Pour certains, il est le théoricien d’un ultra-individualisme ; pour d’autres, le pionnier du républicanisme à la française. Les uns le présentent comme le précurseur du totalitarisme ; les autres, comme un fervent défenseur des libertés fondamentales. On pourrait continuer ainsi : pédagogue visionnaire qui a inspiré le non-directivisme ou éducateur incompétent et misogyne, réactionnaire éhonté ou progressiste imprudent, chrétien authentique ou hérétique, rêveur naïf ou sombre pessimiste… La réception de Rousseau, par ses contemporains comme ses exégètes du XXIe siècle, est une somme de contradictions. S’il est indéniablement un des philosophes français les plus influents, il est aussi de ceux dont l’interprétation suscite le plus de polémiques. 

Rousseau et l’homme naturel 

Et, il faut l’avouer d’emblée, cette postérité qui malmène l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau, la tire en tous sens et finit par attaquer sa crédibilité à coups de constats d’incohérence n’est pas totalement injustifiée. En cette occurrence, la responsabilité de l’auteur dans la mésinterprétation de sa pensée n’est pas à écarter : on ne peut pas dire qu’il ait tout mis en œuvre pour diriger dans une direction unique la compréhension du sens de ses propos.

Isaiah Berlin divisait la sphère intellectuelle entre les « penseurs hérissons » et les « penseurs renards », les premiers restant toute leur vie au même lieu théorique pour approfondir leur réflexion sur un sujet unique alors que les seconds explorent plusieurs zones de la pensée, allant et venant entre des thèmes différents. C’est bien entendu dans cette dernière catégorie qu’il faudrait classer Rousseau ; on pourrait même dire de lui que c’est un « renard » particulièrement nomade. Peu de penseurs, en effet, ont laissé une œuvre aussi disparate que la sienne, sur le plan des thèmes comme sur le plan des genres. Des Discours provocateurs, deux modestes opérettes, un traité de philosophie politique concis et percutant, des études botaniques, une correspondance riche et variée, une autobiographie plutôt romancée, un imposant manuel de pédagogie, des considérations sur les relations internationales, un projet de notation musicale, un roman épistolaire… Les Œuvres Complètes de Rousseau se présentent comme un inventaire hétéroclite qui a de quoi laisser perplexe le lecteur. Et ce sentiment risque fort de se trouver amplifié lorsque celui-ci plonge dans les textes : son raisonnement et ses conclusions changent d’un ouvrage à l’autre (et même parfois au sein du même ouvrage) à un tel point qu’il semble souvent se contredire. 

Il ne faut pas compter sur l’étude biographique pour clarifier l’interprétation : celle-ci ne contribue en la matière qu’à apporter un peu plus de confusion. Les contemporains de Rousseau, Voltaire en tête, n’ont pas manqué de lui rappeler que, contrairement à ce que préconise la célèbre maxime de Montaigne (auteur auquel il se réfère pourtant souvent), sa vie n’était pas vraiment le miroir de ses discours... Si on peut leur reprocher la tournure violente et déloyale qu’ont parfois pris leurs remontrances, il semble difficile de leur donner tort sur ce point. Immédiatement après avoir affirmé, dans son Discours sur les sciences et les arts, que les progrès des arts étaient la source de la corruption des hommes, ne décidait-il pas de se retirer pour consacrer son temps à sa passion pour la musique ?

Celui qui, sentencieux, écrivait dans l’Émile que « celui qui ne peut point remplir les devoirs du père n’a point le droit de le devenir » et qu’il n’y a « ni pauvreté ni travaux ni respect humain qui le dispensent de nourrir ses enfants, et de les élever lui-même » 

1 n’avait-il pas , dès leur naissance, confié ses cinq enfants aux Enfants-Trouvés ? Et celui qui fustigeait la vanité de ceux qu’il appelle les « Philosophes », l’inutilité et la prétention des « gros Livres des Moralistes » 

2 et affirmait que « l’homme qui médite est un animal dépravé » 

3 ne nous a-t-il pas laissé une œuvre colossale, qui témoigne indéniablement d’une activité intellectuelle très intense ? 

Émile ou De l’Éducation, Livre IŒuvres Complètes T. IV, La Pléiade, 1969, p. 262-263
Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes [1755]Préface, Édition présentée et annotée 

par Blaise Bachofen et Bruno Bernardi, Paris, Flammarion, 2008, p. 51
Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, p. 75 

Face au constat de ces incohérences, entre la vie de Rousseau et sa pensée comme à l’intérieur même de son œuvre, il est une explication toute trouvée : on se trouverait face au déballage des contradictions intimes d’un génial fou, qui aurait livré dans ses Dialogues l’aveu de sa schizophrénie. Cette lecture, si elle n’exclut pas l’intérêt d’une analyse littéraire ou même philosophique des textes de Rousseau, impose de regarder l’œuvre de Rousseau avec recul et méfiance et surtout de renoncer à l’entreprise visant à dégager une cohérence d’ensemble dans cette pensée. 

