Début de la querelle entre Voltaire et Rousseau

JEUDI 18 AOÛT 1756

C’est de cette journée du 18 août 1756 qu’on peut dater, sans grand risque d’erreur, le début de la querelle entre Voltaire et Rousseau. Voltaire, installé aux Délices, à Genève, depuis le 19 mars 1755, y avait appris avec horreur l’événement du tremblement de terre de Lisbonne, survenu le 1er novembre de la même année. Il compose aussitôt un texte de quelque deux cent trente vers intitulé Poème sur le désastre de Lisbonne dans lequel il s’interroge, dans une tonalité pathétique, sur la notion de Providence.

Rousseau, à qui Voltaire envoie son Poème, y reconnaît certes «la main du maître», mais ne peut cacher les «déplaisirs» que lui procure sa lecture : le Poème de Voltaire en effet «aigrit mes peines, m’excite au murmure» et même «me réduit au désespoir». Le problème essentiel réside dans la nature du mal. En effet, «excepté la mort qui n’est presque un mal que par les préparatifs dont on la fait précéder, la plupart de nos maux physiques sont encore notre ouvrage».

La catastrophe de Lisbonne illustre parfaitement, selon Rousseau, cette idée d’une propension des hommes à construire leur propre malheur : «convenez, par exemple, que la nature n’avait point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages, et que si les habitants de cette grande ville eussent été dispersés plus également et plus légèrement logés, le dégât eût été beaucoup moindre et peut-être nul. Tout eût fui au premier ébranlement, et on les eût vus le lendemain à vingt lieues de là tout aussi gais que s’il n’était rien arrivé. Mais il faut rester, s’opiniâtrer autour des masures, s’exposer à de nouvelles secousses, parce que ce qu’on laisse vaut mieux que ce qu’on peut emporter. Combien de malheureux ont péri dans ce désastre pour vouloir prendre, l’un ses habits, l’autre ses papiers, l’autre son argent ?»

On se souvient par ailleurs que Voltaire avait, dans son Poème, décliné de manière très ironique la formule attribuée à Pope : «tout est bien». Rousseau revient sur cette formule et la corrige : «l’addition d’un article rendrait… la proposition plus exacte, et au lieu de tout est bien, il vaudrait peut-être mieux dire, le tout est bien, ou, tout est bien pour le tout.» La spéculation métaphysique s’en trouve elle-même facilitée : «il est très évident qu’aucun homme ne saurait donner de preuves directes ni pour ni contre, car ces preuves dépendent d’une connaissance parfaite de la constitution du monde et du but de son Auteur». Or «cette connaissance est incontestablement au dessus de l’intelligence humaine».

Au moment où Rousseau écrit sa lettre à Voltaire, celui-ci accueille le philosophe d’Alembert, venu aux Délices pour recueillir des informations susceptibles de nourrir son article «Genève» de l’Encyclopédie. La suite est connue : Rousseau réplique à d’Alembert dans sa Lettre à d’Alembert sur les spectacles et un dialogue soutenu s’engage, qui produira des échanges de correspondance toujours plus vifs et poussera le Citoyen de Genève à rompre non seulement avec Voltaire, mais également avec ce qu’il nommera par la suite la «clique» des Encyclopédistes.

La Lettre sur la Providence est, à intervalles plus ou moins réguliers, appelée à nourrir nos débats contemporains. Le terrible tremblement de terre qui vient de secouer Haïti et a provoqué le drame auquel sont aujourd’hui confrontés les habitants de Port-au-Prince ne pouvait, on s’en doute, que réactualiser le questionnement philosophique jadis impulsé par Voltaire et Rousseau. Joëlle Kuntz, journaliste au Temps, rappelle à ce propos, dans un billet daté du 20 janvier 2010 et intitulé «Emanations intellectuelles toxiques», que, «comme Rousseau à propos de Lisbonne, on peut déplorer que la ville de Port-au-Prince ait été si mal construite, avec un nombre pareil de personnes entassées au même endroit.» Mais, ajoute t-elle, «la tectonique des plaques échappe complètement à la volonté de l’homme, comme aussi aux intentions du créateur.» Et de rappeler les interprétations du jésuite Malagrida qui avait, après le tremblement de terre de Lisbonne, «réfuté les causes naturelles de la catastrophe» et menacé de l’enfer «tous ceux qui participeraient à la reconstruction» de la Ville blanche, ou celles, aujourd’hui, de Pat Robertson, pour lequel les Haïtiens sont punis d’avoir «passé un pacte avec le diable». Rien moins.

Voltaire et Rousseau s’interrogeaient, en 1756, sur la nature du mal. Il semble aujourd’hui de plus en plus clair que le mal, s’il existe, loin de résider dans la seule force aveugle du séisme, se développe après coup, dans certains discours. Bien des bûchers, hélas, fument encore.

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1 réflexion à propos de “ Début de la querelle entre Voltaire et Rousseau ”

  1. Je relève cet extrait du Discours sur les sciences et les arts (académie de Dijon, 1750, Rousseau lauréat) : « Dites-nous, célèbre Arouet, combien vous avez sacrifié de
    beautés mâles et fortes à notre fausse délicatesse, et combien l’esprit de la galanterie
    si fertile en petites choses vous en a coûté de grandes ! ». Il semble bien que Rousseau ait « dégainé » le premier… Certes, Voltaire n’a pas été tendre quant à sa critique du Discours sur l’origine de l’inégalité, mais enfin quand même…

    Bravo pour votre site. Je suis en train de me replonger dans Rousseau (Les 2 Discours, Les Confessions, bientôt la bio de Raymond Trousson, etc.

    Bien à vous

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