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~ Société Internationale des Amis du Musée – Jean Jacques Rousseau

S . I . A .  M .    –    Jean Jacques ROUSSEAU

Archives de Tag: Nantes

La religion civile

25 lundi Août 2014

Posted by Christian DIDIER in Philosophie

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Jean Jacques Rousseau, la faute à Voltaire, La mort de Socrate, Montmorency, Nantes, religion, Rousseau

0000.1868.03Converti au catholicisme avant de l’abjurer et de se dire fidèle à la Réforme, le philosophe prôna une foi éclairée et proposa un pacte social fondé sur la bonté naturelle de l’homme, le culte de la liberté et le respect de la « religion civile ».

« Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre », confie Jean-Jacques, l’écrivain, à Rousseau, le philosophe, dès les premières lignes de ses Confessions. Mi-Socrate (« Connais-toi toi-même ») mi-Diogène (« Je cherche un homme »), le philosophe des Lumières préfère être « homme à paradoxes qu’homme à préjugés ».

Né le 28 juin 1712 dans la République calviniste de Genève, cet orphelin de mère vit cependant une enfance idyllique auprès de sa nourrice Jacqueline. Abandonné par son père à 16 ans, il s’enfuit jusqu’à Annecy, où il fait la rencontre d’une veuve catholique, Madame de Warens. Celle qu’il nomme « Maman » sera sa protectrice avant de devenir sa maîtresse. Sur ses conseils, il se convertit à Turin au catholicisme romain et se fait tour à tour laquais, musicien puis secrétaire d’ambassade à Venise, avant d’envisager la prêtrise. Mais il finit par s’installer en 1742 à Paris, où il fréquente les encyclopédistes, de Diderot à d’Alembert, pour lesquels il rédige des articles de musique.

Le meilleur ennemi Voltaire

En 1744, il fait la rencontre de son meilleur ennemi des Lumières, Voltaire, qui le traite « de Judas de la troupe sacrée », car il refuse d’encenser la culture. C’est l’auteur du Candide qui, sous couvert d’anonymat, révélera au public l’abandon par Rousseau des cinq enfants qu’il eut avec sa lingère, Thérèse Levasseur.
Un jour de 1749, allant rendre visite à son ami Diderot, prisonnier au donjon de Vincennes, Rousseau a l’idée de répondre au concours de l’Académie de Dijon. Soutenant que les « progrès » de la civilisation dénaturent l’homme, son Discours sur les sciences et les arts remporte le prix et lui ouvre les portes de la cour. Celui pour qui écrire le met « au supplice » compose coup sur coup le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), la Lettre à d’Alembert sur les spectacles (1758), Julie ou la nouvelle Héloïse (1761), et Du contrat social (1762).
Condamné pour ses idées religieuses, Émile ou de l’éducation (1762) est brûlé, son auteur doit faire l’objet d’une arrestation. Devenu ennemi public, il s’enfuit en Suisse, désireux de redevenir citoyen genevois, titre perdu par sa conversion au catholicisme. Expulsé de Genève, il s’exile en Angleterre auprès de David Hume. « Personne n’a jamais retenu l’attention autant que Rousseau. Voltaire et n’importe qui d’autre sont tout à fait éclipsés par lui », témoigne le philosophe anglais, dans une lettre du 28 décembre 1765. Huit ans durant, Jean-Jacques Rousseau mène pourtant une vie errante, rédigeant divers écrits, dont les Lettres de la montagne (1764), réponse à ses détracteurs.

Complot et Révolution

Mais sa maison lapidée, les pamphlets acharnés finissent par le persuader qu’il est victime d’un complot. Dès 1770, il s’engage à ne plus rien publier de son vivant. Les Confessions (1765-1770, édition posthume 1782-1789) et les Rêveries du promeneur solitaire (1776-1778, posthume 1782) ne paraissent qu’après sa mort, survenue le 2 juillet 1778 à Ermenonville, suite à une apoplexie séreuse.
Une décennie plus tard, les révolutionnaires transfèrent ses cendres au Panthéon, ironie du sort, face à la tombe de Voltaire. La Restauration de 1814 les rendra alors tous deux responsables de la Révolution. Préfigurant la chanson de Gavroche dans les Misérables, les vers satiriques de Béranger cristalliseront ce péché des philosophes : « Si tant de prélats mitrés, successeurs du bon saint Pierre, au paradis sont entrés, par Sodome et par Cythère, des clefs s’ils ont un trousseau, c’est la faute à Rousseau ; s’ils entrent par-derrière, c’est la faute à Voltaire. »

1 La perfectibilité

« Pourquoi l’homme seul est-il sujet à devenir imbécile ? » Benêt paradoxe, l’homme, contrairement à l’animal, pourrait devenir bête. « Tandis que la bête, qui n’a rien acquis et reste toujours avec son instinct, l’homme, reperdant tout ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même ? » Loin d’être parfait, l’homme serait néanmoins perfectible. Or, ce propre de l’homme, « est la source de tous [ses] malheurs », car si elle garantit le développement de ses facultés en puissance, elle ne suffit pas à les réaliser en acte. La perfectibilité augure donc du meilleur comme du pire en l’homme civilisé. Tandis que les Lumières ne jurent que par la reine Raison comme sortie de la barbarie, le philosophe genevois remet en cause « l’état de réflexion [qui] est contre la nature ».

Si la fiction théorique de l’état de nature n’est pas une réalité historique, elle agit telle une norme, permettant de saisir notre degré d’éloignement par rapport à cet « homme sortant des mains de la nature ». Alors que Thomas Hobbes le croque comme un loup pour l’homme (Homo homini lupus), Rousseau le dépeint comme naturellement bon. « Bon », il l’est négativement, en ce qu’il n’est pas méchant. La méchanceté supposant la volonté de faire du mal à son semblable, l’homme à l’état primitif ne peut l’être car, esseulé, il n’a pas besoin d’autrui, si ce n’est pour se reproduire. S’il est asocial, il n’est pas pour autant antisocial. Sentiment naturel qui porte l’homme primitif à veiller à sa propre conservation, « l’amour de soi » n’est pas pour autant un repli narcissique. « Cet amour de soi est bon et utile, et comme il n’a point de rapport nécessaire à autrui. »

Dès lors qu’il ne s’agit plus de se conserver mais bien de se préférer aux autres, il se transforme en « amour-propre », insatiable. Tel un tonneau des Danaïdes, l’amour-propre est percé d’ambivalences : « Orgueil dans les grandes âmes et vanité dans les petites. » Il y aurait donc bien une pensée de l’altérité qui traverse l’égoïsme rousseauiste. Quand l’homme prend l’autre comme menace de son amour de soi, leur relation est biaisée par leurs amours-propres respectifs, qui les rapprochent pour mieux les détruire. Dès lors que l’homme s’intéresse – inter, esse (qu’il entre dans l’être d’autrui) -, il est « transporté » en lui et souffre avec lui.

Cette passion, plus que la raison, demeure au fondement de la morale rousseauiste : de cette pitié, « découlent toutes les vertus sociales », car qu’est-ce en effet que « la générosité, la clémence, l’humanité, sinon la pitié appliquée aux faibles, aux coupables, à l’espèce humaine en général » ? C’est pourquoi il s’agit de (re)trouver l’irréfragable essence de l’homme, avant qu’il ne soit travesti par les habits de la société, car selon le philosophe genevois, « un homme qui médite est un animal dégénéré ». Si Claude-Lévi Strauss reconnaissait en Jean-Jacques le pionnier de l’ethnologie, soyons « dégénérés », méditons Rousseau !

2 La volonté générale

« L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. » Comment conserver la liberté naturelle de l’homme dans une société corrompue et corruptrice ? Au lieu de sceller le contrat social par la sécurité (Hobbes) ou par la propriété (Locke), Rousseau signe le pacte social par et dans la liberté. « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et restera aussi libre qu’auparavant » : telle est la clé du Contrat social. Pour parachever cette quadrature du cercle, Rousseau distingue la « liberté naturelle » (consistant à faire tout ce que l’on veut dans les seules limites de ses propres forces) de la « liberté civile », bornée par la liberté générale.