L’appréhension du monument que constitue l’œuvre de Rousseau dans l’histoire des idées a longtemps été influencée par ce postulat de l’absence d’unité philosophique. Mais au XXe siècle, l’idée d’une cohérence de la pensée de Rousseau s’est progressivement diffusée au sein de la philosophie occidentale. Après Ernst Cassirer (Das problem J.-J. Rousseau, 1912), Henri Gouhier, Raymond Polin, Jean Starobinski, Leo Strauss, Jacques Derrida et Victor Goldschmidt, entre autres, ont contribué à la revalorisation de la pensée de Rousseau comme lui-même souhaitait qu’elle soit lue 4, c’est à dire comme système philosophique à part entière. C’est ce point de vue que nous avons choisi d’adopter et de défendre ici. 

Il convient de préciser l’objectif de cette démarche : il ne s’agit pas de s’obstiner à donner une cohérence à la pensée de Rousseau (ce qui reviendrait à la considérer comme absente à l’origine, et impliquerait de réécrire Rousseau), mais de tenter de la montrer. Affirmer l’unité de la pensée de Rousseau ne signifie pas nier les contradictions que l’on vient d’évoquer, ni prétendre qu’il est possible de l’ordonner de façon parfaitement limpide et logique, mais montrer que sous les irrégularités de sa surface, des lignes de force la traversent et lui donnent une « unité substantielle », selon l’expression de Victor Goldschmidt 5. 

4 Rousseau lui-même évoquait son «système» et indiquait que ses ouvrages politiques « sont inséparables et forment ensemble un même tout » (Lettre à Malesherbes du 12 janvier 1762, Œuvres Complètes T.1, La Pléiade, 1959, p. 1136) 

5 GOLDSCHMIDT Victor, Anthropologie et politique. Les principes du système de Rousseau [1974], Paris, Vrin, 2e éd., 1983, p. 12 : « La cohérence d’un philosophe (ou la conséquence où Kant verra le principal office de celui-ci) n’est pas dans la consonnance des formules, prises littéralement, et choisies, au besoin, de manière à se contredire (ici, c’est l’exégèse traditionnelle du principe de pitié qui fournit un bon exemple) : elle est dans ce que, faute de mieux, on pourrait appeler son unité substantielle. Celle-ci ne garantit pas toujours un accord à la lettre, encore qu’elle y pourvoie plus généralement que ne l’imagine l’exégèse stochastique, à l’affût de formules apparemment incompatibles, cueillies de-ci de-là. Mais elle répond de la concordance fondamentale de cette pensée avec elle-même, et doit recommander au lecteur, quand il se croit en face d’incohérences, d’en chercher la cause, d’abord et de préférence, dans sa propre inaptitude à la lecture, et en dernier lieu seulement et en désespoir de cause, chez son auteur. » 

1 / Un thème central : la politique. 

Difficile de déterminer dans quel rayon de bibliothèque doit se classer l’œuvre singulière de Jean-Jacques Rousseau. Même en écartant ses ouvrages sur la musique et les sciences de la nature, le problème persiste. La grande diversité de ses centres d’intérêt empêche de lui accoler les étiquettes habituelles ; est-il écrivain, philosophe, juriste, historien, économiste, moraliste ou psychologue ? Sans doute tout cela à la fois. Toutefois, il semble que ces études en apparence dispersées soient traversées par une thématique transversale : la réflexion autour de la question du meilleur régime. 

Rousseau affirme avoir pris conscience que « tout tenait radicalement à la politique » 6 lors de son séjour à l’ambassade de France à Venise, en 1743-1744. Il décide alors de se consacrer à l’étude de la philosophie politique. Il se plonge alors, en autodidacte, dans les textes de Platon, Aristote, Machiavel, Spinoza, Montesquieu… On sait aussi qu’il a lu avec une très grande attention les juristes du droit naturel, courant de pensé avec lequel son contemporain (et concitoyen à Genève) Burlamaqui lui a permis de se familiariser (Principes du droit naturel, 1747, Principes du droit politique, 1751). La traduction du protestant français François Barbeyrac lui permettra de découvrir le Droit de la nature et des gens (1672) de Pufendorf. Les fréquentes références au Droit de la guerre et de la paix (1625) dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité et le Contrat social indiquent qu’il avait aussi lu Grotius. Enfin, les Anglais Thomas Hobbes et John Locke auront sur lui une influence considérable. C’est principalement par rapport à leurs travaux qu’il cherchera à se positionner, souvent en s’opposant frontalement à eux. Mais il s’appropriera aussi un grand nombre de leurs idées et concepts, même si, la plupart du temps, il se gardera bien de le reconnaître ; ainsi, c’est en revisitant les outils conceptuels de Hobbes qu’il élabore sa théorie de l’état de nature et de l’état de guerre. De même, John Locke, qu’il ne cite quasiment que pour le critiquer, est notamment l’inspirateur de sa réflexion sur le droit de propriété et avait formulé avant lui nombre des principes d’éducation qu’il développe dans l’Émile… 

