Les « moi » successifs (obsessionnels ?)
Identifier la personnalité de Jean-Jacques Rousseau n’est pas simple. L’approche de l’œuvre passe par des champs de réflexion (une sorte de chambre d’écho) où bouillonnent les idées sociales et politiques de l’époque. En ce qui concerne Jean-Jacques, c’est plutôt l’inverse qui se produit. Le philosophe établit a contrario un mode de pensée qui disqualifie les usages et malmène les « lumières » dont se réclament les encyclopédistes. A travers ses doutes, ses faiblesses, ses inexplicables contradictions, son recours agaçant à l’émotion, c’est bien à l’homme qu’il s’adresse, à ce « misérable petit tas de secrets… » dont parlait Malraux dans ses Antimémoires.

« Reconnaître Rousseau dans sa différence, c’est aussi comme une chance de naître à nous-même. Avec lui, c’est toujours effectivement la première fois », écrivait Jean-Bertrand Pontalis dans sa préface à La Nouvelle Héloïse. Devenu paranoïaque à la fin de sa vie, « traqué » et « matraqué » comme l’affirmait l’historien Henri Guillemin, Rousseau n’en finissait plus d’écrire pour se disculper, se chercher une improbable personnalité et accorder ses actes à ses intentions. Mue par une irrépressible pulsion libertaire, son existence s’est construite, et plus tard, déconstruite, dans la précipitation, le désordre, le malentendu, et l’opprobre.

Une vie d’expédients...
Né le 28 juin 1712 à Genève, fils de Suzanne Bernard et d’Isaac Rousseau, horloger, Jean-Jacques a toujours fait de sa naissance un tableau pathétique : « Ma naissance fut le premier de mes malheurs ». Venu au monde alors qu’il oscillait entre vie et mort, il souffrira toute sa vie d’une malformation de la vessie (rétention d’urine) et sera déchiré par de terribles coliques néphrétiques. Sa mère meurt le 7 juillet de la même année, emportée par des fièvres puerpérales.

C’est la sœur cadette de son père, Tante Suzon, qui le prend en charge. Il est confié plus tard à Gabriel Bernard et mis en pension sous la tutelle du pasteur Lambercier. Jean-Jacques se sentira coupable de la mort de sa mère : «Rends-la moi, rends-la moi !» hurlait son père alors que le jeune homme assimilait sa prime éducation (contraintes, châtiments corporels, refoulement systématique de la sexualité) à une véritable incarcération.

En apprentissage chez un graveur d’art Jean-Jacques apprend à se taire, à baisser la tête. Délaissé par son père, oublié par son oncle, blessé, solitaire et malheureux, il apprend peu à peu à con- tourner les règles, à mentir, à dissimuler. Il chipe des pommes, vole des outils du maître et rêve d’évasion. À seize ans, trouvant les portes de la ville de Genève fermées, il quitte la ville, motivé par un goût irrépressible pour la liberté vagabonde. Commence alors une vie d’errance, de renvois, refus, séparations et exclusions…

On notera la spécificité « littéraire » des lieux où il séjourne : (Saint-Pierre, les Charmettes, l’Ermitage), autant de paradis perdus qu’il assimile à des havres de paix et de ressourcement. S’il bouge c’est pour fuir un lieu qui risque de l’emprisonner. Il doit s’échapper. En autodidacte, il revendique le beau nom de « barbare ».


Entre mère et « maman »

Jean-Jacques n’a que seize ans lorsque, fuyant la dureté du graveur chez lequel il est en apprentissage à Genève, il fait une fugue peu ordinaire : il part tout seul à pied et sans argent vers la Savoie. Un curé, Monsieur de Pontverre, qui ambitionne de convertir au catholicisme un jeune protestant, l’envoie chez une dame qui s’occupe des nouveaux convertis. Jean-Jacques s’imagine qu’il va rencontrer « une vieille dévote bien rechignée ». Mais non ! Celle qui lui apparaît, le jour des Rameaux de 1728, a vingt-neuf ans et « un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant… une gorge enchanteresse… »

Au bout d’un an, après bien des péripéties, Jean-Jacques s’installe chez Madame de Warens. Précisons quand même qu’à cette époque, Françoise a un autre homme dans sa vie, son intendant, Claude Anet qui gère ses biens et l’aide à herboriser. Madame de Warens fait le commerce des plantes aromatiques et persuade Rousseau de s’essayer au jardinage. Au début, la relation entre Jean-Jacques et Françoise est celle d’un fils à sa mère. Il l’appelle « Maman », elle le nomme « Petit ». Affamé de tendresse, Rousseau qui n’a pas connu sa mère biologique, se réfugie dans l’affection de sa protectrice et savoure la douceur de cet amour platonique. Et même s’il tente à trois reprises de s’assumer seul en s’éloignant, il finit toujours par revenir. Maman est devenue sa protectrice et son repère affectif!