« Chacun se donnant à tous ne se donne à personne ; et comme il n’y a pas un associé sur lequel on n’acquière le même droit qu’on lui cède sur soi, on gagne l’équivalent de tout ce qu’on perd, et plus de force pour conserver ce qu’on a. […] Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons encore chaque membre comme partie indivisible du tout. » Dit autrement, le pacte est égal pour tous et ne peut engendrer une nouvelle oppression, car chacun se trouve tout à la fois soumis et associé à ce même souverain. Veillant sur l’intérêt commun, la liberté générale ne se confond pourtant pas avec la liberté de tous, qui, axée sur l’intérêt privé, n’est en somme que l’addition de volontés particulières.

Le jeu de Rousseau est donc double : non seulement il tient que la volonté n’est générale que si toutes les voix sont comptées, mais encore qu’elle ne se manifeste pas nécessairement dans l’unanimité, car les volontés particulières d’un individu sont capables de l’éloigner de l’intérêt commun de tous les citoyens. Il est donc parfois nécessaire de contraindre les volontés individuelles en vue de l’intérêt commun, afin de les forcer à être véritablement libres au sein de la liberté civile. En déclarant la souveraineté du peuple inaliénable, Rousseau a subrepticement placé une bombe au cœur du pacte social, que tous les démocrates n’auront de cesse de désamorcer.

Mais le coup d’état du Genevois n’est pas tant la proclamation de la souveraineté populaire comme source de toute légitimé en lieu et place de Dieu ou du roi. Car, depuis le Léviathan (1651) de Hobbes, le pouvoir temporel s’est déjà affranchi du pouvoir spirituel. Cette souveraineté que l’on reconnaît au peuple, Rousseau est le premier à proclamer qu’il appartient au peuple lui-même de l’exercer : la souveraineté ne peut être souveraineté sur le peuple, mais souveraineté du peuple. à rebours de Hobbes et de Locke, le contrat social rousseauiste ne charge pas un tiers de la sauvegarde de la vie, de la liberté, de la propriété, mais tous les citoyens. Si tous les démocrates sont enfants de Rousseau, les rousseauistes sont donc condamnés à commettre un parricide. Alors face à l’impossibilité de sa démocratie radicale, Rousseau est-il « inutile et incertain » ? Si son Contrat social demeure impossible, il permet néanmoins de supporter tous les possibles.

3 La « religion civile »

Si le pacte social est scellé par un contrat passé entre les hommes, et non avec ou par Dieu, la surprise n’est pas feinte, lorsque l’on découvre que Rousseau consacre dans son Contrat social un chapitre entier à la « religion civile », qu’il distingue d’emblée de la « religion naturelle ». La seconde, toute stoïcienne, repose sur trois dogmes : l’existence d’une première cause incausée et immatérielle ; l’intelligence de cette cause qui agit selon des lois ; la croyance en l’immortalité de l’âme. Intrinsèquement intime, « bornée au culte purement intérieur du Dieu suprême », cette « religion naturelle » est néanmoins insuffisante à l’accomplissement de l’homme. « Sitôt que les hommes vivent en société, il leur faut une religion qui les y maintienne. Jamais peuple n’a subsisté ni ne subsistera sans religion et si on ne lui en donnait point, de lui-même il s’en ferait une ou serait bientôt détruit. »

Menace planant sur les nations, la guerre ne peut compter sur le sacrifice des citoyens, sans leur foi en une vie à venir. La croyance en l’immortalité de l’âme conditionne donc la possibilité du sacrifice. Or, les « religions nationales » bénissent le meurtre en cas de guerre de religion, outrepassent les limites de ce qu’autorise la morale, et par conséquent, entrent en contradiction avec la religion naturelle que tout homme porte en son cœur. Pour éviter ce « drame », Rousseau énonce alors les règles d’une « religion civile » : chaque citoyen fera profession de foi civile, « dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible d’être bon citoyen ni sujet fidèle. Sans pouvoir obliger personne à les croire, il peut bannir de l’État quiconque ne les croit pas ; il peut le bannir, non comme impie, mais comme insociable ».

L’appel à la rescousse de la religion pour assurer la pérennité politique serait-il l’aveu d’un échec du contrat social ? Si ce protestant récuse le christianisme en tant que religion politique, c’est bien pour en inventer une nouvelle. De fait, la « religion civile » n’est pas la « religion naturelle » plus quelque chose, mais une religion nouvelle, en ce qu’elle porte en son sein la religion naturelle qu’elle temporise par l’injonction de reconnaître « la sainteté du contrat et des lois », qui promeut l’exigence de tolérance entre les religions. Cette « religion civile » sui generis assure non seulement la liberté des citoyens, en ce qu’elle renforce l’attachement à l’état ; mais encore la paix entre les hommes et les nations, en ce qu’elle tempère le fanatisme des individualismes pour déployer une humanité pacifiée.

Le texte

Profession de foi du vicaire savoyard (in Émile ou de l’éducation, livre IV, 1762)

« La mort de Socrate, philosophant tranquillement avec ses amis, est la plus douce qu’on puisse désirer ; celle de Jésus expirant dans les tourments, injurié, raillé, maudit de tout son peuple, est la plus horrible qu’on puisse craindre. Socrate prenant la coupe empoisonnée bénit celui qui la lui présente et qui pleure ; Jésus, au milieu d’un supplice affreux, prie pour ses bourreaux acharnés. […] Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d’un sage, la vie et la mort de Jésus sont d’un Dieu. »

Le commentaire

Cet aveu d’un anticlérical naturalisé se trouve en accord avec le paradoxe d’un Rousseau mi-Socrate, mi-Diogène se faisant Jésus. Publiée en 1762, cette Profession de foi du vicaire savoyard n’est autre que le cœur d’émile ou de l’éducation, instruisant les âmes à contre-courant de l’athéisme des Lumières. En comparant les deux dieux de la raison et de la foi, Rousseau livre sa conception toute personnelle d’une religion naturalisée.

D’un côté, Socrate nous enseigne la maîtrise de l’âme, assumant la raison – pour avoir raison – jusqu’à la mort. De l’autre, Jésus sur la croix écartelé, abandonné par ses prochains, nous livre sa foi incommensurable. De la maîtrise de soi par la raison à l’abandon de soi par la foi – ce « don du don » -, des Lumières rationnelles au mystère de Dieu, le cœur de Rousseau balance.

Lui qui se laisse convertir au catholicisme romain à Turin à l’âge de 17 ans, avant de l’abjurer à 42 ans, n’aura de cesse de passer sa foi au crible de sa raison. Ce n’est qu’en 1762, à 50 ans, qu’il avoue être demeuré fidèle à la Réforme, croyant en la bonté de Dieu, en l’immortalité de l’âme et aux châtiments.

Mais en homme des Lumières, Rousseau critique tant les révélations que les miracles : « Ôtez les miracles de l’évangile, et toute la terre est aux pieds de Jésus Christ », prédit-il dans ses Lettres écrites de la montagne (1764). Pour autant, Jean-Jacques ne saurait embrasser aveuglément la raison.

Si les encyclopédistes considèrent la religion du « Pendu » (Jésus Christ, dans la bouche athée de Voltaire) non seulement comme sottise, mais encore comme malheur pour l’humanité et les prêtres comme des « bêtes puantes », Jean-Jacques Rousseau, est, quant à lui, dénoncé comme « le Confesseur intolérable », le « singe ingrat ». Ingrat en ce qu’il aurait trahi le dessein caché de l’Encyclopédie d’extirper le christianisme par les Lumières.