Affinant, au contact de ces auteurs, sa réflexion politique, il entreprend la rédaction de ce qu’il imagine comme son œuvre maîtresse : Les Institutions politiques. L’importance qu’il donnait à ce projet témoigne de la place particulière de ce sujet : 

Les Confessions, Livre IX, Œuvres Complètes t. I, La Pléiade, 1959, p. 404 

 « Des divers ouvrages que j’avais sur le chantier, celui que je méditais depuis plus longtemps, dont je m’occupais avec le plus de goût, auquel je voulais travailler toute ma vie, et qui devait selon moi mettre le sceau à ma réputation était mes Institutions politiques. » 7 

La réflexion politique de Rousseau ne doit donc pas être étudiée comme un thème de recherche parmi d’autres, mais bien comme l’objet d’étude d’une vie. Progressivement, il va resserrer son questionnement autour d’une question à laquelle Platon et Aristote accordaient déjà une importance primordiale : celle du meilleur régime, entendu comme régime élevant le plus possible sur l’échelle de la sagesse et de la vertu le peuple qui y est soumis : 

« […] De quelque façon qu’on s’y prît, aucun peuple ne serait jamais que ce que la nature de son gouvernement le ferait être ; ainsi cette grande question du meilleur gouvernement possible me paraissait se réduire à celle-ci: « Quelle est la nature de gouvernement propre à former le peuple le plus vertueux, le plus éclairé, le plus sage, le meilleur enfin à prendre ce mot dans son plus grand sens ? » 8 

On trouve ici la problématique du Contrat social, qui n’est en fait qu’ « un extrait » 9 de ses Institutions politiques, qui ne verront jamais le jour 10 . Si ce projet ultime avait été mené à bien, la prédominance du questionnement politique de Rousseau apparaîtrait sans doute beaucoup plus clairement (ne serait-ce que du point de vue quantitatif), et le regard que nous porterions sur son œuvre serait certainement différent : le lisant comme un auteur pleinement politique, nous serions sans doute plus enclins à percevoir l’unité en finalité de ses écrits. 

2 / Autour de la question « Qui suis-je ? » 

Le questionnement autour des formes politiques constitue donc un élément de continuité dans la pensée de Rousseau. Mais ce n’est pas le seul : on pourrait également distinguer un autre 

Les Confessions, Livre IX, Œuvres Complètes t. Ip. 404 8 Ibid., p. 405
Lettre à Moultou du 18 janvier 1762. 

10 Dans son « Avertissement » au Contrat social, Rousseau précise au lecteur : « Ce petit traité est extrait d’un ouvrage plus étendu, entrepris autrefois sans avoir consulté mes forces, et abandonné depuis longtemps. Des divers morceaux qu’on pouvait tirer de ce qui était fait, celui-ci est le plus considérable, et m’a paru le moins indigne d’être offert au public. Le reste n’est déjà plus. » (Du Contrat social, Édition présentée et annotée par Bruno Bernardi, Paris, Flammarion, 2001, p. 39) 

motif récurrent dans sa pensée dans la question de l’identité, du moi. La question « Qui suis-je ? » apparaît comme le point de convergence de tous les textes de Rousseau. 

Si cette question ne s’impose pas d’emblée à nous comme le point commun qui unit son œuvre, c’est parce qu’elle ne se pose jamais deux fois dans les mêmes termes. On ne saurait lui reprocher de ne pas l’avoir plus explicitement mise en évidence : c’est justement cette capacité à décliner cette question sur tous les modes, du niveau le plus intime au plus haut degré de généralité, du registre lyrique à celui, plus austère, de l’écriture scientifique, qui contribue à faire le génie de Rousseau. 

C’est naturellement dans ses écrits autobiographiques que cette lancinante question transparaît avec le plus d’évidence. L’incipit des Confessions révèle bien l’ambition de la démarche de Rousseau : il s’agit, plus que de faire le simple récit de son existence, de se livrer à une véritable expérience d’exploration de soi, et de participer aux progrès de la connaissance en partageant les fruits de cette recherche. 

