Une République se crée lorsque ces privilèges sont abolis et que l’État est, en principe, sinon en fait, un bien véritablement commun à tous les citoyens – la citoyenneté pouvant elle-même ne concerner qu’une minorité de la population totale. Cela implique que les citoyens peuventparticiper au pouvoir, directement ou non, selon des règles de sélection où les titres de naissance n’ont plus cours. Comme ce n’est pas la déno- mination, mais le mode de sélection des dirigeants, qui fait le caractère républicain d’un régime, on trouve dans l’Histoire des « Républiques » qui n’en sont pas du tout, et inversement, des « Monarchies » où le monarque n’a qu’un pouvoir symbolique et où les institutions fonctionnent d’une façon républicaine.
Une fois constituées, les Républiques se distinguent par leur caractère plus ou moins démocratique : citoyenneté restreinte ou largement ouverte, participation directe ou indirecte des citoyens au pouvoir, contre-pou- voirs multiples et libres ou inexistants, pluralisme politique, éducation nationale permettant le renouvellement des élites, lois sociales rendant possible un exercice effectif de la citoyenneté, etc. De la même manière qu’il peut être plus ou moins républicain, un régime politique peut être plus ou moins démocratique ; et ces deux qualités ne se superposent pas puisque le caractère public des institutions n’implique pas nécessairement que la loi du nombre et de l’égalité soit la seule règle qui les gouverne. Le bien commun, en effet, ne saurait se concevoir ni se protéger en se référant simplement à la moyenne arithmétique des volontés individuelles – pas plus que l’enfant, que Salomon se proposait de couper en deux pour satisfaire chacune des deux mères prétendantes, n’aurait trouvé dans ce geste son propre bien (Bible, 1 Rois, 3.16-28). Le hiatus entre républicanisme et démocratie est l’un des enjeux majeurs de la réflexion politique contemporaine.
Demandons-nous maintenant comment meurt une République, et nous nous rapprocherons encore davantage des problèmes politiques et philosophiques soulevés dans les contributions de cette trente-neuvième livraison du Philosophoire. L’histoire n’offre pas de schéma unique par lequel on pourrait la voir défaire ce qu’elle a fait. Mais on peut dire que, quelles que soient les modalités de sa décadence, une République meurt quand la chose publique cesse de l’être, qu’elle soit accaparée par une élite qui se reconstitue en aristocratie héréditaire, qu’elle soit dissoute dans la multiplicité des égoïsmes individuels, qu’elle soit prise en otage par les intérêts corporatistes et communautaristes, ou bien encore qu’elle doive abdiquer devant une puissance politique étrangère. Si l’on met de côté la possibilité d’une domination ou d’une invasion étrangère (pour simplifier le propos plus que par absence de menace pour les actuels régimes républicains), la République pourrait donc mourir de trois façons : par le haut, par le bas et par le milieu. Autrement dit : par le non-renouvellement et la cristallisation des élites ; par la dissolution de tout idéal commun et de toute transcendance dans un immanentisme égalitariste, individualiste, hédoniste et consumériste ; par le parasitisme de groupes et de communautés qui font passer l’intérêt de leur collectif avant celui de la société et de l’État. Le pire scénario serait que le bien commun républicain soit menacé sur ces trois fronts à la fois.
Laissons le soin au lecteur de juger de la situation actuelle des Républiques dans les pays « modernes », souhaitons que les courtes indications qui précèdent donnent une idée des remèdes éventuels à prescrire au malade, et espérons que les articles qui suivent soient de nature à éclairer son jugement.

A suivre …