Tandis que le Dieu de Voltaire est horloger, inaccessible et indifférent, celui de Rousseau est sentimental, puisque « le culte essentiel est celui du cœur ». Cette foi éclairée ou ce « christianisme naturalisé », selon l’expression d’Henri Gouhier, Rousseau l’érigera dans ses Lettres de la montagne en « deux règles de foi qui n’en font qu’une, la raison et l’évangile. La seconde sera d’autant plus immuable qu’elle ne se fondera que sur la première ». Jésus détrône ainsi Socrate, car le Christ incarne la religion naturelle. « Dieu n’a-t-il pas tout dit à nos yeux, à notre conscience, à notre jugement ? Qu’est-ce que les hommes nous diront de plus ? »

C’est pourquoi « la pure et simple religion de l’évangile » n’est autre que le « vrai théisme », la religion naturelle en acte. Actée, elle se fera religion civile (lire en p. 57). à la fin de sa vie, Jean-Jacques Rousseau confesse : « La Profession de foi du vicaire savoyard, ouvrage indignement prostitué et profané dans la génération présente […] peut faire un jour révolution parmi les hommes si jamais il y renaît du bon sens et de la bonne foi. » à ceux qui ont cette foi de (re)trouver le bon sens.

Pour aller plus loin

■ Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), Julie ou la nouvelle Héloïse (1761), Du contrat social (1762), Émile ou de l’éducation (1762), Confessions (1765-1770) et Les Rêveries du promeneur solitaire (1776).
■ Paul Audi, Rousseau, une philosophie de l’âme (Verdier, 2008).
■ Jean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l’obstacle (Gallimard, 1976).
■ Rémy Hebding, Jean-Jacques Rousseau, les Lumières grâce à Dieu (Punctum, 2005).

L’émile de J.J. Rousseau : philosophie de l’éducation et transformation sociale

25 lundi Août 2014

Posted by Christian DIDIER in A Propos

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Montmorency, Nantes

UnknownLe Spectateur Européen, Vol. 9, pp. 195-204.

RÉSUMÉ.

Les orateurs de la Révolution française en appellent au Contrat social, mais c’est à la préface d’Émile que se réfère Fichte, défenseur parmi les plus hardis de la Révolution. Là se trouvent en effet les formules qui engagent une pratique transformatrice et rapportent l’idéal théorique à la réalité historique : Pères et mères, ce qui est faisable est ce que vous voulez faire ! Peut-on voir dans l’éducation, formation de l’homme total telle que la décrit Rousseau, le substitut d’une théorie de la transformation sociale, articulant la philosophie politique du Contrat social avec la critique des sociétés existantes du Discours sur l’inégalité ? Faut-il au contraire considérer qu’en retenant le développement des capacités humaines dans le seul élève idéal, Émile proclame l’ineffectivité de la philosophie politique ? L’ambiguïté de ce traité d’éducation, construction expérimentale d’un homme nouveau, souligne donc le statut incertain d’Émile dans l’œuvre rousseauiste, incertitude qui exprime peut-être la position paradoxale de Rousseau dans le milieu novateur des Lumières.

Une position théorique radicale

Rousseau se distingue de ses contemporains par une position théorique radicale et originale, position théorique forte qui détermine en un même temps son objet et sa méthode, position qui consiste à dépouiller l’homme des acquis de la société, pour penser un homme naturel sans raison ni sociabilité. Cette position théorique est liée à la philosophie politique de Rousseau et à sa critique sociale : c’est à partir d’une détermination épurée de la nature humaine que Rousseau peut penser un monde humain radicalement autre, étranger aux oppositions d’amour-propre et aux rapports d’autorités engendrés par la société ; cette détermination épurée de la nature humaine nous autorise à penser un monde habité non par une raison servante de l’égoïsme, mais par une raison ayant pour guide un sentiment naturel et originaire, antérieur à toute opposition interindividuelle. C’est ce sentiment – l’amour de soi – qui apparaît à la toute première étape de l’état de nature, et qui se transforme jusqu’à devenir ce qu’Émile IV appelle la « conscience ». Cette position théorique de Rousseau fait de lui le penseur d’une transformation sociale radicale, plus radicale que le triomphe de la société marchande, qui compose avec la coexistence d’individus égoïstes mus par l’amour-propre. La Révolution française ne s’y est pas trompée, qui cite souvent le Contrat social. Pourtant la pensée de la transformation elle-même est absente des textes politiques de Rousseau. La dégénérescence décrite dans le Discours sur l’inégalité nous reconduit en deçà du politique, dans l’affrontement maître / esclave, et le Contrat social ne fait quant à lui que décrire le résultat d’une telle transformation sociale. Cette pensée de la transformation qui manque aux textes politiques se retrouvera certes dans le registre éducatif, mais jusqu’à quel point ? Et quelles conclusions peut-on en tirer quant à la place d’Émile et au statut de la transformation sociale dans l’œuvre de Rousseau ?

imagesLégislateur ou précepteur ?

L’absence d’une théorie de la transformation sociale dans les textes politiques est indiquée sous forme d’un déplacement, et d’un déplacement venant résoudre une contradiction. Le déplacement est celui du politique vers le religieux, et la contradiction est celle qui se présente au législateur – Contrat social II 7 – lorsqu’il promulgue de nouvelles lois dont la valeur ne peut-être comprise par ceux qui devraient y obéir, et pour cause : pour comprendre les bienfaits de ces lois, il faudrait que les hommes aient déjà vécu sous elles, que ces lois aient déjà transformé les mœurs, que « l’esprit social » qui préside aux nouvelles institutions ait déjà porté ses fruits, restauré l’amour de soi contre l’amour-propre[1]. C’est pour surseoir à cette impossibilité de la transformation sociale et politique que le législateur fait appel à la religion, espérant ainsi pénétrer des cœurs qui n’aperçoivent encore aucune satisfaction dans le collectif.

Face à l’égoïsme et à la soumission, il faut pourtant bien « transformer la nature humaine » pour accéder à la démocratie : cette exigence s’exprime avec le législateur rousseauiste sous la forme ambiguë, voire contradictoire, d’un « maître qui libère ». Les grands commentaires de la tradition n’ont souvent aperçu que la dimension autoritaire du législateur[2]. On aurait tout aussi bien pu souligner que le législateur n’incarne pas lui-même la transcendance à laquelle il fait appel, tout comme on aurait pu souligner que le législateur n’a pas vocation d’occuper le pouvoir, mais seulement de mettre en place les institutions qui permettront à chacun d’accéder à la vie citoyenne. A rabattre ainsi la fonction du législateur sur l’autorité du religieux, on a souvent confondu l’agent et l’instrument, pour ne voir dans la transformation de la nature humaine, dont parle Rousseau au début de son chapitre sur le législateur, qu’une violence totalitaire. La dimension éducative du politique a été ainsi occultée par l’inquiétude face à la toute puissance apparente du législateur, sans plus voir que cette toute puissance ne lui appartenait ni dans la source auquel il fait appel – le religieux –, ni dans ses effets, puisque ce sont les effets des lois et qu’ils ne peuvent être comme tels imputés à la domination d’un seul homme. Le législateur recourt donc à l’autorité de la religion pour faire respecter les lois. Il déplace ainsi la contradiction initiale, entre l’obéissance et l’esprit social qu’elle présuppose, vers l’autorité transcendante du religieux, mais ce déplacement s’est en quelque sorte retourné contre l’agent même, jusqu’à ce qu’on n’aperçoive plus dans le légis­lateur rousseauiste qu’une nouvelle figure de cette soumission qu’il s’agissait précisément de renverser.