« Voici le seul portrait d’homme, peint exactement d’après nature et dans toute sa vérité, qui existe et qui probablement existera jamais. Qui que vous soyez que ma destinée ou ma confiance ont fait l’arbitre du sort de ce cahier, je vous conjure par mes malheurs, par vos entrailles, et au nom de toute l’espèce humaine de ne pas anéantir un ouvrage unique et utile, lequel peut servir de première pièce de comparaison pour l’étude des hommes, qui certainement est encore à commencer… » 11 

La célèbre ouverture du Livre I des Confessions insiste encore sur le caractère insolite et novateur de cette expérience : 

« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de sa nature ; et cet homme, ce sera moi. » 12 

On peut bien sûr nuancer, comme cela a été souvent fait, l’originalité et la rigueur de cette expérience : même si Rousseau prétend en repousser les limites, le genre n’est pas entièrement neuf (Rousseau, qui reprend le titre de l’ouvrage de Saint Augustin, ne pouvait le croire) et le pacte autobiographique n’a très probablement pas été respecté à la lettre par Rousseau (à l’exception de l’abandon de ses enfants, rendu public avant l’écriture de cet ouvrage par Voltaire, les fautes qu’il confesse gravement sont dérisoires). Il n’en reste pas moins que Les Confessions témoignent d’une volonté profonde de vérité dans la connaissance de soi. 

Rousseau juge de Jean-Jacques et Les Rêveries du promeneur solitaire appartiennent moins clairement au genre autobiographique, mais n’en constituent pas moins d’autres réponses à la 

11 Les Confessions, Œuvres Complètes T.1, p. 3
12 Les Confessions, Livre I, Œuvres Complètes T.1, p. 7 

question « Qui suis-je ? ». Cependant, si ces textes répondent à la même interrogation, les différentes réponses n’ont pas les mêmes destinataires. Les Dialogues ont une vocation affichée : montrer qui il est vraiment pour lutter contre le « complot » qu’il croit ourdi contre lui, et qui viserait à dégrader sa réputation en le désignant comme un être criminel, cynique et menteur. Il choisit pour cela la forme d’un dialogue entre lui-même (« Rousseau », dont le public qui le conspue a jadis aimé les livres), le personnage imaginaire de « Jean-Jacques » qui est en fait l’image démoniaque que son public a de lui et qu’il ne mérite pas et « le Français » qui représente le peuple manipulé par ceux qu’il voit comme ses persécuteurs. Dans cette approche surprenante de la question de l’identité, il oppose le soi et l’image de soi : pour les autres, je ne suis pas ce que je suis vraiment. Son objectif est de réconcilier son personnage public, qu’il pense construit dans le but de lui nuire par les « Messieurs » qui le persécutent, avec l’homme qu’il est véritablement. C’est pour rétablir la vérité sur son compte qu’il s’est livré à ce « pénible travail » 13, et c’est donc uniquement pour les autres qu’il écrit. 

À l’inverse, il affirme, en écrivant les Rêveries, que « le désir d’être mieux connu des hommes s’est éteint dans [son] cœurœuvre » 14 : 

« Je fais la même entreprise que Montaigne, mais avec un but tout contraire au sien : car il n’écrivait ses Essais que pour les autres, et je n’écris mes rêveries que pour moi. » 15 

… Écrit-on jamais pour soi seul ? Il est si difficile de répondre à cette question pour soi- même que l’on ne saurait s’avancer à le faire pour autrui. Mais quoi qu’il en soit des motivations profondes qui ont présidé à l’écriture des Rêveries et de leurs destinataires avoués ou non et conscients ou non, elles peuvent être lues comme une ultime tentative de connaissance du moi intime, en explorant cette fois l’univers de la sensation. Mais Rousseau semble constater, lucide, l’impossibilité de la connaissance exacte de soi. La « contemplation pure et désintéressée », avec

13 Rousseau juge de Jean-Jacques. Dialogues, « Sujet et forme de cet écrit », Œuvres Complètes T.1, La Pléiade, 1959, p. 665 

14 Les Rêveries du promeneur solitaire, « Première promenade », Œuvres Complètes T.1, La Pléiade, 1959, p. 1001 : « J’écrivais mes premières Confessions et mes Dialogues dans un souci continuel sur les moyens de les dérober aux mains rapaces de mes persécuteurs pour les transmettre s’il était possible à d’autres générations. La même inquiétude ne me tourmente plus pour cet écrit, je sais qu’elle serait inutile, et le désir d’être mieux connu des hommes s’étant éteint dans mon cœur n’y laisse qu’une indifférence profonde sur le sort et de mes vrais écrits et des monuments de mon innocence qui déjà peut-être ont été tous pour jamais anéantis. Qu’on épie ce que je fais, qu’on s’inquiète de ces feuilles, qu’on s’en empare, qu’on les supprime, qu’on les falsifie, tout cela m’est égal désormais. Je ne les cache ni ne les montre… » 

pour objectif plus modeste la conscience d’être au monde 16apparaît à la fois comme une réponse alternative et comme une consolation. Ce sentiment est décrit avec une saisissante intensité dans la Cinquième promenade : 

