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Introduction aux préambules des Confessions

Le texte qu’on va lire a été écrit pour servir d’avant-propos à une traduction en espagnol par Amparo Hurtado du préambule du manuscrit de Neuchâtel, publiée en 2003 dans le n° 1 de Memoria. Revista de Estudios Biográficos  (édité par Anna Caballé à Barcelone). Il a été repris ensuite en français dans Signes de vie (Seuil, 2005, p. 209-214).

On peut lire sur ce site le texte intégral des deux préambules : celui du manuscrit de Neuchâtel , celui du texte définitif .


Jean-Jacques Rousseau a écrit successivement deux préambules à ses Confessions.

Celui que nous lisons en tête du livre, bref, tranchant de ton, a été composé en fin de rédaction, vers 1769. Il annonce un acte unique dans l’histoire de l’humanité (« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur ») : le dévoilement total de la vie d’un homme qui, paradoxe apparent, se déclare différent de tous les autres, et même unique, au moment même où il se donne pour représentatif. Il lance ensuite une sorte de double défi à Dieu et aux hommes. À Dieu, puisqu’il subvertit la scénographie habituelle du Jugement dernier, en se plaçant lui-même au milieu du tableau, à la place du Juge suprême, qu’il réduit au rôle de témoin, en même temps qu’il change la hiérarchie des valeurs : Dieu n’est plus un juge qui va décider si l’homme Rousseau a été bon ou mauvais, mais un témoin qui va garantir que l’autobiographe a été vrai. La sincérité semble l’emporter sur la vertu. Ce qui implique, d’ailleurs, qu’un homme puisse se connaître aussi bien que Dieu le fait, et que rien de lui ne reste à lui-même obscur. Quant au défi lancé au lecteur, il est terrible : on lui interdit de porter le moindre jugement moral sur Rousseau, tant qu’il ne s’est pas comme lui mis à nu. Cette injonction, qui n’est pas sans rapport avec la règle psychanalytique, remplit de terreur la plupart des lecteurs, même aujourd’hui. Rousseau continue à faire peur, alors que tant d’autobiographes apparemment audacieux ou affranchis, mais qui ne demandent à leurs lecteurs aucune réciprocité, nous laissent impavides.

Ce préambule terrible a été divulgué avant l’œuvre elle-même. Rousseau est mort le 2 juillet 1778 à Ermenonville. Dès la fin juillet 1778, à la suite d’indiscrétions, le préambule était publié dans la presse de l’époque et commenté dans toute l’Europe. Pendant trois ans et demi, jusqu’au printemps 1782, on n’a connu que cette promesse, cette menace de vérité, et non le récit véridique lui-même. C’est seulement à la publication des six premiers livres des Confessions, en 1782, qu’on a pu enfin évaluer, comparer, gloser – et se rassurer, si l’on pouvait.

Ce que les lecteurs ne savaient pas, c’est que ce préambule violent et bref était la condensation d’une longue ébauche composée par Rousseau au moment où il commençait l’œuvre, à partir de 1764. Nous connaissons aujourd’hui ce premier texte parce que Rousseau l’avait placé en tête d’un manuscrit partiel, des Livres I à IV des Confessions, confié à son ami Du Peyrou en 1767. À ce moment-là les Confessions étaient loin d’être achevées, Rousseau était encore dans l’élan et la solitude de la création, et dans une relative sérénité, alors que le préambule du texte définitif date d’un moment où il était plus… troublé, et surtout avait le projet de communiquer, au moins partiellement, son texte à un public choisi, de son vivant même – ce qu’il fit à Paris lors de quelques lectures confidentielles dans des salons en 1770-1771. À l’inverse du préambule définitif, divulgué quatre ans avant l’œuvre, l’ébauche ne fut vraiment publiée que 126 ans plus tard, en 1908, dans le tome IV des Annales de la Société Jean-Jacques Rousseau. Et le sort de ce texte fut modeste : sa longueur, son ton modéré, son caractère d’ébauche surtout l’écartèrent de la plupart des éditions, celles qui le retenaient le plaçant, très légitimement, en annexe, avec les variantes. Son manuscrit a été reproduit en fac-similé en 1973 par Pierre-Paul Clément avec le reste du Manuscrit de Neuchâtel auquel il sert d’introduction (Lausanne, Bibliothèque Romande).

Et pourtant ce texte, que vous allez lire, est génial. Il l’est autant que le préambule du texte définitif, mais pour d’autres raisons. Première différence : Dieu en est absent, et l’affaire se passe directement entre hommes. Certes, Rousseau y fait référence au rituel catholique de la confession, mais il n’utilise pas la mise en scène du Jugement dernier, et n’a pas l’idée de faire comparaître Dieu à la barre des témoins. Seconde différence : Rousseau n’affirme plus, il démontre. Loin d’écraser son lecteur sous des assertions péremptoires, il prend le temps d’argumenter pour essayer de le convaincre. Le convaincre de quoi ? De la légitimité de son acte, mais aussi de son caractère fécond et révolutionnaire. Sans équivalent dans le passé, l’acte de Rousseau a ici un avenir : ce texte prépare, avec une intelligence prophétique, une triple révolution. Pourquoi juger Rousseau, aujourd’hui encore, « prophétique » ? Parce que les révolutions qu’il annonce ne sont qu’en partie accomplies : il reste d’actualité. Tout se passe comme si le dix-neuvième siècle avait refusé, sur ce plan comme sur bien d’autres, le message de Rousseau : ce n’est pas un simple hasard si ce texte n’a paru qu’au début du XXe siècle. Peut-être est-ce d’ailleurs seulement depuis les dernières décennies, qui ont vu l’autobiographie passer, grâce à Leiris et à Perec en particulier, de l’arrière-garde à l’avant-garde, qu’il nous est devenu vraiment compréhensible.

