Lettre à l’Archevêque de Paris

Jean Jacques Rousseau, citoyen de Genève,
à
Christophe De Beaumont, archevêque de Paris.


Pourquoi faut-il, monseigneur,que j’ aye quelque chose à vous dire ? Quelle langue commune pouvons-nous parler, comment pouvons-nous nous entendre, et qu’ y a-t-il entre vous et moi ?
Cependant, il faut vous répondre ;c’est vous-même qui m’ y forcez. Si vous n’ eussiez attaqué que mon livre, je vous aurois laissé dire : mais vous attaquez aussi ma personne ; et plus vous avez d’ autorité parmi les hommes, moins il m’ est permis de me taire, quand vous voulez me déshonorer.
Je ne puis m’ empêcher, en commençant cette lettre, de réfléchir sur les bizarreries de ma destinée. Elle en a qui n’ ont été que pour moi.

J’ étois né avec quelque talent ; le public l’ a jugé ainsi. Cependant j’ ai passé ma jeunesse dans une heureuse obscurité, dont je ne cherchois point à sortir. Si je l’ avois cherché, cela même eût été une bizarrerie, que, durant tout le feu du premier âge, je n’ eusse pu réussir, et que j’ eusse trop réussi dans la suite, quand ce feu commençoit à passer.

J’ approchois de ma quarantième année, et j’ avois, au-lieu d’ une fortune que j’ ai toujours méprisée, et d’ un nom qu’ on m’ a fait payer si cher, le repos et des amis, les deux seuls biens dont mon coeur soit avide. Une misérable question d’ académie m’ agitant l’ esprit malgré moi, me jeta dans un métier pour lequel je n’étois point fait ; un succès inattendu m’ y montra des attraits qui me séduisirent. Des foules d’ adversaires m’ attaquèrent sans m’ entendre, avec une étourderie qui me donna de l’ humeur, et avec un orgueil qui m’ en inspira peut-être.

Je me défendis, et, de dispute en dispute, je me sentis engagé dans la carrière, presque sans y avoir pensé. Je me trouvai devenu, pour ainsi dire, auteur, à l’ âge où l’ on cesse de l’ être, et homme de lettres par mon mépris même pour cet état. Dès-là, je fus dans le public quelque chose : mais aussi le repos et les amis disparurent. Quels maux ne souffris-je point avant de prendre une assiette plus fixe, et des attachements plus heureux ? Il fallut dévorer mes peines ; il fallut qu’ un peu de réputation me tînt lieu de tout. Si c’ est un dédommagement pour ceux qui sont toujours loin d’ eux-mêmes, ce n’ en fut jamais un pour moi.
Si j’ eusse un moment compté sur un bien si frivole, que j’ aurois été promptement désabusé !

Quelle inconstance perpétuelle n’ ai-je pas éprouvée dans les jugements du public sur mon compte ! J’ étois trop loin de lui ; ne me jugeant que sur le caprice ou l’ intérêt de ceux qui le mènent, à peine deux jours de suite avoit-il pour moi les mêmes yeux. Tantôt j’ étois un homme noir, et tantôt un ange de lumière. Je me suis vu dans la même année vanté, fêté, recherché, même à la cour ; puis insulté, menacé, détesté, maudit. Les soirs, on m’ attendoit pour m’ assassiner dans les rues ; les matins, on m’ annonçoit une lettre de cachet.

Le bien et le mal couloient à peu près de la même source ; le tout me venoit pour des chansons.


J’ ai écrit sur divers sujets, mais toujours dans les mêmes principes : toujours la même morale, la même croyance, les mêmes maximes, et, si l’ on veut, les mêmes opinions. Cependant on a porté des jugements opposés de mes livres, ou plutôt, de l’ auteur de mes livres ; parce qu’ on m’ a jugé sur les matières que j’ ai traitées, bien plus que sur mes sentiments. Après mon premier discours, j’ étois un homme à paradoxes, qui se faisoit un jeu de prouver ce qu’ il ne pensoit pas : après ma lettre sur la musique françoise, j’ étois l’ ennemi déclaré de la nation ; il s’ en falloit peu qu’on ne m’ y traitât en conspirateur ; on eût dit que le sort de la monarchie étoit attaché à la gloire de l’opéra : après mon discours sur l’ inégalité, j’ étois athée et misanthrope : après la lettre à Mr D’ Alembert, j’ étois le défenseur de la morale chrétienne : après l’ Héloïse, j’ étois tendre et doucereux ; maintenant je suis un impie ; bientôt peut-être serai-je un dévot.

Ainsi va flottant le sot public sur mon compte, sachant aussi peu pourquoi il m’ abhorre, que pourquoi il m’ aimoit auparavant.
Pour moi, je suis toujours demeuré le même : plus ardent qu’ éclairé dans mes recherches, mais sincère en tout, même contre moi ; simple et bon, mais sensible et foible ; faisant souvent le mal, et toujours aimant le bien ; lié par l’ amitié, jamais par les choses, et tenant plus à mes sentiments qu’ à mes intérêts ; n’ exigeant rien des hommes et n’ en voulant point dépendre, ne cédant pas plus à leurs préjugés qu’ à leurs volontés, et gardant la mienne aussi libre que ma raison : craignant Dieu sans peur de l’ enfer, raisonnant sur la religion sans libertinage, n’ aimant ni l’ impiété ni le fanatisme, mais haïssant les intolérants encore plus que les esprits-forts; ne voulant cacher mes façons de penser à personne ; sans fard, sans artifice en toute chose, disant mes fautes à mes amis, mes sentiments à tout le monde, au public ses vérités sans flaterie et sans fiel, et me souciant tout aussi peu de le fâcher que de lui plaire : voilà mes crimes, et voilà mes vertus.

Enfin lassé d’ une vapeur enivrante qui enfle sans rassasier, excédé du tracas des oisifs surchargés de leur temps et prodigues du mien, soupirant après un repos si cher à mon coeur et si nécessaire à mes maux, j’ avois posé la plume avec joye. Content de ne l’ avoir prise que pour le bien de mes semblables, je ne leur demandois pour prix de mon zèle que de me laisser mourir en paix dans ma retraite, et de ne m’ y point faire de mal.

J’ avois tort : des huissiers sont venus me l’ apprendre, et c’ est à cette époque, où j’ espérois qu’ alloient finir les ennuis de ma vie, qu’ ont commencé mes plus grands malheurs.
Il y a déja dans tout cela quelques singularités ; ce n’ est rien encore. Je vous demande pardon, monseigneur, d’ abuser de votre patience : mais avant d’ entrer dans les discussions que je dois avoir avec vous, il faut parler de ma situation présente, et des causes qui m’ y ont réduit.

Un genevois fait imprimer un livre en Hollande, et par arrêt du parlement de Paris ce livre est brûlé sans respect pour le souverain dont il porte le privilège. Un protestant propose en pays protestant des objections contre l’ église romaine, et il est décrété par le parlement de Paris. Un républicain fait dans une république des objections contre l’ état monarchique, et il est décrété par le parlement de Paris. Il faut que le parlement de Paris ait d’ étranges idées de son empire, et qu’ il se croye le légitime juge du genre-humain.

Ce même parlement, toujours si soigneux pour les françois de l’ ordre des procédures, les néglige toutes dès qu’ il s’ agit d’ un pauvre étranger. Sans savoir si cet étranger est bien l’ auteur du livre qui porte son nom, s’ il le reconnoît pour sien, si c’ est lui qui l’ a fait imprimer ; sans égard pour son triste état, sans pitié pour les maux qu’ il souffre, on commence par le décréter de prise de corps.

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