« Quand le soir approchait , je descendais des cimes de l’île et j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l’agitation de l’eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m’en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l’instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m’offrait l’image : mais bientôt ces impressions légères s’effaçaient dans l’uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui sans aucun concours actif de mon âme ne laissait pas de m’attacher au point qu’appelé par l’heure et par le signal convenu je ne pouvais m’arracher de là sans effort. » 17 

La question « Qui suis-je ? » n’est pas seulement envisagée par Rousseau dans ce sens premier du moi. Elle est aussi entendue dans une acception beaucoup plus large, plus générale, et prend finalement la forme d’un « Qu’est-ce que l’homme ? ». Il s’agit toujours de se connaître soi- même, mais en tant que déterminé par sa condition humaine et non plus dans sa subjectivité et sa singularité d’individu. Rousseau quitte alors la perspective psychologique de son œuvre autobiographique pour se placer sur le terrain de la philosophie : Le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes constitue l’exemple le plus évident de cette généralisation du « Qui suis-je ? », mais on verra qu’on retrouve cette question dans le Contrat social ou dans l’Émile… 

Derrière son apparente désorganisation, la pensée de Rousseau serait donc sous-tendue par les deux thèmes directeurs que l’on vient d’identifier : d’une part, l’idée que « tout tient à la politique » 18, d’autre part l’obsession de la connaissance de soi. Ces deux lignes de force sont en apparence distinctes l’une de l’autre ; en fait, on s’aperçoit qu’elles se rejoignent et, en définitive, n’en forment qu’une. 

En effet, Rousseau, plus sans doute que n’importe quel autre philosophe, semble avoir fait sienne l’idée de départ que toute pensée politique repose sur une vision de l’homme. La 

16 Dans la Septième promenade, Rousseau insiste sur cette conscience d’appartenir à un tout, et sur les « délices » de l’harmonie avec son environnement : « Je sens des extases, des ravissements inexprimables à me fondre pour ainsi dire dans le système des êtres, à m’identifier avec la nature entière. » (Les Rêveries du promeneur solitaire, « Septième promenade », Œuvres Complètes T.1, p. 1065) 

17 Les Rêveries du promeneur solitaire, « Cinquième promenade », Œuvres Complètes T.1, p. 1045 18 Voir note 6 p. 9 

connaissance de soi en tant qu’homme a pour vocation de servir la réflexion sur la question du meilleur régime ; réciproquement, la politique elle-même ne doit avoir d’autre ambition que de proposer aux hommes un modèle de vie qui convienne à ce qu’ils sont authentiquement. C’est sur cette idée unique, qui est le produit de la relation entre les deux questionnements majeurs de Rousseau, que nous fonderons pour essayer de comprendre l’œuvre de Rousseau dans sa totalité. La clé de cette imbrication entre connaissance « anthropologique » (le terme n’apparaîtra que bien plus tard) et réflexion sur le politique semble résider dans un seul ouvrage : le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes

3 / Le second Discours, clé de la compréhension de l’œuvre de Rousseau 

La philosophie politique retient généralement le Contrat social comme l’œuvre majeure de Rousseau, celle où il a magistralement condensé toutes ses idées qui intéressent la discipline. Cette préférence, est à bien des égards, justifiée : la rigueur et la concision avec laquelle il expose ses principes dans ce livre est exemplaire, et c’est effectivement l’ouvrage le plus approprié pour étudier les thèmes « classiques » de sa pensée politique que sont les concepts de contrat social, de volonté générale ou de souveraineté populaire. Ce serait cependant une erreur que de se consacrer exclusivement à l’étude de cet ouvrage : Rousseau lui-même, s’étonnant du retentissement de celui- ci, signalait dans ses Confessions que « tout ce qu’il y a de hardi dans le Contrat social était auparavant dans le Discours sur l’inégalité » 19. Comment expliquer que ce conseil de lecture donné par Rousseau n’ait pas été plus suivi ? Le fait que ce second Discours n’ait pas été lu comme un texte « sérieux » de philosophie politique, comme l’a été plus tard le Contrat social, par la majorité de ses contemporains (à l’exception notable de Voltaire, qui se dresse contre les thèses du Discours et le prend à partie dans l’Essai sur les mœurs) doit beaucoup aux circonstances ; c’est pourquoi il nous semble opportun, avant de commencer l’analyse de cet ouvrage, de profiter de cette introduction pour exposer le contexte de l’écriture et de la publication du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes

