Sophie, Émile, ou le droit de choisir son propre pays

Le cinquième livre de l’Emile constitue une sorte de pont jeté vers le Contrat Social. Le processus éducatif d’Emile se termine lorsqu’il rencontre Sophie. La perspective d’un ménage conforme à la «nature» de chacun des sexes ouvre à la femme un futur de contrainte et de gêne. Par ailleurs, le désir des deux amants de former une famille de leur choix va se heurter à l’ordre politique existant. Leur projet doit se confronter aux états confessionnels qui dominent l’Europe, où l’hypothèse d’un mariage civil présupposerait des changements substantiels, tout d’abord une suppression des rapports inégalitaires, ainsi qu’une transformation de la notion de sujet.

Peu avant, au cours de la Profession du vicaire savoyard, Rousseau avait développé une critique, y compris terminologique, de la notion unitaire de sujet qui s’était affirmée très prudemment à partir de de Descartes. Une notion unitaire mais sans utiliser un terme unitaire. En effet, Descartes et ses successeurs, en se référant au sujet de la connaissance, avaient soigneusement évité d’utiliser le substantif «sujet» qui aurait pu avoir des implications politiques dangereuses.

En revanche, dans le Contrat social ou principes du droit politique, «sujet» a deux significations politiques opposées. D’une part, suivant le sens courant dans les sociétés d’ancien régime, il désigne une personne sans droits politiques, assujettie au souverain. D’autre part, en tant que référé à la cité du contrat social, il désigne les sujets investis de certains droits politiques. Ils ne sont ni sujets du souverain, 

-fût-il formé du peuple (le «demos»)-, ni assujettis à eux-mêmes en tant que citoyens, mais ils sont soumis uniquement à la loi, dans la mesure où celle-ci est l’expression de la volonté générale et la source de tout droit politique. Le «contrat substitue une égalité morale et légitime à ce que la nature avait pu mettre d’inégalité physique entre les hommes», et l’inégalité entre hommes et femmes se transforme donc en égalité de tous les «sujets» dans leurs droits.

Pour essayer de situer et d’éviter les dissonances qui s’annoncent dans ses rapports avec Sophie, Emile se mettra en route à travers l’Europe, les principes du droit politique dans la poche. Il cherchera un pays qui les reconnaisse , et qui puisse accueillir, comme un couple légitimé à former une nouvelle famille, lui et Sophie, en leur assurant un rapport paritaire, et en les protégeant des vexations de toutes sortes. Cette recherche va même au-delà, puisqu’elle implique non seulement la possibilité pour chacun de choisir sa propre résidence dans tel ou tel pays, mais également d’y jouir aussi des droits politiques. En plus du droit de citoyenneté, ils devront avoir, comme «sujets» les droits électoraux actifs et passifs, par lesquels ils pourront, entre autres choses, poser leur candidature comme participer au choix des candidats.

Pourtant les innovations politiques introduites par Rousseau par le biais de termes à double sens qui devaient lui permettre d’esquiver les possibles accusations de lèse-majesté, n’ont pas été perçues par les traducteurs du Contrat social en d’autres langues, par exemple en italien. Ils ont ignoré non seulement les deux manières de rendre le mot «sujet», mais aussi tout rapport avec les deux significations du substantif «voix» dans le traité. En éliminant les voix par lesquelles les sujets expriment leur discours politique, et donc en se débarrassant des sujets mêmes, on fait du «droit politique» un simulacre qui cache l’abolition des droits politiques. Rarement la tâche du traducteur a pu apparaître aussi profondément politique que dans les oeuvres de Rousseau. Et après deux siècles et demi elle pourrait ne pas avoir cessé de produire ses effets.

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