En 1732, Jean-Jacques a vingt ans et Françoise déménage pour s’installer dans une maison à Chambéry. Là, « Maman » parachève l’éducation de « Petit » en l’initiant aux différentes formes de l’art. Comme elle joue du clavecin et que son protégé se passionne pour la musique (n’oublions pas que, plus tard, il écrira les articles de musique de l’Encyclopédie, inventera un système de notation musicale et composera deux opéras), ils se produisent tous deux dans de petits concerts. Pour gagner quelques sous, Rousseau se met à donner des cours aux amies de Françoise. Une de ses élèves-amies jette son dévolu sur Rousseau ! Maman est jalouse ! Elle se rend compte que son « Petit » a grandi et qu’une autre femme va le lui enlever. Aussi décide-t-elle, pour se l’attacher, de le « traiter en homme » ! En fin de compte, Rousseau regrettera cette évolution de leur relation. « Elle était pour moi plus qu’une sœur, plus qu’une mère, plus qu’une amie, plus même qu’une maîtresse ; et c’était pour cela qu’elle n’était pas une maîtresse. Enfin, je l’aimais trop pour la convoiter: Voilà ce qu’il y a de plus clair dans mes idées… J’étais comme si j’avais commis un inceste. Deux ou trois fois, en la pressant avec transport dans mes bras, j’inondai son sein de larmes…»

Claude Anet ne fut pas très content lorsqu’il comprit que le lien qui unissait «Maman» et «Petit», avait changé de nature. Très affecté par cette révélation, il tente de mettre fin à ses jours en 1734 en avalant du laudanum puis finit par mourir dans des conditions mystérieuses que l’on interpréta comme un suicide.
En 1737, Françoise loue une petite maison de campagne, Les Charmettes. Ce sera la maison du bonheur : « Une maison isolée au penchant d’un vallon fut notre asile, et c’est là que dans l’espace de quatre ou cinq ans j’ai joui d’un siècle de vie. »

Jean-Jacques a enfin « Maman » pour lui tout seul ! Dans Les Confessions(Livre VI), il écrira à propos de cette période bénie une des plus belles déclarations d’amour de la littérature française : « Ici commence le court bonheur de ma vie… Je me levais avec le soleil, et j’étais heureux ; je me promenais, et j’étais heureux ; je voyais maman, et j’étais heureux ; je la quittais, et j’étais heureux ; je parcourais les bois, les coteaux, j’errais dans les vallons, je lisais, j’étais oisif, je travaillais au jardin, je cueillais les fruits, j’aidais au ménage, et le bonheur me suivait partout : il n’était dans aucune chose assignable, il était tout en moi-même, il ne pouvait me quitter un seul instant… »

Mais l’idylle prend fin. Au retour d’un voyage, Rousseau se rend compte qu’il a été supplanté dans le cœur de sa déesse par un autre jeune homme, Wintzenried, un perruquier. Jean-Jacques mettra plusieurs années avant de parvenir à couper le cordon avec Maman. Ainsi, la relation bienheureuse s’effilochera jusqu’en 1742, date à laquelle il prend la décision de partir, définitivement cette fois, à Paris, pour gagner sa vie. Mais Françoise de Warens est immortalisée dans son œuvre. À tel point que, plus de trente-cinq ans plus tard, dans Les Confessions, il aimerait faire « entourer d’un balustre d’or » le lieu où il l’a rencontrée et assimile « Les Charmettes » au paradis terrestre : « Ah ! si j’avais suffi à son cœur, comme elle suffisait au mien ! Quels paisibles et délicieux jours nous eussions coulés ensemble ! »

Diderot et la bohème parisienne
Logé dans le quartier latin, Rousseau reprend les signes musicaux qu’il avait imaginés aux Charmettes et présente à l’Académie des Sciences un projet audacieux (il supprime la portée et la remplace par une seule ligne). L’accueil est poli mais il n’est guère suivi dans sa démarche. Entretemps, la bohème parisienne flatte son désir d’entreprise et de liberté. Quand Diderot et Rousseau se rencontrent à Paris en 1742, ils sont encore de parfaits inconnus qui cherchent à se faire une place dans le monde des lettres. C’est la passion des échecs qui les rapproche. Ils deviennent rapidement amis et ne se quittent plus. Le charisme du jeune philosophe lui en impose et un lien fort s’établit entre celui qui parle (Diderot) et celui qui écoute, subjugué (Rousseau). Les deux hommes partagèrent le même enthousiasme pour l’Encyclopédie. Mais en 1758, suite à une  » gaffe  » de Diderot, Rousseau l’accusa publiquement de trahison dans la préface de la Lettre à d’Alembert. C’est la rupture définitive. Rousseau dit de lui : « J’avais un Aristarque sévère et judicieux, je ne l’ai plus, je n’en veux plus ; mais je le regretterai sans cesse, et il manque bien plus encore à mon cœur qu’à mes écrits ». Dès lors, ils ne se rencontrent plus, ne s’écrivent plus, mais leur communication respective se poursuit à travers leurs œuvres. Malgré ce désamour, Rousseau collabora à l’Encyclopédie mais, son acrimonie marquée envers les philosophes et les gens de lettres ne faiblira plus.