Une première remarque que l’on pourrait faire pour situer le Discours sur l’inégalité serait d’ordre chronologique : il a été publié en 1755, alors que Rousseau était âgé de quarante-trois ans. Sa « carrière » d’homme de lettres ayant tardé à démarrer, cette œuvre est l’une de ses premières, en tout cas la première qu’il considère comme importante : le Discours sur les sciences et les arts

19 Les Confessions, Livre IX, Œuvres Complètes T.1, p. 407 

publié cinq ans plus tôt, l’avait sorti de l’anonymat, mais ce n’est qu’avec le second Discours qu’il a « l’occasion de développer tout à fait [ses principes] dans un ouvrage de plus grande importance»20. Ce texte a, pour cette raison, pu être considérée comme une « œuvre de jeunesse », avec ce que cette expression a de péjoratif et de condescendant, par certains de ses commentateurs. Rousseau a pourtant lutté toute sa vie pour que son Discours soit reconnu comme un de ses meilleurs textes, y faisant fréquemment référence et s’efforçant de mettre en lumière les principes fondateurs qui s’y trouvaient. 

Un deuxième fait important est que ce texte a été écrit pour participer à un concours, celui organisé par l’Académie de Dijon, que Rousseau avait déjà remporté en 1750 avec son Discours sur les sciences et les arts. C’est donc sur un sujet imposé par elle que Rousseau a disserté — en prenant, toutefois, quelques largesses et en débordant souvent le cadre de la question posée. Mais s’il a ressenti le besoin de s’élever au-dessus des perspectives qu’elle délimitait, il reconnaît qu’elle présentait en elle-même un extrême intérêt : il affirme avoir été « frappé de cette grande question » et « surpris que cette Académie eût osé la proposer » 21. 

Le sujet de l’Académie (« Quelle est la source de l’inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle ? ») avait été publié dans le numéro de novembre 1753 de la revue Le Mercure de France, que Rousseau raconte avoir feuilleté en cheminant pour aller rendre visite à Diderot emprisonné. Il l’a envoyé à l’Académie de Dijon en mars 1754 : Le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité a donc été préparé en moins de 5 mois 22 ! On connaît la capacité de travail énorme de Rousseau (il sera encore plus productif dans les années qui suivront en rédigeant La Nouvelle Héloïse, la Lettre à d’Alembert, le Contrat social et l’Émile en l’espace d’une demi- 

20 Les Confessions, Livre VIII, Œuvres Complètes T.1, p. 388
21 Les Confessions, Livre VIII, Œuvres Complètes T.1p. 388 : « Ce fut, je pense, en cette année 1753 que parut le 

programme de l’académie de Dijon sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes. Frappé de cette grande question, je fus surpris que cette Académie eût osé la proposer ; mais puisqu’elle avait eu ce courage, je pouvais bien avoir celui de la traiter, et je l’entrepris ». Derrière l’éloge du « courage » des membres de l’Académie, on sent le mépris de Rousseau 

pour ce qui n’est qu’un cercle de mondains souvent peu cultivés et qui feignent leur intérêt pour la philosophie, et pour 

qui l’organisation de ce concours n’est qu’un moyen d’acquérir du prestige ; cette « grande question » qu’ils ont posée sans doute sans en avoir pleine conscience les dépassait certainement, et, probablement effrayés par la subvesrsion de Rousseau et d’autres, ils choisiront d’ailleurs de couronner deux discours en conformité avec l’étroitesse de leurs vues : celui de l’abbé Talbert, qui légitime l’inégalité sociale par des arguments théologiques déjà développés par Bossuet (l’inégalité est le « juste châtiment de l’homme coupable ») et celui d’un dénommé Etasse qui, lui non plus, ne s’éloignait guère de la doctrine dominante de l’époque en affirmant que « l’inégalité parmi les hommes est l’ouvrage de la providence du ciel »… (cités par TISSERAND Roger, Les concurrents de Jean-Jacques Rousseau à l’Académie de Dijon, Paris, Boivin, 1936) 

22 7 mois pour le Discours entier, comprenant la Dédicace, la Préface et les notes. 

décennie), mais on ne peut qu’être surpris par le volume énorme de la documentation mobilisée 23 en si peu de temps, même si on sait que Rousseau avait déjà entrepris de travailler sur les philosophes (Aristote, Grotius, Hobbes, Pufendorf, Locke, Condillac…), les naturalistes (Pline, Linné, Buffon…) et les récits de voyageurs 24 dans le cadre de la préparation de son grand projet d’Institutions politiques. Si Rousseau a déployé tant d’énergie pour ce travail, ce n’est pas dans l’espoir obtenir le premier prix : il ne convoite guère cet honneur. Il travaille à son texte tout en sachant qu’il ne gagnera pas le concours car « ce n’est pas pour les pièces de cette étoffe que sont fondés les prix des Académies » 25. Il sait que le texte qu’il présente au jury est beaucoup trop long : il excède largement la durée maximale de lecture, fixée par le règlement à trois quarts d’heure 26. Le manuscrit de Rousseau est, à lui seul, aussi volumineux que tous ceux des dix autres concurrents réunis 27… S’il s’affranchit des contraintes fixées par le règlement, c’est parce que son objectif n’est pas de séduire les membres de l’Académie : son ambition est de s’adresser à un public plus large, au « genre humain » tout entier : 

