Rousseau ultra-individualiste ou républicain . Chapitre 1.

Pour certains, il est le théoricien d’un ultra-individualisme ; pour d’autres, le pionnier du républicanisme à la française. Les uns le présentent comme le précurseur du totalitarisme ; les autres, comme un fervent défenseur des libertés fondamentales. On pourrait continuer ainsi : pédagogue visionnaire qui a inspiré le non-directivisme ou éducateur incompétent et misogyne, réactionnaire éhonté ou progressiste imprudent, chrétien authentique ou hérétique, rêveur naïf ou sombre pessimiste… La réception de Rousseau, par ses contemporains comme ses exégètes du XXIe siècle, est une somme de contradictions. S’il est indéniablement un des philosophes français les plus influents, il est aussi de ceux dont l’interprétation suscite le plus de polémiques. 

Rousseau et l’homme naturel 

Et, il faut l’avouer d’emblée, cette postérité qui malmène l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau, la tire en tous sens et finit par attaquer sa crédibilité à coups de constats d’incohérence n’est pas totalement injustifiée. En cette occurrence, la responsabilité de l’auteur dans la mésinterprétation de sa pensée n’est pas à écarter : on ne peut pas dire qu’il ait tout mis en œuvre pour diriger dans une direction unique la compréhension du sens de ses propos.

Isaiah Berlin divisait la sphère intellectuelle entre les « penseurs hérissons » et les « penseurs renards », les premiers restant toute leur vie au même lieu théorique pour approfondir leur réflexion sur un sujet unique alors que les seconds explorent plusieurs zones de la pensée, allant et venant entre des thèmes différents. C’est bien entendu dans cette dernière catégorie qu’il faudrait classer Rousseau ; on pourrait même dire de lui que c’est un « renard » particulièrement nomade. Peu de penseurs, en effet, ont laissé une œuvre aussi disparate que la sienne, sur le plan des thèmes comme sur le plan des genres. Des Discours provocateurs, deux modestes opérettes, un traité de philosophie politique concis et percutant, des études botaniques, une correspondance riche et variée, une autobiographie plutôt romancée, un imposant manuel de pédagogie, des considérations sur les relations internationales, un projet de notation musicale, un roman épistolaire… Les Œuvres Complètes de Rousseau se présentent comme un inventaire hétéroclite qui a de quoi laisser perplexe le lecteur. Et ce sentiment risque fort de se trouver amplifié lorsque celui-ci plonge dans les textes : son raisonnement et ses conclusions changent d’un ouvrage à l’autre (et même parfois au sein du même ouvrage) à un tel point qu’il semble souvent se contredire. 

Il ne faut pas compter sur l’étude biographique pour clarifier l’interprétation : celle-ci ne contribue en la matière qu’à apporter un peu plus de confusion. Les contemporains de Rousseau, Voltaire en tête, n’ont pas manqué de lui rappeler que, contrairement à ce que préconise la célèbre maxime de Montaigne (auteur auquel il se réfère pourtant souvent), sa vie n’était pas vraiment le miroir de ses discours... Si on peut leur reprocher la tournure violente et déloyale qu’ont parfois pris leurs remontrances, il semble difficile de leur donner tort sur ce point. Immédiatement après avoir affirmé, dans son Discours sur les sciences et les arts, que les progrès des arts étaient la source de la corruption des hommes, ne décidait-il pas de se retirer pour consacrer son temps à sa passion pour la musique ?

Celui qui, sentencieux, écrivait dans l’Émile que « celui qui ne peut point remplir les devoirs du père n’a point le droit de le devenir » et qu’il n’y a « ni pauvreté ni travaux ni respect humain qui le dispensent de nourrir ses enfants, et de les élever lui-même » 

1 n’avait-il pas , dès leur naissance, confié ses cinq enfants aux Enfants-Trouvés ? Et celui qui fustigeait la vanité de ceux qu’il appelle les « Philosophes », l’inutilité et la prétention des « gros Livres des Moralistes » 

2 et affirmait que « l’homme qui médite est un animal dépravé » 

3 ne nous a-t-il pas laissé une œuvre colossale, qui témoigne indéniablement d’une activité intellectuelle très intense ? 

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A Montmorency, le fantôme de Rousseau hante l’Ermitage

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Vue de l'hermitage à Montmorency du Coté du Jardin, lithographie coloriée.

Vue de l’hermitage à Montmorency du Coté du Jardin, lithographie coloriée.

C’est en lisière de la forêt que Rousseau vint se retirer. L’Ermitage, le jardin et la demeure, dont l’intérieur a été reconstitué, est devenu un musée.

« Je comptais bien que la forêt de Montmorency, qui était presque à ma porte, serait désormais mon cabinet de travail », écrivit Jean-Jacques Rousseau dans Les Confessions. On devine déjà la cime des arbres, dans le train qui nous dépose à Saint-Leu-la-Forêt. Pour rejoindre le plus grand massif forestier du Val-d’Oise (2 000 hectares de vallons essentiellement composés de châtaigniers), il suffit de lever la tête et d’emprunter un chemin balisé au départ de l’église.