Thérèse Levasseur
Pour raccommoder son linge, Jean-Jacques emploie une fille douce, simple, timide, rue Saint-Jacques : Maris-Thérèse Levasseur, bonne fille exploitée et peu cultivée. Ses clients se moquent d’elle. Bavarde, menteuse, elle écrit à peine et ne se distingue guère par son esprit. Jean-Jacques, qui avait besoin d’une présence féminine, la choisit comme compagne. Pour la première fois de sa vie, il est protecteur et non plus plus protégé. Thérèse le stabilise, remplace un peu Maman et la vie s’organise cahin-caha autour d’elle et de sa famille. En 1746, il apprend que Thérèse est enceinte et la nouvelle le déstabilise. Pas les moyens ni l’envie d’avoir des enfants ! Les Enfants trouvés, voilà la solution…

Madame d’Épinay – la protection tranquille
Dans son emploi de secrétaire ou dans celui de courtisan, le Rousseau des années 1746-1747 ne marque pas son destin d’une pierre blanche. Il jouit d’une réputation de plus en plus contrastée et « fait l’aimable » sans grand succès. Il va de soi que le placement de ses enfants à l’Assistance publique n’a pas conforté sa notoriété. Certains disent que Rousseau n’a fait que suivre un usage qui prévalait en son temps. Quoi qu’il en soit, le père ainsi stigmatisé, est aussi le même précepteur qui s’est permis de moraliser et d’écrire l’Émile…

A Chenonceaux, Jean-Jacques fait la connaissance de Louise Florence Pétronille Tardieu d’Esclavelle épouse du fermier général Denis La Live d’Epinay. Femme d’esprit, élégante, épistolière, elles s’entend fort bien avec Rousseau et lui accorde sa protection. Entretemps, le temps s’est gâté entre les deux compères philosophiques. Rousseau et Diderot se heurtent violemment après s’être trouvé au cours de leurs entretiens, de fortes divergences .

Il y avait chez Madame d’Epinay, tout au fond du parc jouxtant la forêt de Montmorency une maisonnette qu’on appelait l’Ermitage. « Mon ours, voilà votre asile », lui dit-elle. Le philosophe nomade trouverait en cette nouvelle retraite la campagne et le calme propice à la réflexion. Rousseau clame son nouveau bonheur ; il se félicite d’être réveillé par le chant du rossignol et de goûter aux plaisirs simples que la nature lui prodigue. Ses amis – parmi lesquels le « fidèle » Diderot, multiplient les railleries et se détournent de lui.

La gloire, la jalousie, les ennuis
La vie chez Madame d’Epinay et son amant – Grimm, jaloux de l’ascendant de Jean-Jacques -, va bientôt tourner au vaudeville. Rousseau se sent épié, incompris et encombré par la famille de Thérèse. En 1757, il rencontre Madame d’Houdetot, cousine et belle-soeur de Madame d’épinay. Son mari, joueur effréné, la délaissait avec ses trois enfants et sa liaison avec Saint-Lambert défrayait la chronique mondaine. Sensible et bonne, espiègle et spontanée, les cheveux noirs tombant aux chevilles, la belle Sophie inspire à Rousseau un amour dévastateur : « Elle vint, je la vis , j’étais ivre d’amour ». Madame d’Epinay, qui n’est pas aveugle, apprécie modérément cette inclination. Rousseau devient la fable de la maison et Grimm souffle sur la cendre avec arrogance. Les rapports avec Madame d’Epinay sont devenus faux et le « divorce » apparut comme irrémédiable : « Votre conduite est un scandale d’ingratitude. Je ne vous reverrai de ma vie. » . Aujourd’hui, nous savons que Julie (La Nouvelle Héloïse) n’aurait pas existé sans la belle Sophie d’Houdetot. Rejeté, honni, perdu de réputation, Rousseau vit un enfer et touche le fond du désespoir.