« Mon sujet intéressant l’homme en général, je tâcherai de prendre un langage qui convienne à toutes les nations, ou plutôt, oubliant les temps et les lieux, pour ne songer qu’aux hommes à qui je parle, je me supposerai dans le Lycée d’Athènes, répétant les Leçons de mes maîtres, ayant les Platons et les Xénocrates pour juges, et le genre humain pour auditeur. Ô homme, de quelque contrée que tu sois, quelles que soient tes opinions, écoute: voici ton histoire telle que j’ai cru la lire, non dans les livres de tes semblables qui sont menteurs, mais dans la Nature qui ne ment jamais. » 28 

23 Jean Morel a bien montré l’ampleur du corpus mobilisé dans ses « Recherches sur les sources du Discours sur l’inégalité », publiées dans le tome V des Annales Jean-Jacques Rousseau, Genève, A. Jullien, 1909. 

24 Rousseau a lu un grand nombre de ces descriptions de contrées lointaines, rapportées par des missionnaires ou des explorateurs, dont le XVIIIe siècle était friand. Sur cette question, voir l’article de Huguette KRIEF, « Rousseau et la « science » des voyageurs », in Rousseau et les sciences, Bernadette BENSAUDE-VINCENT et Bruno BERNARDI (dir.), Paris, L’Harmattan, 2003 

25 Les Confessions, L. VIII, Œuvres Complètes T.1, p. 388-389. Son intuition s’est avérée juste; en effet, l’examen de son discours, le 21 juin 1754, sera interrompu pour longueur excessive et « mauvaise tradition » dans la forme, et le discours sera mis hors concours. 

26 voir Correspondance complète de Jean Jaques Rousseau, édition établie par Ralph A. LEIGH, Oxford, 1965-1998, vol. II, A. 98 

27 Les textes des candidats ont été publiés par Barbara DE NEGRONI dans le recueil Discours sur l’origine de l’inégalité, Paris, Fayard, 2000. Voir aussi pour plus d’informations sur ces textes TISSERAND Roger, Les concurrents de Jean- Jacques Rousseau à l’Académie de Dijon, Paris, Boivin, 1936 

28 Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Exorde, p. 66 

L’Exorde donne le ton de la suite du Discours : on retrouvera dans bien d’autres passages cette défiance à l’égard des philosophes contemporains et la glorification symétrique des grands Anciens 29. 

Les choix de Rousseau, quant au fond comme à la forme, ne se plient donc aucunement à un quelconque impératif de séduction, qui imposerait au lecteur de lire ce second Discours avec méfiance. Un élément de fait supplémentaire atteste du détachement de Rousseau vis-à-vis des contraintes d’un concours dont il n’espérait rien : il avait, avant même le résultat, préparé la publication de son texte en négociant un contrat d’édition avec le libraire Pissot 30. 

On voit donc que les arguments généralement invoqués pour faire du Discours un texte de second plan, ou en tout cas un texte qui ne peut être d’aucune aide dans l’éclaircissement de ce que Ernst Cassirer appelle le « problème Jean-Jacques Rousseau », ne résistent pas à l’examen. Pourtant, il faudra attendre la seconde moitié du XXe siècle pour que Leo Strauss 31 et Victor Goldschmidt 32 , notamment, contribuent par leurs travaux à la reconnaissance de la profondeur philosophique du second Discours. 

La revalorisation de la place du Discours sur l’inégalité au sein de l’ensemble de l’œuvre de Rousseau ouvre de nouvelles voies pour la compréhension globale de celle-ci. En effet, ce texte extrêmement dense apparaît comme celui qui donne l’impulsion initiale au raisonnement de Rousseau, qui imprègne ce « mouvement de la pensée qui constamment se relance » 33 , cette oscillation continue entre la recherche des fondements théoriques et celle de l’application pratique. Le Discours sur les sciences et les arts était certes original et incisif, mais le raisonnement semblait moins solidement établi ; ce premier discours sera d’ailleurs en partie renié par Rousseau. Dans le second Discours, en revanche, on lit déjà le grand philosophe : la hauteur de vue, l’ampleur des connaissances mobilisées, l’implacable déroulement de l’argumentation, toutes les caractéristiques de ce qui sera son « système » sont présentes. 

