Sa compagne : De l’art épistolaire de congédier une femme.

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Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) rencontra, en 1743, Marie-Thérèse Le Vasseur, lingère, de neuf ans sa cadette : ce fut le début d’une longue et affectueuse liaison, bien que Rousseau laissa dans ses Confessions un portrait bien peu avantageux de sa compagne, peu portée sur les choses de l’esprit, ou de sa famille, avec laquelle le philosophe connut de longs démêlés. Dans cette longue lettre à son « épouse », Rousseau amorce une rupture déguisée.

De l’art épistolaire de congédier une femme.

« Depuis vingt-six ans, ma chère amie, que notre union dure, je n’ai cherché mon bonheur que dans le vôtre, je ne me suis occupé qu’à tâcher de vous rendre heureuse ; et vous avez vu par ce que j’ai fait en dernier lieu, sans m’y être engagé jamais, que votre honneur et votre bonheur ne m’étaient pas moins chers l’un que l’autre. Je m’aperçois avec douleur que le succès ne répond pas à mes soins, et qu’ils ne vous sont pas aussi doux à recevoir qu’il me l’est de vous les rendre. Je sais que les sentiments de droiture et d’honneur avec lesquels vous êtes née ne s’altéreront jamais en vous ; mais quant à ceux de tendresse et d’attachement qui jadis étaient réciproques, je sens qu’ils n’existent plus que de mon côté. Ma chère amie, non seulement vous avez cessé de vous plaire avec moi, mais il faut que vous preniez beaucoup sur vous pour y rester quelques moments par complaisance. Vous êtes à votre aise avec tout le monde hors avec moi, tous ceux qui vous entourent sont dans vos secrets excepté moi, et votre seul véritable ami est le seul exclu de votre confidence. Je ne vous parle point de beaucoup d’autres choses. Il faut prendre nos amis avec leurs défauts, et je dois vous passer les vôtres comme vous me passez les miens. Si vous étiez heureuse avec moi, je serais content ; mais je vois clairement que vous ne l’êtes pas, et voilà ce qui me déchire. Si je pouvais faire mieux pour y contribuer, je le ferais et je me tairais ; mais cela n’est pas possible. Je n’ai rien omis de ce que j’ai cru pouvoir contribuer à votre félicité ; je ne saurais faire davantage, quelque ardent désir que j’en aie. En nous unissant, j’ai fait mes conditions ; vous y avez consenti, je les ai remplies. Il n’y avait qu’un tendre attachement de votre part qui pût m’engager à les passer et à n’écouter que notre amour au péril de ma vie et de ma santé. Convenez, ma chère amie, que vous éloigner de moi n’est pas le moyen de me rapprocher de vous : c’était pourtant mon intention, je vous le jure ; mais votre refroidissement m’a retenu, et des agaceries ne suffisent pas pour m’attirer lorsque le cœur me repousse. En ce moment même où je vous écris, navré de détresse et d’affliction, je n’ai pas de désir plus vif et plus vrai que celui de finir mes jours avec vous dans l’union la plus parfaite, et de n’avoir plus qu’un lit lorsque nous n’aurons plus qu’une âme.

Rien ne plaît, rien n’agrée de la part de quelqu’un qu’on n’aime pas. Voilà pourquoi, de quelque façon que je m’y prenne, tous mes soins, tous mes efforts auprès de vous sont insuffisants. Le cœur, ma chère amie, ne se commande pas, et ce mal est sans remède. Cependant, quelque passion que j’aie de vous voir heureuse à quelque prix que ce soit, je n’aurais jamais songé à m’éloigner de vous pour cela, si vous n’eussiez été la première à m’en faire la proposition. Je sais bien qu’il ne faut pas donner trop de poids à ce qui se dit dans la chaleur d’une querelle ; mais vous êtes revenue trop souvent à cette idée pour qu’elle n’ait pas fait sur vous quelque impression. Vous connaissez mon sort, il est tel qu’on n’oserait pas même le décrire, parce qu’on n’y saurait ajouter foi. Je n’avais, chère amie, qu’une seule consolation, mais bien douce, c’était d’épancher mon cœur dans le tien ; quand j’avais parlé de mes peines avec toi, elles étaient soulagées ; et quand tu m’avais plaint, je ne me trouvais plus à plaindre. Il est sûr que, ne trouvant plus que des cœurs fermés ou faux, toute ma ressource, toute ma confiance est en toi seule ; le mien ne peut vivre sans s’épancher, et ne peut s’épancher qu’avec toi. Il est sûr que, si tu me manques et que je sois réduit à vivre absolument seul, cela m’est impossible, et je suis un homme mort. Mais je mourrais cent fois plus cruellement encore, si nous continuions de vivre ensemble en mésintelligence, et que la confiance et l’amitié s’éteignissent entre nous. Ah! mon enfant! à Dieu ne plaise que je sois réservé à ce comble de misère! Il vaut mieux cent fois cesser de se voir, s’aimer encore, et se regretter quelquefois. Quelque sacrifice qu’il faille de ma part pour te rendre heureuse, sois-le à quelque prix que ce soit, et je suis content.