Quelles que soient les raisons de ces interprétations, il reste vrai que la contradiction initiale demeure entre l’obéissance à de bonnes lois d’une part, et d’autre part l’esprit social que cette obéissance présuppose, esprit social qui est donc absent, et en lieu et place duquel nous ne trouvons que la domination, l’égoïsme et l’amour-propre historiques. Surseoir à cette contradiction est l’œuvre d’un nouveau déplacement, non plus au sein de la philosophie politique, mais de la philosophie politique vers la philosophie de l’éducation. Dans le registre éducatif en effet, il est imaginable de former l’homme tout entier, de développer toutes ses capacités, sans avoir à supplanter dans les cœurs les effets pervers de la socialité historique. La différence est importante : il ne s’agit plus, comme dans le politique, de prendre les hommes tels qu’ils sont pour leur permettre de devenir ce qu’ils doivent être, mais il est possible, dans le registre éducatif, de former les hommes, non pas tels qu’ils sont, puisqu’ils ne sont pas encore hommes, mais tels qu’ils peuvent être. Lorsque le précepteur fait effort pour transformer son élève, il fait d’abord effort pour préserver les potentialités de son développement et ne lui impose directement aucune orientation. Si le précepteur a plein pouvoir sur son élève, ce n’est pas au sens d’un maître sur son esclave : le précepteur agit indirectement sur son élève, par le « choix des circonstances »[3] où il le place. Certes, lorsque le précepteur dispose de tout ce qui environne l’enfant, ce dernier est bien à sa merci[4], mais l’intervention active du maître n’a jamais lieu immédiatement sur son élève, dans un rapport d’autorité interindividuel, sous forme de contrainte. Il est abusif de voir, dans Jean-Jacques précepteur, un despote ou un dictateur[5]. A lire posément Émile, il paraît difficile d’occulter la dimension éducative par une violence autoritaire, au même titre que l’on a pu, dans l’entreprise du législateur, occulter la dimension formatrice des lois sur les mœurs.

En matière d’éducation, il ne s’agit donc plus de « changer la nature humaine », mais il suffit à Rousseau de préserver son élève des influences extérieures. La première éducation est toute négative, et la transformation de la nature humaine est donc plutôt développement de cette même nature que transformation. Émile demeure ainsi l’agent d’un processus le conduisant à son autonomie. Le précepteur ne commande pas plus son élève que le législateur ne gouvernait effectivement les citoyens en rédigeant la constitution. En ce sens le domaine éducatif déplace bien la contradiction de la transformation politique, voulant placer les hommes dans des institutions qui préservent leur liberté. Le domaine éducatif résout cette contradiction politique sans faire appel à la transcendance du religieux, et l’absence de soumission interindividuelle à l’autorité d’un maître peut alors être condition de l’institution d’une démocratie. Le déplacement vers l’éducatif permet-il vraiment de penser cette transformation sociale qui manquait dans les textes politiques ?

images-1Émile : cœur du système rousseauiste ?

Un « traité d’éducation » qui réunit la thèse principielle déterminant l’essence humaine, avec le développement de cette humanité jusqu’à la philosophie morale, religieuse, et politique, telle qu’on la trouve dans le livre V d’Émile lorsqu’il résume le Contrat social, un tel traité constituerait bien l’ouvrage majeur de la philosophie rousseauiste, si l’on y trouvait également une théorie de la transformation sociale réunissant l’anthropologie principielle à la politique.

Il est clair que la thèse principielle de l’œuvre est affirmée dans Émile, à tel point que l’affirmation de cette thèse en vient parfois à supplanter l’évident objet d’Émile, « traité d’éducation », et à substituer au sous-titre de l’ouvrage celui d’un « traité de la bonté originelle de l’homme »[6]. P.D. Jimack[7], dans son étude La Genèse et la rédaction de l’Émile, cite à ce propos une lettre à Philibert Cramer : « Vous dîtes très bien qu’il est impossible de faire un Émile. Mais je ne puis croire que vous preniez le Livre qui porte ce nom pour un véritable traité d’éducation. C’est un ouvrage assez philosophique sur ce principe avancé par l’auteur dans d’autres écrits que l’homme est naturellement bon. Pour accorder ce principe avec cette autre vérité non moins certaine que les hommes sont méchants, il fallait dans l’histoire du cœur humain montrer l’origine de tous les vices »[8]. La thèse principielle de l’ensemble de l’œuvre a donc pu être considérée comme l’objet propre d’Émile. Je ne reviens pas sur la place de la philosophie politique et le devenir social d’Émile, « sauvage fait pour habiter les villes »[9], je m’interroge maintenant sur l’existence ou non, dans Émile, de cette troisième dimension, la théorie d’une transformation sociale unissant anthropologie et politique.

Si l’on doit trouver une pensée de la transformation sociale dans Émile, c’est au sens où la transformation sociale est liée comme son envers à cette histoire du cœur humain, cet envers que vise précisément les efforts du précepteur : ainsi dans la lettre A Christophe de Beaumont, Rousseau écrit-il à propos d’Émile : « voilà comment l’homme étant bon, les hommes deviennent méchants. C’est à chercher comment il faudrait s’y prendre pour les empêcher de devenir tels que j’ai consacré mon livre »[10]. Le précepteur se bat en effet contre la progression des vices dans le cœur de son élève, en le protégeant des influences néfastes tout d’abord, en lui apprenant à devenir son propre maître ensuite. Peut-on reconnaître dans l’œuvre éducative le lien entre l’anthropologie fondamentale et les conceptions politique de l’auteur, en faisant donc ainsi d’Émile la clef de voûte et la synthèse de l’œuvre ? Émile n’établit pas seulement un lien entre la thèse principielle de l’œuvre d’une part et, d’autre part, la possibilité d’une transformation de la société à l’image de la formation d’Émile par son précepteur ; le « traité d’éducation » nous indique aussi le rapport entre la formation d’Émile et la transformation sociale. Mais ce rapport entre l’œuvre éducative et l’institution d’une société politique légitime est présenté d’une façon pour le moins problématique : il ne s’agit que de la juxtaposition, dans un célèbre texte d’Émile II, de l’éducation rousseauiste et de la société politique légitime. Nous devons donc nous demander si le célèbre texte d’Émile II dans lequel Rousseau distingue entre la « dépendance des choses » et la « dépendance des hommes » fait plus qu’établir un parallèle entre éducation et institution d’une société politique, et s’il nous permet d’entrevoir ou non des formes de continuité entre l’éducation d’Émile et la transformation sociale et politique.

Dans ce célèbre texte[11], Rousseau met en parallèle l’influence d’une institution politique légitime sur les mœurs d’une part, et d’autre part son éducation, d’abord toute négative : « Maintenez l’enfant dans la seule dépendance des choses », c’est-à-dire dans la soumission aux seules lois naturelles, en exerçant une liberté bornée par sa faiblesse, et non pas par l’autorité d’autrui. La même indépendance envers la volonté d’autrui définit la liberté politique, mais la condition de cette indépendance interindividuelle se trouve, en matière de politique, c’est-à-dire en matière d’institution d’un pouvoir commun, dans une absolue dépendance envers le pouvoir impersonnel des lois : « que chaque citoyen soit dans une parfaite indépendance de tous les autres, et dans une excessive dépendance de la Cité […] il n’y a que la force de l’État qui fasse la liberté de ses membres »[12]. Nous retrouvons aussi dans ce célèbre texte la mise en parallèle de l’éducatif et du politique, du précepteur et du législateur, présenté dans la première partie de cette intervention ; mais s’il suffit au précepteur de maintenir « l’enfant dans la seule dépendance des choses », le politique, qu’il soit législateur ou révolutionnaire, doit quant à lui « substituer la loi à l’homme ». On le voit, les thématiques peuvent être voisines et les paragraphes juxtaposés, mais le parallèle n’est peut-être que littéraire ; « maintenir » n’est pas « substituer » : même si l’action du précepteur doit être opiniâtre et soutenue, elle ne peut se confondre avec la constitution et l’exercice d’une force publique, ce qui est bien en question lorsqu’il faut, pour substituer la loi à l’homme, « armer les volontés générales d’une force réelle supérieure à l’action de toute volonté particulière ».

Ce parallèle entre éducation et politique ne nous indique pas les modalités d’une pratique transformatrice, il justifie l’entreprise politique en la rapportant à cette bonté originelle que l’éducation manifeste, mais nous n’avons là que la possibilité d’un autre monde social et politique, non les modalités de sa réalisation. Émile devenant, dans les deux derniers livres, un adulte raisonnable et autonome, prouve que le refus de l’amour-propre et de l’égoïsme permet un développement complet des facultés humaines. Mais ce développement n’est encore que celui d’un seul élève, qui plus est imaginaire. Cet élève-là peut-il apporter autre chose que la confirmation des fondements théoriques de la philosophie politique rousseauiste ? Peut-on demander à Émile d’instaurer cette société qui, comme l’annonce le célèbre texte du Livre II, réunirait les avantages de l’état naturel – la liberté – à ceux de l’état civil : la propriété, et le développement des facultés dans une société pacifiée ?

imagesMaintenir ou substituer : éducation ou révolution ?

