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Pano_jdp-j-ecologiqueJardin à l’anglaise Nature souveraine, simplicité, aucun art ni artifice, « plaisirs vrais » d’une « âme saine », utopie…    Saint-Preux à Mylord Edouard

[Dans cette lettre, Saint-Preux rapporte les paroles de M. de Wolmar qui vient de lui faire visiter l’Elysée, jardin de son château, où la nature semble avoir tout ordonné. « L’erreur des prétendus gens de goût, a-t-il dit, est de vouloir de l’art partout et de n’être jamais contents que l’art ne paraisse ; au lieu que c’est à le cacher que consiste le véritable goût, surtout quand il est question des ouvrages de la nature. »]

jardin_anglais

« Que fera donc l’homme de goût qui vit pour vive, qui sait jouir de lui-même, qui cherche les plaisirs vrais et simples, et qui veut se faire une promenade à la porte de sa maison ? Il la fera si commode et si agréable qu’il s’y puisse plaire à toutes les heures de la journée, et pourtant si simple et si naturelle qu’il semble n’avoir rien fait. Il rassemblera l’eau, la verdure, l’ombre et la fraîcheur ; car la nature aussi rassemble toutes ces choses. Il ne donnera à rien de la symétrie ; elle est ennemie de la nature et de la variété ; et toutes les allées d’un jardin ordinaire se ressemblent si fort qu’on croit être toujours dans la même ; il élaguera le terrain pour s’y promener commodément, mais les deux côtés de ses allées ne seront point toujours exactement parallèles ; la direction n’en sera pas toujours en ligne droite, elle aura je ne sais quoi de vague comme la démarche d’un homme oisif qui erre en se promenant. Il ne s’inquiètera point de se percer au loin de belles perspectives : le goût des points de vue et des lointains vient du penchant qu’ont la plupart des hommes à ne se plaire qu’où ils ne sont pas : ils sont toujours avides de ce qui est loin d’eux ; et l’artiste qui ne sait pas les rendre assez contents de ce qui l’entoure, se donne cette ressource pour les amuser […].

Ici, par exemple, on n’a pas de vue hors du lieu, et l’on est très content de n’en pas avoir. On penserait volontiers que tous les charmes de la nature y sont renfermés, et je craindrais fort que la moindre échappée de vue au dehors n’ôtât beaucoup d’agrément à cette promenade (1). Certainement, tout homme qui n’aimera pas à passer les beaux jours dans un lieu si simple et si agréable n’a pas le goût pur ni l’âme saine. J’avoue qu’il n’y faut pas amener en pompe les étrangers ; mais en revanche on s’y peut plaire soi-même sans le montrer à personne […].

I ci (2) l’on n’a transporté ni terres ni pierres, on n’a fait ni pompes ni réservoirs, on n’a besoin ni de serres ni de fourneaux, ni de cloches, ni de paillassons. Un terrain presque uni a reçu des ornements très simples ; des herbes communes, des arbrisseaux communs, quelques filets d’eau coulant sans apprêt, sans contrainte (3), ont suffi pour l’embellir. C’est un jeu sans effort, dont la facilité donne au spectateur un nouveau plaisir. Je sens que ce séjour pourrait être encore plus agréable et me plaire infiniment moins. Tel est, par exemple, le parc célèbre de mylord Cobham à Stew. C’est un composé de lieux très beaux et très pittoresques dont les aspects ont été choisis en différents pays, et dont tout paraît naturel, excepté l’assemblage, comme dans les jardins de la Chine dont je viens de vous parler. Le maître et le créateur de cette superbe solitude y a même fait construire des ruines, des temples, d’anciens édifices ; et les temps ainsi que les lieux y sont rassemblées avec une magnificence plus qu’humaine… »

La Nouvelle Héloïse, quatrième partie, lettre XI.

Notes

(1) Suit une longue note de Rousseau qui suggère de « donner aux longues allées d’une étoile une courbure légère, en sorte que l’œil ne pût suivre chaque allée tout à fait jusqu’au bout. »
(2) Ce paragraphe est de Saint-Preux lui-même, qui vient de critiquer les jardins de Chine où l’on rassemble à grands frais sur un petit espace des aspects différents de la nature.
(3) Cette eau serpente dans tout le jardin ; on a « épargné la pente le plus qu’il était possible, pour prolonger le circuit et se ménager le murmure de quelques petites chutes. »

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