L’Ermitage à Montmorency (1809) – Jean-Claude Nattes

L’Ermitage à Montmorency (1809)

Quelques kilomètres de la Châtaigneraie nous séparent encore du musée Jean-Jacques Rousseau de Montmorency. Lassé des vanités et de la course à la gloire, refusant même une invitation de Louis XV, le philosophe s’installa en lisière de forêt dans l’Ermitage — dont il ne reste plus rien — de madame d’Epinay. Après une brouille avec celle-ci, il loua la petite maison aujourd’hui en plein centre de la commune. Il faut s’imaginer entrer ici comme dans un tableau de Jean Siméon Chardin : s’il ne reste rien du mobilier ayant appartenu à Rousseau, la liste qu’il en dressa permit aux conservateurs de reconstituer un intérieur fidèle à l’atmosphère de l’époque. Trois pièces toutes simples, avec à l’étage la chambre de Rousseau, dont la circulation autour d’une alcôve distille un charme très moderne.

Dans le jardin, l’allée de tilleuls, quelques marches et le « donjon », un cabinet de travail, jouxtent l’ancienne maison des Commères, le sobriquet dont se servait le philosophe pour désigner ses anciens voisins, qu’il accusa du vol du manuscrit d’Emile ou De l’éducation. En 1762, le Parlement de Paris condamne l’ouvrage à être brûlé et son auteur, emprisonné, Jean-Jacques n’a que le temps de s’enfuir. La demeure abrite la Bibliothèque d’études rousseauistes disposant de 30 000 documents imprimés et quelques trésors. Dont l’un des trois portraits de l’écrivain par Quentin de La Tour. 

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Rousseau et La Fontaine

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Rousseau et La Fontaine

Dans son traité sur l’éducation, Emile ou de l’éducation (1762), Jean-Jacques ROUSSEAU s’est insurgé contre le fait de faire apprendre des fables aux enfants, dans la mesure où les animaux mis en scène dans les apologues célèbres incarnent souvent des vices qui leur permettent de s’en sortir ou de tromper leur cible. Aussi offrent-ils davantage des contre-modèles à éviter plutôt que des modèles à imiter… 

   Rousseau songe notamment au Loup exerçant cyniquement la loi du plus fort dans « Le Loup et l’Agneau », mais aussi à la Fourmi qui refuse tout secours à la Cigale, ou au Renard qui parvient à accaparer le fromage du Corbeau en le berçant d’illusions sur ses qualités vocales… Le Lion, bien sûr, représente très souvent la force et l’arbitraire, le pouvoir tyrannique, la violence de l’être tout-puissant, habitué à assouvir le moindre de ses caprices. L’enfant se familiariserait donc avec des comportements peu recommandables, voire nocifs pour ses congénères : il découvrirait le pouvoir du mensonge, de la flatterie, les techniques de la persuasion hypocrite, la victoire de la loi du plus fort, la faible propension des êtres à se montrer charitables ou soucieux de l’équité et de la justice sociale…

 Logiquement, il ne cite que les fables qui lui permettent de soutenir sa thèse sur leur immoralité mais laisse de côté celles qui pourraient limiter sa démonstration ou infirmer ses arguments. C’est le cas notamment du « Lion s’en allant à la guerre » ou « les Membres et l’Estomac » qui délivrent une réflexion sereine sur le pouvoir royal et la sagesse du roi ou son rôle régulateur, moteur.

A propos de La Fontaine:

On fait apprendre les fables de la Fontaine à tous les enfants, et il n’y en a pas un seul qui les entende. Quand ils les entendraient, ce serait encore pis ; car la morale en est tellement mêlée et si disproportionnée à leur âge, qu’elle les porterait plus au vice qu’à la vertu. Ce sont encore là, direz-vous, des paradoxes. Soit ; mais voyons si ce sont des vérités.

Je dis qu’un enfant n’entend point les fables qu’on lui fait apprendre, parce que quelque effort qu’on fasse pour les rendre simples, l’instruction qu’on en veut tirer force d’y faire entrer des idées qu’il ne peut saisir, et que le tour même de la poésie, en les lui rendant plus faciles à retenir, les lui rend plus difficiles à concevoir, en sorte qu’on achète l’agrément aux dépens de la clarté. Sans citer cette multitude de fables qui n’ont rien d’intelligible ni d’utile pour les enfants, et qu’on leur fait indiscrètement apprendre avec les autres, parce qu’elles s’y trouvent mêlées, bornons-nous à celles que l’auteur semble avoir faites spécialement pour eux.

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Jean-Jacques Rousseau – Morale et religion (1958)

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Pour la Télévision Suisse Romande, l’historien et écrivain français Henri Guillemin évoque, avec passion et face caméra, le portrait de l’écrivain et philosophe genevoise Jean-Jacques Rousseau. Quelles sont les fondements de la morale et de la religion de Jean-Jacques Rousseau? C’est à cette question essentielle que se consacre Henri Guillemin dans cette deuxième partie.

Jean Jacques ROUSSEAU aurait il été juriste ?

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Rousseau est fils d’un horloger, orphelin de mère, citoyen de Genève né en 1712. Il découvrit sur les étagères de son père des livres de droit comme ceux de Grotius, un des principaux jusnaturalistes du XVIe siècle à l’origine d’une pensée du droit international, selon ce que déclare Rousseau lui-même dans la dédicace du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (ROUSSEAU 1959-95, III, 118). C’est d’ailleurs un point que souligne aussi l’abbé de Saint-Pierre dans sa La vie et les ouvrages de Jean-Jacques Rousseau (SAINT-PIERRE 1907, 40-41).

Fils d’un citoyen, Rousseau a pu être très tôt sensibilisé à la vertu civique, au droit public, au droit international et de manière générale à la question de la justice.

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