Nous nous dirigeons maintenant vers des réponses négatives : non seulement l’éducation n’est pas la révolution, mais l’éducation d’Émile n’est pas celle d’un révolutionnaire. Ce n’est même pas celle d’un politique : Émile doit se tenir prêt à servir son pays et à remplir ses devoirs de citoyen, mais il est avant tout destiné, du moins tel que l’envisage son précepteur au livre V, à vivre avec Sophie « dans une simple retraite »[13].

Certes les aventures de Sophie en décideront autrement. Dans la 2e Lettre d’Émile et Sophie, nous retrouvons Émile esclave à Alger, et même Émile fomentant une révolte d’esclaves à Alger. On est pourtant loin d’avoir là l’illustration de cette transformation politique, qui rapporterait la thèse principielle sur la nature humaine à l’instauration d’une société politique légitime. De la révolte menée à bien par Émile ne s’ensuit rien d’autre qu’un changement de contremaître, promotion de notre héros qui témoigne avant tout de la perpétuité de l’esclavage. Jamais la domination réelle n’est ici mise en question, et la décision de se révolter s’appuie sur un « calcul » selon lequel, l’épuisement n’étant pas à son comble, la valeur du travail fourni par les esclaves serait augmentée par une amélioration de leur sort : il ne s’agit alors, écrit Rousseau, que « d’éclairer son maître sur son véritable intérêt »[14].

Comment comprendre que l’auteur du Contrat social, celui qui a condamné l’esclavage et rédigé le chapitre sur le droit du plus fort, puisse voir là l’issue heureuse d’une révolte ? C’est qu’il n’est pas question de renverser l’ordre établi. Cet ordre qui, dans la Profession de foi du vicaire savoyard, était celui de la nature, ne pénétrait pas les choses humaines au point de décider des rangs et des positions sociales : le genre humain n’était que chaos[15], et seule la place de l’espèce entière retenait l’attention du sage[16]. L’ordre est maintenant reconnu par Émile, jusque dans le rapport de domination maître / esclave qui était honni dans les textes politiques : « nous savons porter le joug de la nécessité qui nous a soumis à toi. Nous ne refusons point d’employer nos forces pour ton service, puisque le sort nous y condamne »[17]. La dimension stoïcienne, renforcée par la référence à l’esclavage, rend pour une part raison de ce glissement de la notion d’ordre, de la nature entière vers les rapports interhumains. Mais cet appel au stoïcisme ne suffit pas à gommer toutes les incohérences. Il faut en plus souligner l’aspect individuel et singulier de l’illustration des principes d’éducation. C’est d’un individu dont s’est occupé Jean-Jacques précepteur, et c’est sa propre vie que cet individu doit maintenant supporter. Lorsqu’il s’oppose aux projets de révolte du chevalier de Malte captif comme lui, Émile répond à la fierté bravant la mort : « il vaudrait encore mieux savoir vivre ». Le point de vue du seul individu renforce l’impuissance et tend à ranger la transformation sociale parmi les choses qui ne dépendent pas de nous, en retrouvant encore ici la distinction initiale du Manuel d’Épictète entre les choses qui dépendent de nous et celles qui n’en dépendent pas. Il demeure qu’en appliquant ainsi le stoïcisme, ce n’est plus seulement l’ordre qui glisse de la nature entière vers le seul monde humain, c’est l’idée de nature elle-même qui a changé de fonction : point d’appui pour construire un autre monde social et politique dans le Discours sur l’inégalité, elle n’est plus maintenant que la nécessité à laquelle Émile se soumet.

imagesNous sommes donc loin des injonctions de la Préface d’Émile, lorsque Rousseau exhortait les parents et éducateurs à s’opposer aux usages établis : « Pères et mères, ce qui est faisable est ce que vous voulez faire »[18], passage auquel se réfèrera Fichte dans ses Considérations sur la Révolution française[19]. Il faut pourtant chercher à rapprocher l’ensemble de ces passages, pour comprendre le statut d’une éducation commençant par des accents révolutionnaires pour s’achever dans un aménagement de l’esclavage. L’exhortation de la Préface d’Émile se situe dans un contexte résolument utopiste. Rousseau mêle utopisme et réalisme en prétendant rabattre le réalisme sur l’utopie : pour s’opposer aux usages, il ne faut pas proposer « quelque bien qui s’allie avec le mal existant […] car dans cet alliage le bien se gâte et le mal ne se guérit pas »[20]. Il faut donc rester utopiste. Mais de cette intransigeance ne naît aucune pratique transformatrice. A l’inverse, lorsqu’Emile compose avec les intérêts du maître, sa révolte aboutit, mais dans un tel alliage nous avons encore du mal à reconnaître là une véritable révolte. Il demeure pourtant chez Émile esclave une intransigeance, qui consiste à se soumettre absolument à la nécessité, même si cette soumission rationnelle revient ici à se conformer à l’ordre établi.

Comme tout plan d’éducation, Émile se déploie entre utopisme et conformisme. Utopisme et conformisme sont toutefois affirmés tous deux avec une telle radicalité qu’il faut chercher une explication de leur proximité, explication qui se trouve peut-être dans un commun rapport au principe – à appliquer – comme à un modèle – à reproduire – de telle sorte que l’ensemble des moments d’une entreprise éducative puisse se déduire et confirmer par là la justesse de leur fondement. Ce rapport au principe sous-tend tout plan d’éducation, j’entends par là toute détermination a priori d’une entreprise éducative, et ce rapport au principe comme à un modèle est aussi celui qui voit l’éducation achevée dans l’application parfaite du principe, qu’il s’agisse de la bonté originelle à préserver, ou de la soumission à l’ordre établi. Je conclus et tente une synthèse de passages contradictoires en avançant que cette application parfaite d’un principe – que l’on retrouve donc tout à la fois dans l’utopisme et dans le conformisme – nous éclaire sur le statut de l’éducation rousseauiste : en elle-même, et pour l’ensemble de l’œuvre, elle demeure confirmation théorique de la thèse principielle, mais confirmation seulement théorique. Une pensée visant effectivement la transformation des sociétés humaines appellerait un retour des conséquences sur les principes, une dimension critique, qui n’est pas celle de l’intransigeance rousseauiste.

 

[1]. « il faudrait que l’effet pu devenir la cause, que l’esprit social qui doit être l’ouvrage de l’institution présidât à l’institution même, et que les hommes fussent avant les lois ce qu’ils doivent devenir par elles », Contrat social II 7, O.C. T. III, Paris, Gallimard, 1964, coll. La Pléiade, p. 383.

[2]. Cf. encore récemment un des derniers articles d’Allan Bloom, « Rousseau’s critique of liberal constitutionalism », in Orwin Clifford & Tarcov N. (éd.), The legacy of Rousseau, University of Chicago Press, 1997, p. 162.

[3]. Émile IV, O.C. IV, Paris, Gallimard, 1969, coll. La Pléiade p. 501.

[4]. Émile II, Pléiade p. 362/363.

[5]. Cf. le  « despotisme du précepteur » in Kevorkian, L’Émile de Jean-Jacques Rousseau et l’Émile des Écoles Normales, 1948 ; ou encore le « dictateur spirituel » Ravier, L’éducation de l’homme nouveau, Issoudun, 1941, T.II ch.1.

[6]. Rousseau juge de Jean-Jacques, 3e Dialogue, O.C. I, Paris, Gallimard, 1959, coll. La Pléiade, p. 934, à propos d’Émile : « traité de la bonté originelle de l’homme, destiné à montrer comment le vice et l’erreur, étrangers à sa constitution, s’y introduisent du dehors et l’altèrent insensiblement ».

[7]. P.D. Jimack, La Genèse et la rédaction de l’Émile de JJR, Essai que l’histoire de l’ouvrage jusqu’à sa parution, in Studies on Voltaire and the eighteenth century, Institut et Musée Voltaire, Les délices, Genève, 1960, Vol. XIII.

