Jean-Jacques Rousseau : Le désir naturel de savoir

 » Le même instinct anime les diverses facultés de l’homme. À l’activité du corps. qui cherche à se développer, succède l’activité de l’esprit, qui cherche à s’instruire. D’abord les enfants ne sont que remuants, ensuite ils sont curieux ; et cette curiosité bien dirigée est le mobile de l’âge où nous voilà parvenus. Distinguons toujours les penchants qui viennent de la nature de ceux qui viennent de l’opinion. Il est une ardeur du savoir qui n’est fondée que sur le désir d’être estimé savant ; il en est une autre qui naît d’une curiosité naturelle à l’homme pour tout ce qui peut l’intéresser de près ou de loin. Le désir inné du bien-être et l’impossibilité de contenter pleinement ce désir lui font rechercher sans cesse de nouveaux moyens d’y contribuer. Tel est le premier principe de la curiosité ; principe naturel au cœur humain, mais dont le développement ne se fait qu’en proportion de nos passions et de nos lumières. Supposez un philosophe relégué dans une île déserte avec des instruments et des livres, sûr d’y passer seul le reste de ses jours ; il ne s’embarrassera plus guère du système du monde, des lois de l’attraction, du calcul différentiel : il n’ouvrira peut-être de sa vie un seul livre, mais jamais il ne s’abstiendra de visiter son île jusqu’au dernier recoin. quelque grande qu’elle puisse être. Rejetons donc encore de nos premières études les connaissances dont le goût n’est point naturel à l’homme, et bornons-nous à celles que l’instinct nous porte à chercher. »(Jean-Jacques Rousseau)

a. Dégagez l’idée générale du texte et les étapes de son articulation
b. Expliquez
– « le même instinct anime les diverses facultés de l’homme »
– « une ardeur du savoir qui n’est fondée que sur le désir d’être estimé savant »
_ « (principe) dont le développement ne se fait qu’en proportion de nos passions et de nos lumières
c. Discutez (en fournissant des exemples) la dernière phrase du texte

CORRIGE d’explication (plan)

a) L’idée générale et les articulations du texte

L’éducation doit stimuler et développer la curiosité naturelle de l’homme, au lieu d’égarer celui-ci vers des connaissances inutiles ou prématurées.
– ligne 1 à 6 : toutes nos facultés sont motivées par un même instinct, un désir de savoir qui ne fait que croître avec l’âge.
– ligne 6 à 12 : il faut distinguer le désir de savoir naturel, guidé par l’instinct, et une soif de connaissance guidée par l’opinion, qui s’apparente à l’orgueil.
– ligne 12 à 17 : le principe de la curiosité est celui du désir toujours insatisfait, qui nous pousse à connaître toujours plus, alimenté par nos passions et nos lumières.
– ligne 17 à 24 : par exemple, un philosophe isolé sur une île déserte commencera toujours par chercher les connaissances les plus utiles et les plus concrètes, ne serait-ce que pour assurer sa survie.
– ligne 24 à 27 : conclusion, l’éducation doit s’effectuer par ordre, en s’inspirant d’abord de l’instinct naturel.

b) Expliquer

– « le même instinct anime les diverses facultés de l’homme »
Ces facultés sont par exemple la mobilité, l’intelligence, la mémoire, l’imagination, l’ingéniosité technique, etc. Toutes sont mues par un instinct identique et naturel, qui est d’abord celui de la survie et du développement. Du plan corporel, nous passons selon le même principe au plan intellectuel, mu par la curiosité. La curiosité correspond au développement naturel de l’intelligence. Encore faut-il qu’elle soit bien dirigée. Le piège est celui de la « dénaturation » des facultés humaines et la perte de cet instinct précieux.

– « une ardeur du savoir qui n’est fondée que sur le désir d’être estimé savant »
Le désir d’être estimé savant peut remplacer malheureusement le vrai désir de connaître. Rousseau oppose ici le naturel, ou la nature humaine, et l’artificiel, qui dénature l’homme. Le mauvais désir s’inspire de motifs extérieurs à l’homme, comme par exemple la considération vaine de l’opinion des autres, de leur jugement, ou de leur admiration. C’est seulement en nous, et non par rapport aux autres, que nous pouvons trouver de bonnes raisons de vouloir connaître.

– « (principe) dont le développement ne se fait qu’en proportion de nos passions et de nos lumières »
La curiosité humaine est naturelle, voire innée, mais elle se nourrit en même temps de son propre progrès et de ses propres résultats. Au fur et à mesure que nos passions et connaissances augmentent, notre passion de connaître accroît également. C’est pourquoi il est important de bien orienter notre désir de savoir, sinon il penchera toujours plus dans la mauvaise direction.

c) Discuter la dernière phrase du texte

Introduction : Le thème de cette phrase est l’éducation. La thèse est qu’il faut distinguer une bonne et une mauvaise éducation, surtout au niveau « élémentaire » ou « primaire » : l’éducation doit se conformer à la nature humaine.
I. Que signifie une éducation conforme à la nature humaine?
– la nature humaine: c’est justement le développement naturel de la connaissance, le désir de savoir, et l’impossibilité de l’assouvir totalement. L’éducation doit se fixer pour but de former des hommes à part entière et pas seulement des esprits.
– la sensibilité : dans d’autres textes, Rousseau insiste sur l’importance de la sensibilité dans l’éducation. L’homme est avant tout un être sensible, qui tire de ses affects et de son imagination les principes de sa science future. L’éducation ne doit pas l’étouffer, mais au contraire s’appuyer sur elle.
II. Cependant ne risque-t-on pas de freiner le développement de l’intelligence en séparant ainsi le naturel du non-naturel?
– Rousseau veut procéder par ordre, commencer par le « pratique » pour enchaîner à l’âge adulte sur le « théorique », etc. Mais il est impossible de ne pas articuler les deux, et ceci à tous les âges de la vie.
– Le naturel, la « nature humaine » ne sont-ils pas des mythes ? Le désir de savoir ne se nourrit pas de l’instinct mais d’une transmission de l’Autre (parents, éducateurs, etc.). L’Autre ne sert pas seulement à étouffer le désir de savoir, il le fait également naître. Il n’y a plus d’instinct en l’homme.
III. Comment l’éducateur moderne peut-il s’inspirer malgré tout des recommandations de Rousseau?
– On le répète fréquemment: l’éducation est en crise, dans l’impasse, l’éducation est « une tâche impossible » (Freud), etc. La vision de Rousseau se veut au contraire optimiste: en restant proche de l’homme, l’éducation est toujours possible.
– Il y a bien une dérive de l’éducation, dans nos sociétés modernes, telle que la sensibilité est niée au profit de la seule intelligence. L’éducation se veut « performante », à l’image de l’économie, elle privilégie le résultat (les notes … ) sur le plaisir d’apprendre.
Conclusion: même si on ne la prend pas au pied de la lettre, cette thèse de Rousseau peut inspirer l’éducateur, voire conduire le système éducatif vers plus d’humanité.

(Niveau : terminales technologiques)

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