. Le gondolier, qu’en abor-
dant j’envoyai chez elle, me rapporta qu’elle étoit
partie la veille pour Florence. Si je n’avois pas senti

48 JEAN-JACQUES ROUSSEAU

tout mon cœur en la possédant, je le sentis bien cruel-
lement en la perdant. Mon regret insensé ne m’a point
quitté. Tout aimable, toute charmante qu’elle étoit
à mes yeux, je pouvois me consoler de la perdre ;
mais de quoi je n’ai pu me consoler, je l’avoue, c’est
qu’elle n’ait emporté de moi qu’un souvenir mépri-
sant.

Voilà mes deux histoires. Les dix-huit mois que
j’ai passés à Venise ne m’ont fourni de plus à dire
qu’un simple projet tout au plus. Carrio étoit galant :
ennuyé de n’aller toujours que chez des filles engagées
à d’autres, il eut la fantaisie d’en avoir une à son
tour ; et, comme nous étions inséparables, il me pro-
posa l’arrangement, peu rare à Venise, d’en avoir une
à nous deux. J’y consentis. Il s’agissoit de la trouver
sûre. Il chercha tant qu’il déterra une petite fille de
onze à douze ans, que son indigne mère cherchoit à
vendre. Nous fûmes la voir ensemble. Mes entrailles
s’émurent en voyant cette enfant : elle étoit blonde
et douce comme un agneau ; on ne l’auroit jamais
crue Italienne. On vit pour très peu de chose à Ve-
nise : nous donnâmes quelque argent à la mère, et
pourvûmes à l’entretien de la fille. Elle avoit de la
voix : pour lui procurer un talent de ressource, nous
lui donnâmes une épinette et un maître à chanter.
Tout cela nous coûtoit à peine à chacun deux sequins
par mois, et nous en épargnoit davantage en autres

A VENISE. 49

dépenses ; mais, comme il falloit attendre qu’elle fût
mûre, c’étoit semer beaucoup avant de recueillir.
Cependant, contens d’aller là passer les soirées, causer
et jouer très innocemment avec cette enfant nous
nous amusions plus agréablement peut-être que si nous
l’avions possédée : tant il est vrai que ce qui nous
attache le plus aux femmes est moins la débauche
qu’un certain agrément de vivre auprès d’elles. Insen-
siblement mon cœur s’attachoit à la petite Anzo-
letta, mais d’un attachement paternel, auquel les
sens avoient si peu de part qu’à mesure qu’il aug-
raentoit il m’auroit été moins possible de les y faire
entrer ; et je sentois que j’aurois eu horreur d’appro-
cher de cette fille devenue nubile comme d’un inceste
abominable. Je voyois les sentimens du bon Carrio
prendre, à son insu, le même tour. Nous nous ména-
gions, sans y penser, des plaisirs non moins doux^
ma?is bien différens de ceux dont nous avions d’abord
eu l’idée ; et je suis certain que, quelque belle qu’eût
pu devenir cette pauvre enfant, loin d’être jamais
les corrupteurs de son innocence, nous en aurions été
les protecteurs. Ma catastrophe, arrivée peu de temps
après, ne me laissa pas celui d’avoir part à cette
bonne œuvre, et je n’ai à me louer dans cette affaire
que du penchant de mon cœur.

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Université d’Ottawa

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Source : https://archive.org/stream/jeanjacquesrous00rous/jeanjacquesrous00rous_djvu.txt

 

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