[8]. P.D. Jimack,, ibid, p. 84, Correspondance générale N°2230.

[9]. Émile III p. 483/484.

[10]. A Christophe de Beaumont, O.C. IV Pléiade p. 937.

[11]. Émile II, « Ces considérations sont importantes […] la moralité qui l’élève à la vertu » p. 311.

[12]. Contrat social II 12 p. 394. La thématique est connue, elle est fondamentale dans la politique rousseauiste pour laquelle l’indépendance envers autrui suffit à définir la liberté politique ; cf. la huitième des Lettres écrites de la Montagne, O.C.III p. 842, et la terrible lettre A Mirabeau du 26 Juillet 1767.

[13]. Émile V, Pléiade p. 858-859.

[14]. Émile et Sophie, Pléiade p. 921.

[15]. Émile IV, Pléiade p. 583.

[16]. « L’homme est le même dans tous les états ; [si cela est, les états les plus nombreux méritent le plus de respect.] Devant celui qui pense toutes les distinctions civiles disparaissent », Ibid. p. 509.

[17]. Émile et Sophie, Pléiade p. 922.

[18]. Émile, Préface, Pléiade p. 243.

[19]. Beitrag zur Berichtigung der Urtheile des Publikums über dir französische Revolution, 1793 ; Meiner, Hamburg, 1973 ; trad. fr. J. Barni, Considérations sur la révolution française, Paris, Payot, coll. Critique de la politique, 1974, Introduction II, Payot p. 103.

[20]. Émile, Préface, Pléiade p. 243.

Protégé : La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau

24 dimanche Août 2014

Posted by Christian DIDIER in Littérature, Philosophie

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3 Clés pour comprendre Jean Jacques Rousseau

21 jeudi Août 2014

Posted by Christian DIDIER in Littérature, Philosophie

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Montmorency, Nantes, Rousseau

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Converti au catholicisme avant de l’abjurer et de se dire fidèle à la Réforme, le philosophe prôna une foi éclairée et proposa un pacte social fondé sur la bonté naturelle de l’homme, le culte de la liberté et le respect de la « religion civile ».

« Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre », confie Jean-Jacques, l’écrivain, à Rousseau, le philosophe, dès les premières lignes de ses Confessions. Mi-Socrate (« Connais-toi toi-même ») mi-Diogène (« Je cherche un homme »), le philosophe des Lumières préfère être « homme à paradoxes qu’homme à préjugés ».

Né le 28 juin 1712 dans la République calviniste de Genève, cet orphelin de mère vit cependant une enfance idyllique auprès de sa nourrice Jacqueline. Abandonné par son père à 16 ans, il s’enfuit jusqu’à Annecy, où il fait la rencontre d’une veuve catholique, Madame de Warens. Celle qu’il nomme « Maman » sera sa protectrice avant de devenir sa maîtresse. Sur ses conseils, il se convertit à Turin au catholicisme romain et se fait tour à tour laquais, musicien puis secrétaire d’ambassade à Venise, avant d’envisager la prêtrise. Mais il finit par s’installer en 1742 à Paris, où il fréquente les encyclopédistes, de Diderot à d’Alembert, pour lesquels il rédige des articles de musique.

Voltaire_par_Larguillière-1718Le meilleur ennemi Voltaire

En 1744, il fait la rencontre de son meilleur ennemi des Lumières, Voltaire, qui le traite « de Judas de la troupe sacrée », car il refuse d’encenser la culture. C’est l’auteur du Candide qui, sous couvert d’anonymat, révélera au public l’abandon par Rousseau des cinq enfants qu’il eut avec sa lingère, Thérèse Levasseur.
Un jour de 1749, allant rendre visite à son ami Diderot, prisonnier au donjon de Vincennes, Rousseau a l’idée de répondre au concours de l’Académie de Dijon. Soutenant que les « progrès » de la civilisation dénaturent l’homme, son Discours sur les sciences et les arts remporte le prix et lui ouvre les portes de la cour. Celui pour qui écrire le met « au supplice » compose coup sur coup le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), la Lettre à d’Alembert sur les spectacles (1758), Julie ou la nouvelle Héloïse (1761), et Du contrat social (1762).
Condamné pour ses idées religieuses, Émile ou de l’éducation (1762) est brûlé, son auteur doit faire l’objet d’une arrestation. Devenu ennemi public, il s’enfuit en Suisse, désireux de redevenir citoyen genevois, titre perdu par sa conversion au catholicisme. Expulsé de Genève, il s’exile en Angleterre auprès de David Hume. « Personne n’a jamais retenu l’attention autant que Rousseau. Voltaire et n’importe qui d’autre sont tout à fait éclipsés par lui », témoigne le philosophe anglais, dans une lettre du 28 décembre 1765. Huit ans durant, Jean-Jacques Rousseau mène pourtant une vie errante, rédigeant divers écrits, dont les Lettres de la montagne (1764), réponse à ses détracteurs.


Unknown-2Complot et Révolution

Mais sa maison lapidée, les pamphlets acharnés finissent par le persuader qu’il est victime d’un complot. Dès 1770, il s’engage à ne plus rien publier de son vivant. Les Confessions (1765-1770, édition posthume 1782-1789) et les Rêveries du promeneur solitaire (1776-1778, posthume 1782) ne paraissent qu’après sa mort, survenue le 2 juillet 1778 à Ermenonville, suite à une apoplexie séreuse.
Une décennie plus tard, les révolutionnaires transfèrent ses cendres au Panthéon, ironie du sort, face à la tombe de Voltaire. La Restauration de 1814 les rendra alors tous deux responsables de la Révolution. Préfigurant la chanson de Gavroche dans les Misérables, les vers satiriques de Béranger cristalliseront ce péché des philosophes : « Si tant de prélats mitrés, successeurs du bon saint Pierre, au paradis sont entrés, par Sodome et par Cythère, des clefs s’ils ont un trousseau, c’est la faute à Rousseau ; s’ils entrent par-derrière, c’est la faute à Voltaire. »

1 La perfectibilité

« Pourquoi l’homme seul est-il sujet à devenir imbécile ? » Benêt paradoxe, l’homme, contrairement à l’animal, pourrait devenir bête. « Tandis que la bête, qui n’a rien acquis et reste toujours avec son instinct, l’homme, reperdant tout ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même ? » Loin d’être parfait, l’homme serait néanmoins perfectible. Or, ce propre de l’homme, « est la source de tous [ses] malheurs », car si elle garantit le développement de ses facultés en puissance, elle ne suffit pas à les réaliser en acte. La perfectibilité augure donc du meilleur comme du pire en l’homme civilisé. Tandis que les Lumières ne jurent que par la reine Raison comme sortie de la barbarie, le philosophe genevois remet en cause « l’état de réflexion [qui] est contre la nature ».

Si la fiction théorique de l’état de nature n’est pas une réalité historique, elle agit telle une norme, permettant de saisir notre degré d’éloignement par rapport à cet « homme sortant des mains de la nature ». Alors que Thomas Hobbes le croque comme un loup pour l’homme (Homo homini lupus), Rousseau le dépeint comme naturellement bon. « Bon », il l’est négativement, en ce qu’il n’est pas méchant. La méchanceté supposant la volonté de faire du mal à son semblable, l’homme à l’état primitif ne peut l’être car, esseulé, il n’a pas besoin d’autrui, si ce n’est pour se reproduire. S’il est asocial, il n’est pas pour autant antisocial. Sentiment naturel qui porte l’homme primitif à veiller à sa propre conservation, « l’amour de soi » n’est pas pour autant un repli narcissique. « Cet amour de soi est bon et utile, et comme il n’a point de rapport nécessaire à autrui. »

Dès lors qu’il ne s’agit plus de se conserver mais bien de se préférer aux autres, il se transforme en « amour-propre », insatiable. Tel un tonneau des Danaïdes, l’amour-propre est percé d’ambivalences : « Orgueil dans les grandes âmes et vanité dans les petites. » Il y aurait donc bien une pensée de l’altérité qui traverse l’égoïsme rousseauiste. Quand l’homme prend l’autre comme menace de son amour de soi, leur relation est biaisée par leurs amours-propres respectifs, qui les rapprochent pour mieux les détruire. Dès lors que l’homme s’intéresse – inter, esse (qu’il entre dans l’être d’autrui) -, il est « transporté » en lui et souffre avec lui.