    Les trois révolutions programmées sont : psychologique, politique et littéraire.

Dès le début, au lieu d’invoquer Dieu pour cautionner, dans l’absolu, sa sincérité, Rousseau pose le problème de la connaissance relative que chacun a de soi-même et des autres, et du rapport entre les deux. Comment connaître sans comparer ? Mais comment comparer quand l’opacité des rapports humains empêche de connaître ? Peut-être, en y réfléchissant, trouverez-vous des failles à son raisonnement, reste que Rousseau a l’idée d’une violence nécessaire pour briser ce cercle vicieux : que quelqu’un ait le courage de commencer, et dise tout de soi aux autres –  et « tout », ce n’est pas une question de quantité, mais de qualité : il faut entrer dans les territoires dont on ne parle pas. Car briser l’opacité des consciences les unes par rapport aux autres ne saurait aller sans affronter aussi quelque peu l’opacité où chacun est par rapport à soi-même : c’est ce qui arrive à Rousseau dans les Confessions, où croyant exposer généreusement aux autres ce qu’il connaît de lui-même, il finit par se découvrir bizarre et incompréhensible. Descente en soi qui est aussi une remontée dans le temps, puisque Rousseau propose, autre révolution, un modèle historique d’explication de la personnalité, l’« enchaînement d’affections secrètes ». Grande aventure fondatrice – peut-être comme l’autoanalyse de Freud – dans laquelle il explore comment l’autobiographie (qui ne porte pas encore ce nom) peut contribuer à la psychologie (même remarque) ou même anticiper sur une de ses branches à venir, la psychanalyse. Il a fallu attendre l’essai magistral de Jean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l’obstacle (1957), pour que cette dimension révolutionnaire soit enfin prise en compte, et elle-même mise en abîme par la référence à l’épisode enfantin du « Peigne cassé » dans le livre I des Confessions. L’autobiographie est une recherche.

La seconde révolution, politique, est peut-être plus attendue. En 1764, Rousseau anticipe sur 1789. « Toutes les autobiographies naissent libres et égales », dit-il en substance. Ce préambule est une solennelle déclaration des droits de l’homme et de l’autobiographe. Pour l’essentiel, on peut y voir le passage du genre aristocratique des « Mémoires » à un nouveau genre démocratique, qui n’a pas encore de nom. Voici le premier argument, le plus révolutionnaire : « Les faits ne sont que des causes occasionnelles. Dans quelque obscurité que j’aie pu vivre, si j’ai pensé plus et mieux que les Rois, l’histoire de mon âme est plus intéressante que celle des leurs ». Rousseau revient ensuite à des justifications plus traditionnelles par les faits (socialement intéressants) et réinscrit alors son projet dans le cadre qu’il vient de contester, celui des Mémoires. Son expérience sociale variée, qui a fait de lui un observateur de toutes les classes de la société, et sa gloire, qui a engendré des malentendus, sont des légitimations assez classiques. En revanche le premier argument est frappant : « J’écris moins l’histoire de ces événements en eux-mêmes que celle de l’état de mon âme à mesure qu’ils sont arrivés. Or les âmes ne sont plus ou moins illustres que selon qu’elles ont des sentiments plus ou moins grands et nobles, des idées plus ou moins vives et nombreuses ». L’idée de la qualité individuelle du regard sur la vie implique qu’a priori, tout le monde a le droit d’essayer. Cette revendication est toujours d’actualité. Elle se heurte aujourd’hui à de nouvelles aristocraties, en particulier celles de la littérature et de l’édition. Le développement depuis les années 1980 dans certains pays d’Europe de centres d’archives autobiographiques inédites correspond à ce désir de rendre à chacun d’entre nous une possibilité réelle de transmettre son expérience de la vie. L’autobiographie est à tout le monde.

La troisième révolution est la plus originale : c’est celle de la forme même de l’écriture autobiographique, dont Rousseau dit qu’elle est à inventer. Et c’est toujours le cas aujourd’hui ! Rousseau a compris qu’il n’y avait aucune contradiction, au contraire, entre le désir de dire la vérité et le travail d’invention d’une forme, et que la vérité serait aussi dans la forme : « il faudrait pour ce que j’ai à dire inventer un langage aussi nouveau que mon projet ». Les deux paragraphes dans lesquels il débrouille ce problème sont lumineux. Impossible, ensuite, d’appliquer à l’autobiographie les raisonnements méfiants qu’on applique au témoignage historique, toujours suspect de subjectivité aux yeux des historiens. Impossible de continuer à confondre, comme le font tant d’écrivains et de critiques aujourd’hui, invention d’une forme et fiction. Si vous ne comprenez pas ce que dit Rousseau, alors lisez Temps et récit (tome III, Le temps raconté, 1985), de Paul Ricœur, et réfléchissez à la notion d’« ipséité », à celle d’« identité narrative »… La vérité ne nous est pas donnée, l’autobiographie n’est pas de l’ordre du constat, notre rapport au temps ne peut advenir dans sa vérité que par la création d’un langage nouveau. Concilier l’exigence de vérité et l’invention d’une forme, voilà notre nouvelle frontière, la « porte étroite » qui fait de l’autobiographie une aventure exaltante et difficile, et non la sous-littérature répétitive ou la fiction honteuse que stigmatisent ceux qui n’ont jamais vraiment essayé… La nouvelle autobiographie d’avant-garde à laquelle j’ai fait allusion, et que j’ai placée sous le patronage de Leiris et de Perec, unit ce désir scrupuleux de vérité et cette recherche d’un « langage aussi nouveau que mon projet », comme dit Rousseau. L’autobiographie est un art.

 


 

 

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