Fuite de Rousseau après la condamnation d’Emile

MERCREDI 9 JUIN 1762

C’est vers deux heures du matin que Rousseau se rend auprès de la maréchale de Luxembourg, le 9 juin 1762. Effrayée à l’idée qu’on puisse, à sept heures du matin, se saisir du philosophe, la maréchale l’a en effet prié de se rendre immédiatement auprès d’elle: «Elle me parut agitée. C’était la première fois. Son trouble me toucha. Dans ce moment de surprise au milieu de la nuit, je n’étais pas moi-même exempt d’émotion: mais en la voyant je m’oubliai moi-même pour ne penser qu’à elle et au triste rôle qu’elle allait jouer si je me laissais prendre» (Confessions, livre XI).

Rousseau ne se laisse pas prendre, qu’on se rassure. Il quitte Montmorency pour la Suisse, où il espère trouver refuge: «Mon premier mouvement fut de me retirer à Genève; mais un instant de réflexion suffit pour me dissuader de faire cette sottise.» Le résident de France est en effet trop puissant dans la cité de Calvin. La suite est connue: condamnation par le Petit Conseil de Genève des écrits de Rousseau, lequel se sent doublement trahi et finit, quelques années plus tard, par abdiquer sa citoyenneté genevoise.

Rousseau se doutait-il qu’il allait être «décrété de prise de corps», c’est-à-dire menacé d’être conduit en prison ? Sans doute, comme en témoignent plusieurs des lettres qu’il écrit avant cette date fatidique du 9 juin. C’est ainsi, dans l’une d’elles, qu’il compare son sort à celui de l’infortuné Jean Calas: «Il y a dans tous les corps des intérêts auxquels la justice est toujours subordonnée, et il n’y a pas plus d’inconvénient à brûler un innocent au Parlement de Paris qu’à en rouer un autre au Parlement de Toulouse.» Mais rien, pas même la menace de prise de corps, ne peut le convaincre de se rétracter : «il n’y a ni blâme, ni danger, ni violence, ni puissance sur la terre qui me fasse jamais retrancher une syllabe [de ma Profession de foi]». S’agit-il là, comme le prétendront plus tard les détracteurs de Rousseau, d’une simple manière de se faire valoir ? Peut-on voir dans cet épisode un avant-goût des persécutions dont Rousseau ne cessera, à la fin de sa vie, de se dire entouré ? Y a-t-il là quelque lien avec le fameux «complot» dont lesConfessions tenteront, après coup, de renouer les fils ? Une chose, en tout cas, est sûre: avec cette date du 9 juin 1762 commence pour le philosophe l’ère de l’inquiétude et de la recherche concomitante d’un repliement sur soi, seul moyen, finalement, de trouver le bonheur.

1 réflexion à propos de “ Fuite de Rousseau après la condamnation d’Emile ”

  1. Webmeister a dit:

    Merci à Unmeï / Le pointbleu41 pour leur intérêt sur cet article.

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