L’ Amour

Dans son Discours sur l’origine de l’inégalité, Jean-Jacques Rousseau donne sa définition de l’amour.

C’est une définition pas comme les précédantes que je vais vous donnez.
Avant de conclure son analyse de l’état de nature, Rousseau se demande si l’amour n’est pas une passion susceptible de troubler la paix que la pitié instaure entre les hommes.
– Commencons par distinguer le moral du physique dans le sentiment de l’amour. Le physique est ce désir général qui porte un sexe à s’unir à l’autre.

Le moral est ce qui détermine ce désir et le fixe sur un seul objet exclusivement, ou qui du moins lui donne pour cet objet préféré un plus grand degré d’énergie.

Or, il est facile de voir que le moral de l’amour est un sentiment factice né de l’usage de la société, et célébré par les femmes avec beaucoup d’habileté et de soin pour établir leur empire, et rendre dominant le sexe qui devrait obéir.

Ce sentiment étant fondé sur certaines notions du mérite et de la beauté, qu’un sauvage n’est point en état d’avoir, et sur des comparaisons qu’il n’est point en état de faire, doit être presque nul pour lui : car comme son esprit n’a pu se former des idées abstraites de régularité et de proportion, son coeur n’est point non plus susceptible des sentiments d’admiration et d’amour, qui, même sans qu’on s’en apercoive, naissent de l’application de ces idées : il écoute uniquement le tempérament qu’il recut de la nature, et non le gout qu’il n’a pu acquérir, et toute femme est bonne pour lui. Bornes au seul physique de l’amour, et assez heureux pour ignorer ces préférences qui en irritent le sentiment et en augmentent les difficultés, les hommes doivent sentir moins fréquemment et moins vivement les ardeurs du tempérament, et par conséquent avoir entre eux des disputes plus rares et moins cruelles.

L’imagination, qui fait tant de ravages parmi nous, ne parle point à des coeurs sauvages ; chacun attend paisiblement l’impulsion de la nature, s’y livre sans choix, avec plus de plaisir que de fureur ; et, le besoin satisait, tout le désir s’eteint. (…) Un voisinage permanent ne peut manquer enfin d’engendrer quelque liaison entre diverses familles. Des jeunes gens de différents sexes habitent des cabanes voisines ; le commerce passager que demande la nature en amène bientot un autre non moins doux mais plus permanent par la fréquentation mutuelle. On s’accoutume à considérer différents objets et à faire des comparaisons ; on acquiert insiblement des idées de mérite et de beauté qui produisent des sentiments de préférence. A force de se voir, on ne peut plus se passer de se voir encore. Un sentiment tendre et doux s’insinue dans l’âme, et par la moindre opposition devient une fureur impétueuse ; la jalousie s’éveille avec l’amour ; la discorde triomphe, et la plus douces des passions recoit des sacrifices de sang humain.
– (…) L’amour, dit-on, fut l’inventeur du dessin ; il put inventer la parole, mais moins heureusement. Peu content d’elle, il la dédaigne, il a des manières plus vives de s’exprimer. Que celle qui traçait avec tant de plaisir l’ombre de son amant lui disait de choses! (…) De cela, il suit avec évidence que l’origine des langues n’est point due aux premiers besoins des hommes ; il serait absurde que la cause qui les écarte vînt le moyen qui les unit. D’où peut donc venir cette origine ? Des besoins moraux des passions. Toutes les passions rapprochent les hommes que la nécessité de chercher à vivre force à se fuir. Ce n’est ni la faim, ni la soif, mais l’amour, la haine, la pitié, la colère, qui leur ont arraché les premières voix. Les fruits ne se dérobent point à nos mains; on peut s’en nourrir s’en parler ; on poursuit en silence la proie dont on veut se repaitre : mais pour émouvoir un jeune coeur ; pour repousser un agresseur injuste, la nature dicte des accents, des cris, des plaintes. Voilà les plus anciens mots inventés, et voilà pourquoi les premières langues furent chantantes et passionnées avant d’être simples et méthodiques. (…) Dans les pays arides, les humains sont obligés d’aller aux puits pour chercher de l’eau. Là se formèrent les premiers liens des familles ; là furent les premiers rendez-vous des deux sexes. Les jeunes filles venaient chercher de l’eau pour le ménage, les jeunes hommes venaient abreuver leurs troupeaux. Là des yeux accoutumés aux mêmes objets dès l’enfance commencèrent d’en voir de plus doux. Le coeur s’émut à ces nouveaux objets, un attrait inconnu le rendit moins sauvage, il sentit le plaisir de n’être pas seul. L’eau devint insensiblement plus nécessaire, le bétail eut soif plus souvent : on arrivait en hâte, et l’on partait à regret. Dans cet âge heureux ou rien ne marquait les heures, rien n’obligeait à les compter, le temps n’avait d’autre mesure que l’amusement et l’ennui. Sous de vieux chênes, vainqueurs des ans, une ardente jeunesse oubliait par degrés sa férocité : on s’apprivoisait peu à peu les uns les autres; en s’efforcant de se faire entendre, on apprit à s’expliquer. Là se firent les premières fêtes : les pieds bondissaient de joie, le geste empressé ne suffisait plus, la voix l’accompagnait d’accents passionnés; le plaisir et le désir, confondus ensemble, se faisaient sentir à la fois; la fut enfin le vrai berceau des peuples et du pur cristal des fontaines sortirent les premiers feux de l’amour.

Comment, alors, ne pas se demander en quoi peut bien consister la vraie nature de l’homme? L’homme est né bon et aimant. Comment se fait-il qu’il soit mauvais? Comment se fait-il que l’âme de l’homme soit aimante par nature, et que les hommes s’entre-détestent? L’âme est toute entière d’amour. D’où vient qu’elle ne trouve rien à aimer? Toute ma vie, j’ai eu soif d’amour et d’amitié, pense Rousseau, et je n’ai trouvé aucun homme, aucune âme humaine… Et, comme il ne trouve pas qui aimer parmi les hommes, il se met à créer de nouveaux hommes. Il se reporte à des temps lointains, où les hommes furent bons et aimant, ou bien il s’imagine de nouvelles formes d’associations dans lesquelles les hommes, sans exception, seront unis par des sentiments communs.

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