Cette passion, plus que la raison, demeure au fondement de la morale rousseauiste : de cette pitié, « découlent toutes les vertus sociales », car qu’est-ce en effet que « la générosité, la clémence, l’humanité, sinon la pitié appliquée aux faibles, aux coupables, à l’espèce humaine en général » ? C’est pourquoi il s’agit de (re)trouver l’irréfragable essence de l’homme, avant qu’il ne soit travesti par les habits de la société, car selon le philosophe genevois, « un homme qui médite est un animal dégénéré ». Si Claude-Lévi Strauss reconnaissait en Jean-Jacques le pionnier de l’ethnologie, soyons « dégénérés », méditons Rousseau !

2 La volonté générale

« L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. » Comment conserver la liberté naturelle de l’homme dans une société corrompue et corruptrice ? Au lieu de sceller le contrat social par la sécurité (Hobbes) ou par la propriété (Locke), Rousseau signe le pacte social par et dans la liberté. « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et restera aussi libre qu’auparavant » : telle est la clé du Contrat social. Pour parachever cette quadrature du cercle, Rousseau distingue la « liberté naturelle » (consistant à faire tout ce que l’on veut dans les seules limites de ses propres forces) de la « liberté civile », bornée par la liberté générale.

« Chacun se donnant à tous ne se donne à personne ; et comme il n’y a pas un associé sur lequel on n’acquière le même droit qu’on lui cède sur soi, on gagne l’équivalent de tout ce qu’on perd, et plus de force pour conserver ce qu’on a. […] Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons encore chaque membre comme partie indivisible du tout. » Dit autrement, le pacte est égal pour tous et ne peut engendrer une nouvelle oppression, car chacun se trouve tout à la fois soumis et associé à ce même souverain. Veillant sur l’intérêt commun, la liberté générale ne se confond pourtant pas avec la liberté de tous, qui, axée sur l’intérêt privé, n’est en somme que l’addition de volontés particulières.

Le jeu de Rousseau est donc double : non seulement il tient que la volonté n’est générale que si toutes les voix sont comptées, mais encore qu’elle ne se manifeste pas nécessairement dans l’unanimité, car les volontés particulières d’un individu sont capables de l’éloigner de l’intérêt commun de tous les citoyens. Il est donc parfois nécessaire de contraindre les volontés individuelles en vue de l’intérêt commun, afin de les forcer à être véritablement libres au sein de la liberté civile. En déclarant la souveraineté du peuple inaliénable, Rousseau a subrepticement placé une bombe au cœur du pacte social, que tous les démocrates n’auront de cesse de désamorcer.

Mais le coup d’état du Genevois n’est pas tant la proclamation de la souveraineté populaire comme source de toute légitimé en lieu et place de Dieu ou du roi. Car, depuis le Léviathan (1651) de Hobbes, le pouvoir temporel s’est déjà affranchi du pouvoir spirituel. Cette souveraineté que l’on reconnaît au peuple, Rousseau est le premier à proclamer qu’il appartient au peuple lui-même de l’exercer : la souveraineté ne peut être souveraineté sur le peuple, mais souveraineté du peuple. à rebours de Hobbes et de Locke, le contrat social rousseauiste ne charge pas un tiers de la sauvegarde de la vie, de la liberté, de la propriété, mais tous les citoyens. Si tous les démocrates sont enfants de Rousseau, les rousseauistes sont donc condamnés à commettre un parricide. Alors face à l’impossibilité de sa démocratie radicale, Rousseau est-il « inutile et incertain » ? Si son Contrat social demeure impossible, il permet néanmoins de supporter tous les possibles.

Unknown-43 La « religion civile »

Si le pacte social est scellé par un contrat passé entre les hommes, et non avec ou par Dieu, la surprise n’est pas feinte, lorsque l’on découvre que Rousseau consacre dans son Contrat social un chapitre entier à la « religion civile », qu’il distingue d’emblée de la « religion naturelle ». La seconde, toute stoïcienne, repose sur trois dogmes : l’existence d’une première cause incausée et immatérielle ; l’intelligence de cette cause qui agit selon des lois ; la croyance en l’immortalité de l’âme. Intrinsèquement intime, « bornée au culte purement intérieur du Dieu suprême », cette « religion naturelle » est néanmoins insuffisante à l’accomplissement de l’homme. « Sitôt que les hommes vivent en société, il leur faut une religion qui les y maintienne. Jamais peuple n’a subsisté ni ne subsistera sans religion et si on ne lui en donnait point, de lui-même il s’en ferait une ou serait bientôt détruit. »

Menace planant sur les nations, la guerre ne peut compter sur le sacrifice des citoyens, sans leur foi en une vie à venir. La croyance en l’immortalité de l’âme conditionne donc la possibilité du sacrifice. Or, les « religions nationales » bénissent le meurtre en cas de guerre de religion, outrepassent les limites de ce qu’autorise la morale, et par conséquent, entrent en contradiction avec la religion naturelle que tout homme porte en son cœur. Pour éviter ce « drame », Rousseau énonce alors les règles d’une « religion civile » : chaque citoyen fera profession de foi civile, « dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible d’être bon citoyen ni sujet fidèle. Sans pouvoir obliger personne à les croire, il peut bannir de l’État quiconque ne les croit pas ; il peut le bannir, non comme impie, mais comme insociable ».

L’appel à la rescousse de la religion pour assurer la pérennité politique serait-il l’aveu d’un échec du contrat social ? Si ce protestant récuse le christianisme en tant que religion politique, c’est bien pour en inventer une nouvelle. De fait, la « religion civile » n’est pas la « religion naturelle » plus quelque chose, mais une religion nouvelle, en ce qu’elle porte en son sein la religion naturelle qu’elle temporise par l’injonction de reconnaître « la sainteté du contrat et des lois », qui promeut l’exigence de tolérance entre les religions. Cette « religion civile » sui generis assure non seulement la liberté des citoyens, en ce qu’elle renforce l’attachement à l’état ; mais encore la paix entre les hommes et les nations, en ce qu’elle tempère le fanatisme des individualismes pour déployer une humanité pacifiée.

Le texte

Profession de foi du vicaire savoyard (in Émile ou de l’éducation, livre IV, 1762)

« La mort de Socrate, philosophant tranquillement avec ses amis, est la plus douce qu’on puisse désirer ; celle de Jésus expirant dans les tourments, injurié, raillé, maudit de tout son peuple, est la plus horrible qu’on puisse craindre. Socrate prenant la coupe empoisonnée bénit celui qui la lui présente et qui pleure ; Jésus, au milieu d’un supplice affreux, prie pour ses bourreaux acharnés. […] Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d’un sage, la vie et la mort de Jésus sont d’un Dieu. »

Le commentaire

Cet aveu d’un anticlérical naturalisé se trouve en accord avec le paradoxe d’un Rousseau mi-Socrate, mi-Diogène se faisant Jésus. Publiée en 1762, cette Profession de foi du vicaire savoyard n’est autre que le cœur d’émile ou de l’éducation, instruisant les âmes à contre-courant de l’athéisme des Lumières. En comparant les deux dieux de la raison et de la foi, Rousseau livre sa conception toute personnelle d’une religion naturalisée.

D’un côté, Socrate nous enseigne la maîtrise de l’âme, assumant la raison – pour avoir raison – jusqu’à la mort. De l’autre, Jésus sur la croix écartelé, abandonné par ses prochains, nous livre sa foi incommensurable. De la maîtrise de soi par la raison à l’abandon de soi par la foi – ce « don du don » -, des Lumières rationnelles au mystère de Dieu, le cœur de Rousseau balance.