La Nouvelle Héloïse (1761) et ses soixante-douze éditions…
Il s’agit d’un long roman épistolaire, le plus riche du siècle, touffu, mais construit comme une intrigue simple : Julie d’Etange s’éprend de son précepteur, Saint-Preux mais son père lui fait épouser Monsieur de Wolmar dont l’intégrité et la générosité forcent l’admiration. D’abord désespéré au point de songer au suicide, Saint-Preux voyage, puis revient bien plus tard à Clarens, sur les bords du Léman, auprès de Monsieur, Madame de Wolmar et de leurs enfants dont il devient le précepteur. La vie du couple et celle de l’amant sont désormais liées. Seule la mort accidentelle de Julie marquera la fin d’un pacte moral et social hors du commun. Il s’agit assurément d’un roman d’amour et de la passion sensuelle, très éloigné du convenu et du code moral de l’époque, une oeuvre où les êtres de papier vibrent comme s’ils étaient de chair, et où la passion sensuelle dispute à la vertu la réalité de l’interdit.

Outre les Discours qui vont ouvrir la pensée de Jean-Jacques Rousseau (L’art et l’égalité en sont les pivots) , La Nouvelle Héloïse ne manquera pas le rendez-vous que le philosophe a conclu avec le romantisme. – Ce roman de moeurs (particulièrement audacieux, voire fulfureux) a connu un succès sans précédent et malgré les sarcasmes de Voltaire : : « Le héros est un précepteur qui prend le pucelage de son écolière pour ses gages », il annonce clairement Choderlos de Laclos, Bernardin de Saint-Pierre et le marquis de Sade. L’auteur y affirme clairement la primauté de la nature : « Le vrai livre de la nature est pour moi le coeur des hommes et la preuve que j’y sais lire est dans mon amitié pour vous ». Pour la première fois, les admirateurs obscurs de Rousseau se font entendre. L’oeuvre suscite une authentique ferveur populaire et pour un temps, le style sec et ironique de Voltaire ne suffit pas à tuer la romance.

Le romantisme est né
Rousseau se laisse immerger par la solitude et trouve, au contact avec la nature, l’énergie qui lui permet de conduire ces Rêveries du promeneur solitaire, un ouvrage inachevé, conçu entre 1776 et 1778, qui fut rédigé en France, à Paris puis chez le marquis de Girardin à Ermenonville.

Depuis 1774, il renonce à recevoir ses rares familiers. Sa vue baisse, sa main tremble. Alors que Voltaire triomphe à Paris, Jean-Jacques colle des plantes dans son herbier, bavarde avec les paysans, les curés, ramasse des graines pour les oiseaux. Il se promène en barque avec la famille de Girardin qui lui procure une part d’un bonheur tardif.

L’écrivain philosophe meurt subitement le 2 juillet 1778, de ce qui semble avoir été un accident vasculaire cérébral. Le lendemain de sa mort, le sculpteur Jean-Antoine Houdon prend le moulage de son masque mortuaire.

Le 4 juillet, le marquis René-Louis de Girardin fait inhumer le corps dans l’île des Peupliers dans la propriété où, en 1780, s’élèvera le monument funéraire exécuté par J.-P. Lesueur. Le philosophe est rapidement l’objet d’un culte, et sa tombe est assidûment visitée.

Les révolutionnaires le porteront aux nues et la Convention demandera son transfert au Panthéon. L’hommage solennel de la nation française a lieu le 11 octobre 1794. La France révolutionnaire le fait entrer au Panthéon, aux côtés de Voltaire. Au cours d’une grandiose cérémonie, les cendres de Jean-Jacques Rousseau sont transférées d’Ermenonville au Panthéon à Paris, où le hasard fait qu’il repose en face de Voltaire (mort moins de deux mois avant lui) . La dernière lettre écrite à l’auteur de Candide aborde moins le schisme philosophique qui partage les deux hommes, que la profonde détresse d’un exilé trahi par ses émotions et exposé sans cesse à l’incompréhension et au désamour.

« Je ne vous aime point, Monsieur; vous m’avez fait les maux qui pouvaient m’être les plus sensibles, à moi votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour le prix de l’asile que vous y avez reçu; vous avez aliéné de moi mes concitoyens pour le prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux : c’est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable; c’est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants, et jeté pour tout honneur dans une voirie, tandis que tous les honneurs qu’un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. Je vous hais, enfin, puisque vous l’avez voulu; mais je vous hais en homme encore plus digne de vous aimer si vous l’aviez voulu.
De tous les sentiments dont mon cœur était pénétré pour vous, il n’y reste que l’admiration qu’on ne peut refuser à votre beau génie et l’amour de vos écrits. Si je ne puis honorer en vous que vos talents, ce n’est pas ma faute. Je ne manquerai jamais au respect qui leur est dû ni aux procédés que ce respect exige. »
, à Montmorency, le 21 mai 1760, (Confessions, X).

Source : Michel Joiret