Je te conjure donc, ma chère femme, de bien rentrer en toi-même, de bien sonder ton cœur, et de bien examiner s’il ne serait pas mieux pour l’un et pour l’autre que tu suivisses ton projet de te mettre en pension dans une communauté pour t’épargner les désagréments de mon humeur, et à moi ceux de ta froideur ; car, dans l’état présent des choses, il est impossible que nous trouvions notre bonheur l’un avec l’autre : je ne puis rien changer en moi, et j’ai peur que tu ne puisses rien changer en toi non plus. Je te laisse parfaitement libre de choisir ton asile et d’en changer sitôt que cela te conviendra. Tu n’y manqueras de rien, j’aurai soin de toi plus que de moi-même ; et sitôt que nos cœurs nous feront mieux sentir combien nous étions nés l’un pour l’autre, et le vrai besoin de nous réunir, nous le ferons pour vivre en paix et nous rendre heureux mutuellement jusqu’au tombeau. Je n’endurerais pas l’idée d’une séparation éternelle ; je n’en veux qu’une qui nous serve à tous deux de leçon ; je ne l’exige point même, je ne l’impose point ; je crains seulement qu’elle ne soit devenue nécessaire. Je t’en laisse le juge et je m’en rapporte à ta décision. La seule chose que j’exige, si nous en venons là, c’est que le parti que tu jugeras à propos de prendre se prenne de concert entre nous ; je te promets de me prêter là-dessus en tout à ta volonté, autant qu’elle sera raisonnable et juste, sans humeur de ma part et sans chicane. Mais quant au parti que tu voulais prendre dans ta colère de me quitter et de t’éclipser sans que je m’en mêlasse et sans que je susse même où tu voudrais aller, je n’y consentirai de ma vie, parce qu’il serait honteux et déshonorant pour l’un et pour l’autre, et contraire à tous nos engagements.

Je vous laisse le temps de bien peser toutes choses. Réfléchissez pendant mon absence au sujet de cette lettre. Pensez à ce que vous vous devez, à ce que vous me devez, à ce que nous sommes depuis longtemps l’un à l’autre, et à ce que nous devons être jusqu’à la fin de nos jours, dont la plus grande et la plus belle partie est passée, et dont il ne nous reste que ce qu’il faut pour couronner une vie infortunée, mais innocente, honnête, et vertueuse, par une fin qui l’honore et nous assure un bonheur durable. Nous avons des fautes à pleurer et à expier ; mais, grâce au ciel, nous n’avons à nous reprocher ni noirceurs ni crimes : n’effaçons pas par l’imprudence de nos derniers jours la douceur et la pureté de ceux que nous avons passés ensemble.

Je ne vais pas faire un voyage bien long ni bien périlleux ; cependant la nature dispose de nous au moment que nous y pensons le moins. Vous connaissez trop mes vrais sentiments pour craindre qu’à quelque degré que mes malheurs puissent aller, je sois homme à disposer jamais de ma vie avant le temps que la nature ou les hommes auront marqué. Si quelque accident doit terminer ma carrière, soyez bien sûre, quoi qu’on puisse dire, que ma volonté n’y aura pas eu la moindre part. J’espère me retrouver en bonne santé dans vos bras, d’ici à quinze jours au plus tard ; mais s’il en était autrement, et que nous n’eussions pas le bonheur de nous revoir, souvenez-vous en pareil cas de l’homme dont vous êtes la veuve, et d’honorer sa mémoire en vous honorant. Tirez-vous d’ici le plus tôt que vous pourrez. Qu’aucun moine ne se mêle de vous ni de vos affaires en quelque façon que ce soit. Je ne vous dis point ceci par jalousie, et je suis bien convaincu qu’ils n’en veulent point à votre personne ; mais n’importe, profitez de cet avis, ou soyez sûre de n’attirer que déshonneur et calamité sur le reste de votre vie. Adressez-vous à M. de Saint-Germain pour sortir d’ici ; tâchez d’endurer l’air méprisant de sa femme par la certitude que vous ne l’avez pas mérité. Cherchez à Paris, à Orléans, ou à Blois, une communauté qui vous convienne, et tâchez d’y vivre plutôt que seule dans une chambre. Ne comptez sur aucun ami ; vous n’en avez point ni moi non plus, soyez-en sûre ; mais comptez sur les honnêtes gens, et soyez sûre que la bonté de cœur et l’équité d’un honnête homme vaut cent fois mieux que l’amitié d’un coquin. C’est à ce titre d’honnête homme que vous pouvez donner votre confiance au seul homme de lettres que vous savez que je tiens pour tel. Ce n’est pas un ami chaud, mais c’est un homme droit qui ne vous trompera pas, et qui n’insultera pas ma mémoire, parce qu’il m’a bien connu et qu’il est juste ; mais il ne se compromettra pas, et je ne désire pas qu’il se compromette. Laissez tranquillement exécuter les complots faits contre votre mari ; ne vous tourmentez point à justifier sa mémoire outragée ; contentez-vous de rendre honneur à la vérité dans l’occasion, et laissez la Providence et le temps faire leur œuvre ; cette œuvre se fera tôt ou tard. Ne vous rapprochez plus des grands ; n’acceptez aucune de leurs offres, encore moins de celles des gens de lettres. J’exclus nommément toutes les femmes qui se sont dites mes amies. J’excepte Mme Dupin et Mme de Chenonceaux ; l’une et l’autre sont sûres à mon égard et incapables de trahison. Parlez-leur quelquefois de mes sentiments pour elles ; ils vous sont connus. Vous aurez assez de quoi vivre indépendante avec les secours que M. Du Peyrou a dessein de vous donner, et qu’il vous doit, puisqu’il en a reçu l’argent. Si vous aimez mieux vivre seule chez vous que chez des religieuses, vous le pouvez ; mais ne vous laissez pas subjuguer, ne vous livrez pas à vos voisines, et ne vous fiez pas aux gens avant de les connaître. Je finis ma lettre si à la hâte que je ne sais plus ce que je dis. Adieu, chère amie de mon cœur : à vous revoir. Et si nous ne nous revoyons pas, souvenez-vous toujours du seul ami véritable que vous ayez eu et que vous aurez jamais. Je ne me signerai pas Renou, puisque ce nom fut fatal à votre tendresse ; mais, pour ce moment, j’en veux reprendre un que votre cœur ne saurait oublier. »

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