Lui qui se laisse convertir au catholicisme romain à Turin à l’âge de 17 ans, avant de l’abjurer à 42 ans, n’aura de cesse de passer sa foi au crible de sa raison. Ce n’est qu’en 1762, à 50 ans, qu’il avoue être demeuré fidèle à la Réforme, croyant en la bonté de Dieu, en l’immortalité de l’âme et aux châtiments.

Mais en homme des Lumières, Rousseau critique tant les révélations que les miracles : « Ôtez les miracles de l’évangile, et toute la terre est aux pieds de Jésus Christ », prédit-il dans ses Lettres écrites de la montagne (1764). Pour autant, Jean-Jacques ne saurait embrasser aveuglément la raison.

Si les encyclopédistes considèrent la religion du « Pendu » (Jésus Christ, dans la bouche athée de Voltaire) non seulement comme sottise, mais encore comme malheur pour l’humanité et les prêtres comme des « bêtes puantes », Jean-Jacques Rousseau, est, quant à lui, dénoncé comme « le Confesseur intolérable », le « singe ingrat ». Ingrat en ce qu’il aurait trahi le dessein caché de l’Encyclopédie d’extirper le christianisme par les Lumières.

Tandis que le Dieu de Voltaire est horloger, inaccessible et indifférent, celui de Rousseau est sentimental, puisque « le culte essentiel est celui du cœur ». Cette foi éclairée ou ce « christianisme naturalisé », selon l’expression d’Henri Gouhier, Rousseau l’érigera dans ses Lettres de la montagne en « deux règles de foi qui n’en font qu’une, la raison et l’évangile. La seconde sera d’autant plus immuable qu’elle ne se fondera que sur la première ». Jésus détrône ainsi Socrate, car le Christ incarne la religion naturelle. « Dieu n’a-t-il pas tout dit à nos yeux, à notre conscience, à notre jugement ? Qu’est-ce que les hommes nous diront de plus ? »

C’est pourquoi « la pure et simple religion de l’évangile » n’est autre que le « vrai théisme », la religion naturelle en acte. Actée, elle se fera religion civile (lire en p. 57). à la fin de sa vie, Jean-Jacques Rousseau confesse : « La Profession de foi du vicaire savoyard, ouvrage indignement prostitué et profané dans la génération présente […] peut faire un jour révolution parmi les hommes si jamais il y renaît du bon sens et de la bonne foi. » à ceux qui ont cette foi de (re)trouver le bon sens.

Pour aller plus loin

■ Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), Julie ou la nouvelle Héloïse (1761), Du contrat social (1762), Émile ou de l’éducation (1762), Confessions (1765-1770) et Les Rêveries du promeneur solitaire (1776).
■ Paul Audi, Rousseau, une philosophie de l’âme (Verdier, 2008).
■ Jean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l’obstacle (Gallimard, 1976).
■ Rémy Hebding, Jean-Jacques Rousseau, les Lumières grâce à Dieu (Punctum, 2005).

Jean Jacques Rousseau herborisant

20 mercredi Août 2014

Posted by Christian DIDIER in Evènements, Philosophie

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Culture, herboriste, Jean Jacques Rousseau, Jean-Jacques, marquis de Girardin, Montmorency, Nantes, nature, Rousseau, sortie

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UnknownContexte historique

Ermenonville, le calme après la tempête.

Fin mai 1778, à l’invitation du marquis de Girardin, Rousseau et son épouse Thérèse quittent leur modeste appartement de la rue Plâtrière à Paris pour le domaine d’Ermenonville, à dix lieues au nord de Paris, aménagé au goût de Jean-Jacques. Le parc, entre nature et décor architecturé, s’inspire de l’œuvre de Rousseau : lac, table des mères, autel de la rêverie, banc de Julie… Tout renvoie aux œuvres de Jean-Jacques et tout y invite à la promenade, aux joies simples des leçons de musique données aux enfants du marquis. 

Un précédent dessin de l’Alsacien Georg Friedrich Meyer, ou Mayer, datant de 1778, le montre d’ailleurs doté d’un bâton et d’un bouquet, tenant par la main un petit garçon, en compagnie du couple Girardin. L’endroit constitue un havre de paix en cette fin de vie tardivement apaisée, après le déchaînement des passions suscitées par sa rivalité avec Voltaire et surtout l’Emile ou de l’Education. Le Parlement comme l’archevêque de Paris avaient en effet condamné l’ouvrage, poussant son auteur à un double exil à Genève puis à Londres.

 Analyse des images

Un portrait d’après nature.

Les Confessions affirment d’emblée leur vocation portraitiste en prétendant faire « le seul portrait d’homme peint exactement d’après nature et dans toute sa vérité ». Or, cette estampe est fidèle car elle est l’une des versions réalisées à partir du dessin de Mayer, professeur de dessins des enfants Girardin chez qui l’auteur réside. 

Il y représente une scène d’une grande sérénité. La palette de l’aquarelle décline paisiblement un camaïeu de teintes grises, vertes et brunes. Au premier plan est figuré un Rousseau aux traits légèrement tirés, âgé, mais digne. Le portrait mêle élégance et simplicité de la tenue. Celle-ci se compose de bas blancs immaculé, d’une chemise claire, d’une culotte et d’une redingote sombres. Le tricorne, chapeau très en vogue au XVIIIe siècle, est coincé sous le bras droit et permet de mettre en évidence une perruque poudrée. Les souliers à boucle, les joues et les lèvres rehaussées de rouge sont autant d’éléments qui illustrent une discrète coquetterie. 

En revanche, d’autres détails plaident en faveur d’une activité simple : Rousseau s’appuie de sa main droite sur un bâton de marche, allié du promeneur solitaire, tandis que la main gauche tient un bouquet de fleurs, sans doute des pervenches. Le philosophe se détache sur un paysage champêtre qu’il scinde en deux en son milieu. A sa gauche, l’eau prédomine sous les formes d’une rivière, enjambée par un pont en bois auquel il tourne le dos. A sa droite, dans un écrin d’arbres tels que des peupliers, on distingue une demeure aux volets qui semblent clos.

Interprétation

« ici repose l’homme de la nature et de la vérité 

»

Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, on ne dissocie pas le jugement sur l’œuvre du jugement sur le modèle. Dès lors, réaliser un portrait revient à cerner une personnalité, un tempérament, un moment. Or, Rousseau succombe d’une apoplexie le 2 juillet 1778 et Mayer le suit de près, puisqu’il s’éteint en 1779. Le dessin qui sert de support à l’estampe a donc été réalisé dans un temps très court, selon toute logique après la mort du philosophe. La peinture, quant à elle, date vraisemblablement des années suivantes. L’atmosphère paisible de l’image traduit dès lors l’implicite d’une mort imminente et bienvenue dans cet éden naturel, précurseur des paysages romantiques. 

L’image réunit en elle les dernières œuvres de Rousseau, entre Rêveries et Confessions. Comme pour achever le cycle d’une vie, le bouquet de pervenches fait ressurgir le bonheur fugace de cette découverte florale avec Madame de Warens aux Charmettes, de sa redécouverte avec M. de Peyrou à Cressier, décrite avec une tendre nostalgie dans les Confessions publiées en 1782. Ainsi le botaniste amateur semble-t-il adresser ces fleurs à lui-même, les élevant vers le bosquet de peupliers où il est enterré et qui devient très vite un lieu de célébration posthume. Image au prix modique, accessible à tous, l’estampe elle-même incarne ce rousseauisme populaire en pleine expansion.

 Bibliographie

  • COTTRET Monique et Bernard, Jean-Jacques Rousseau en son temps, Paris, Perrin, 2005, éd de poche, Tempus, 2011.
  • DAUMAS Maurice, Images et sociétés dans l’Europe moderne, XVe-XVIIIe siècles, Paris, A. Colin, 2000.
  • Rousseau, Révolution, Romantisme, République, L’image de Jean-Jacques Rousseau, Chambéry, Genève, musée savoisien, musée d’art et d’histoire, 1990, Mireille Védrine « La faute à Rousseau », p.19-22.

 

 

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