Jean-Jacques Rousseau, autodidacte de génie, naquit il y a 305 ans

 Il naît le 28 juin 1712, au cœur de la vieille ville de Genève, dans une famille d’origine française. Sa mère, Suzanne Bertrand, décède neuf jours plus tard. C’est son père, Isaac Rousseau, qui l’élèvera jusqu’à l’âge de dix ans. Ce père est un de ces horlogers « la tête plongée dans les livres » qui, à l’époque, ont tant étonné les visiteurs étrangers. Au demeurant assez fantasque, l’homme a roulé sa bosse et passé six ans à Istanbul. C’est lui qui éveille son fils à la lecture des auteurs anciens, dont Plutarque. Mais, à la suite d’une rixe, il doit s’exiler et confie le jeune Jean-Jacques au pasteur Lambercier, à Bossey, aux environs de Genève. Deux ans après, Rousseau entre en apprentissage chez un horloger. En 1728, il quitte Genève, se convertit au catholicisme et rencontre la baronne Louise de Warens qui l’initiera au monde, dans tous les sens du terme.

Commence ensuite une vie errante qui le mènera dans plusieurs villes d’Europe et au cours de laquelle il vivra essentiellement de sa plume et de la musique. Là aussi, sans avoir fait d’études formelles, il inventera un nouveau système de notation musicale et composera un opéra, Le devin du village, joué devant le roi Louis XV en 1752. Pour autant, Jean-Jacques ne cesse d’écrire. En 1750, la gloire lui sourit enfin lorsque l’Académie de Dijon prime son Discours sur les Sciences et les Arts. Trois ans après, il récidive avec son Discours sur l’origine de l’inégalité entre les hommes. Une bombe qui va faire sa célébrité, mais lui valoir aussi beaucoup d’ennemis. Suivront ses œuvres majeures : La Nouvelle Héloïse (1761), Ėmile ou de l’éducation et Le Contrat social (1762), Les Confessions et Les Dialogues qu’il entame en 1772. Il meurt à Ermenonville, le 2 juillet 1778, quelques semaines après Voltaire.

Ainsi, sans guère être allé à l’école, par lui-même, en observant et en réfléchissant au fil de ses périples pédestres, en argumentant avec les plus beaux esprits de son temps (Diderot, d’Alembert, Hume, Grimm), Rousseau échafaude une philosophie et une science politique étonnamment modernes, dans une langue aussi simple que parfaite et qui n’a pas vieilli. Peu de penseurs ont exercé autant d’influence sur l’évolution de la société moderne. Il s’est intéressé à tout et a tout remis en question. Autodidacte, il a très vite excellé dans tout ce qu’il a entrepris. Qu’il s’agisse de botanique, de musique, de religion, d’éducation ou d’art dramatique, Rousseau n’en finit pas de nous surprendre et continue à nous inspirer. Comme l’écrivent Gauthier Ambrus et Alain Grosrichard « s’il n’inquiète plus vraiment, Rousseau nous regarde encore. » □

Rousseau et la Terreur (Institut et Musée Voltaire, Genève). Peu d’écrivains auront autant inspiré les caricaturistes que Rousseau. Parodiant la statue de James Pradier, érigée à Genève en 1828 pour le cinquantenaire de la mort de Rousseau, ce dessin anonyme du début du XXe siècle, montre le penseur assistant, effaré, au sinistre aboutissement de ses idées généreuses. Pour Robespierre, Jean-Jacques est le « précepteur du genre humain » et les Révolutionnaires feront transférer ses cendres au Panthéon. À l’inverse, les réactionnaires le tiendront pour grand responsable de tous les maux. Visitant la chambre de Rousseau à Ermenonville, Bonaparte aurait dit: « Votre Rousseau était un fou, c’est lui qui nous a menés où nous en sommes ». Ni les uns, ni les autres ne l’avaient vraiment compris!

Note: Rousseau et l’Angleterre.

Si Voltaire sait bien l’anglais (et traduit Shakespeare), séjourne longuement en Angleterre à partir de 1726, et y découvre même sa vocation de penseur politique, Rousseau n’a guère de contacts avec le monde anglophone. Son amitié tumultueuse avec David Hume constitue la seule exception. Sensiblement du même âge que Rousseau, Hume, né en 1711, l’a précédé dans la carrière. Précoce, il a déjà produit une œuvre considérable qui se situe dans le droit fil de celle des Encyclopédistes français auxquels il est très lié. Rousseau, après la condamnation d’Émile en France et le bannissement de Genève en 1762, entame une vie errante qui le mène successivement à Yverdon, à Môtiers et à l’île Saint-Pierre. Tracassé, pourchassé, caillassé même, il songe à s’exiler. Ira-t-il aux Pays-Bas, en Prusse ou en Angleterre ? Sur les instances de la duchesse de Boufflers, il accepte l’invitation de David Hume et part avec lui en Angleterre, en janvier 1766. Hume admire beaucoup Rousseau, « celui que je révère le plus depuis la mort de Montesquieu » dit-il. Il s’emploie à lui obtenir une pension du roi George III. Mais, la mésentente s’installe vite entre les deux hommes. Rousseau soupçonne Hume d’être complice d’un canular (une fausse lettre de Frédéric II à Rousseau) ourdi contre lui par Horace Walpole, dans le salon de Madame Joffrin. Puis Rousseau refuse la pension de 100£ que Hume lui avait obtenue du roi. Enfin, c’est la rupture définitive et Rousseau rédige un mémoire de 55 pages récapitulant tous ses griefs à l’égard de Hume. Comme beaucoup d’esprits ombrageux [*], Rousseau en veut surtout à ceux qui lui veulent du bien. Entre les deux penseurs, il n’y aura eu aucun débat idéologique, mais des chamailleries dont Hume rendra compte dans son « Exposé succinct de la contestation entre M. Hume et M. Rousseau », récemment réédité.

[*] Note linguistique : En anglais, il existe plusieurs adjectifs pour décrire le caractère de Rousseau: crotchety, cantankerous, bad-tempered, argumentative, tetchy, curmudgeonous, obstreperous, stroppy, belligerent, confrontational, defiant, bad-natured, disagreeable. Hume a sans doute employé certains d’entre eux pour qualifier l’attitude de Rousseau.

d’après un exposé de Monsieur Jean Leclercq

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