29 Rousseau commet pourtant, évoquant cette période qui le fascine, une erreur historique : le Lycée a été fondé par Aristote pour marquer son émancipation à l’égard du maître, Platon et son autre disciple Xénocrate enseignaient à l’Académie… 

30 Il quittera Pissot après un désaccord pour l’imprimeur-éditeur Marc-Michel Rey, installé à Amsterdam, auquel il confiera le soin d’éditer tout le reste de son œuvre. 

31 STRAUSS Leo, Natural Right and History [1953](Droit naturel et histoire, trad. Monique Nathan et Éric de Dampierre, Paris, Flammarion, 1997) : Le Discours sur l’inégalité « est l’ouvrage le plus philosophique de Rousseau ; il contient ses réflexions fondamentales ». 

32 GOLDSCHMIDT Victor, Anthropologie et politique. Les principes du système de Rousseau, Op. cit. 33 CASSIRER Ernst, Le problème Jean-Jacques Rousseau, p. 8 

Un concept, en particulier, est développé dans le détail : celui d’homme naturel, vocable indifféremment substitué dans les textes de Rousseau par les termes « homme de la nature », « homme Sauvage », « Sauvage » ou encore « homme à l’état de nature » 34. L’usage de cette notion constitue une illustration particulièrement frappante de la relation entre les deux lignes souterraines de la pensée de Rousseau que sont la connaissance de l’homme et la question de l’organisation politique. Ce concept d’homme naturel rejaillit fréquemment, de façon plus ou moins explicitée, dans son œuvre ; elle n’est qu’un élément d’unité parmi d’autres, mais nous apparaît être une des clés de la compréhension de la pensée de Rousseau comme « système », c’est-à-dire comme un tout complet et cohérent. C’est dans la perspective d’une telle lecture que nous l’étudierons. 

Nous commencerons ici par suivre le cheminement intellectuel qui pousse Rousseau à partir à la découverte de l’homme naturel, du constat socratique que la connaissance de soi, élargie à celle de l’homme, est la question primordiale de toute philosophie (et a fortiori de tout droit et de toute société) à la nécessité de « creuser jusqu’à la racine », c’est à dire de distinguer dans l’homme son essence initiale et ce qu’il est devenu. La forme qu’il donne à cette démarche est toute aussi intéressante que son fondement ; on verra que la méthode « méditative » qu’il choisit constitue une rupture épistémologique avec tous les théoriciens du droit naturel qui l’ont précédé, bien que cette radicalité de la méthode doive être nuancée : quoiqu’il en dise, Rousseau ne se démarque pas totalement du positivisme scientifique des Lumières… Le portrait de cet homme naturel que Rousseau dresse dans le Discours sur l’inégalité est, à bien des égards, révolutionnaire : il bouscule toute la tradition de la philosophie politique depuis Aristote, attaquant avec une ardeur particulière les philosophes jusnaturalistes du XVIIe et du XVIIIe siècle. Les justifications traditionnelles de l’inégalité, mais aussi de l’autorité, de la propriété, du travail sont balayées, et la manière d’envisager l’Histoire elle-même se trouve redéfinie. 

Nous nous efforcerons de montrer ensuite la puissance du rayonnement de ces thèses anthropologiques dans toute son œuvre : dans un premier temps utilisées comme outils pour critiquer l’ordre social existant et « diagnostiquer » les maux dont il souffre, elles deviennent ensuite source d’inspiration pour inventer un nouveau projet de société. Cette connaissance de l’homme naturel est alors la boussole unique qui oriente ses trois projets majeurs : un premier, 

34 Étudier sa vision de « l’homme à l’état de nature » ne revient-il pas à étudier, de façon plus classique, sa description de l’ « état de nature » ? Ces deux notions, il est vrai, sont proches l’une de l’autre, souvent jusqu’à se confondre. Cette distinction nous apparaît cependant utile ; nous souhaiterions mettre l’accent ici sur la théorie de Rousseau des facultés naturelles de l’homme et non sur la description des relations entre les hommes entre eux dans l’état de nature — même si la première question nous amènera inévitablement à traiter de la seconde. Voir aussi Conclusion p. 135. 

d’ordre pédagogique, exposé principalement dans l’Émile ; un second, ayant pour ambition une réforme de la morale et de la religion, dont le contenu est dévoilé dans le Discours sur l’inégalité, dans la Profession de foi du vicaire savoyard, et dans certains chapitres du Contrat social ; un dernier, enfin, de nature politique et juridique, dont le Contrat social se fait le principal — mais pas le seul — réceptacle. Fondement théorique de ces piliers de la pensée de Rousseau, l’homme naturel en est aussi l’horizon, vers lequel il faut tendre… mais qui semble devoir rester toujours inatteignable.